M
OEUVRES
COMPLÈTES
DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
DEUXIEME PARTIE DU CAREME.
TOME TROISIEME.
DE L'IMPRIMERIE DE J. B. KINDELEM.
OEUVRES
COMPLETES
DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;
NOUVELLE ÉDITION,
AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES,
ET DUNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
areme.
TOME TROISIEME.
A LYON,
CHEZ F.01S GUYOT, LIBRAIRE -EDITEUR,
RUE MERCIÈRE, N.° J9, AUX TROIS VERTUS THÉOLOGALES.
l821.
/Z74
l
A
SERMONS
CONTENUS DANS CE VOLUME.
Pour le jeudi de la seconde semaine : Sur les Ri-
chesses. Pag. i
Pour le vendredi de la seconde semaine : Sur
l'Enfer. 4°
Pour le dimanche de la troisième semaine : Sur
l'Impureté. 79
Pour le lundi de la troisième semaine : Sur le
Zèle. i3i
Pour le mercredi de la troisième semaine : Sur la
parfaite Observation de la Loi. 161
Pour le jeudi de la troisième semaine : Sur la Re-
ligion et la Probité. 193
Pour le vendredi de la troisième semaine : Sur la
Grâce. 220
Pour le dimanche de la quatrième semaine : Sur la
Pro viden ce. 269
Pour le lundi de la quatrième semaine : Sur le Sa-
crifice de la Messe. 289
Pour le mercredi de la quatrième semaine : Sur
ï Aveuglement spirituel. 32 1
VI SERMONS CONTENUS DANS CE VOLUME.
Homélie pour le mercredi de la quatrième semaine :
Sur V évangile de F Aveugle-né. 3 09
Pour le jeudi de la quatrième semaine : Sur la Pré-
paration à la mort. 3g 3
Pour le vendredi de la quatrième semaine : Sur
f Eloignement de Dieu , et le Retour à Dieu. 427
SERMON
lIMON
POUR LE
JEUDI DE LA SECONDE SEMAINE.
SUPv LES RICHESSES.
Factum est autem ut moreretur meridicuS, et portaretur
ab Angelis in sinuni Abrahae. Mortuus est autem et clives, et
sepultus est in inferuo.
Or , il arriva que le pauvre mourut , et qu'il fut emporté
par les Ang,es dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi ,
et il fut enseveli dans l'enfer. Eu saint Luc, chap. 16.
Un pauvre glorifié dansle ciel, et nn riche enseveli
dans l'enfer; un pauvre entre les mains des anges, et
un riche livré aux démons;unpauvredansleseinde la
béatitude, et un riche au milieu des flammes, n'est-ce
pas , dit saint Augustin, un partage bien surprenant, et
qui pourroit d'abord désespérer les riches et enfler les
pauvres? Mais non, riches et pauvres, ajoute ce saint
docteur, n'en tirez pas absolument cette conséquence;
car , s'il y a des riches dans l'enfer , on y verra pareil-
lement des pauvres ; et s'il y a des pauvres dans le
ciel , tous les riches n'en seront pas exclus. N'en
cherchons point ailleurs la preuve que dans l'évangile
même du mauvais riche , et voyez Lazare qu il mé=
prisoit, et à qui il refusoit jusqu'aux miettes qui tom-
boient de sa table. C'est un pauvre , il est vrai , et
ce pauvre est emporté par les anges : (hiis sublatus
TOME III. I
3. SUR LES RICHESSES.
est ab angelis ? paupcr (i); mais où est-il emporta ?
dans le sein d'Abraham, de ce riche qui, selon le
témoignage de lEcriture , possédoit des biens im-
menses : Qiib suhlatus est ? in sinum Abrahœ (2).
Voila donc tout à la fois dans le séjour de la gloire ,
et un riche , et un pauvre , ou plutôt deux riches et
deux pauvres; tous deux riches de Dieu et des trésors
de la grâce ; et deux pauvres de coeur et détachés
des biens de la terre : Ambo Deo âivites , ambo spi~
ritu pauperes (3). Et je vous dis ceci , mes frères ,
conclut saint Augustin , afin que les pauvres ne con-
damnent pas témérairement les riches , et que les
riches ne perdent pas si aisément toute espérance.
Conclusion admirable, et contre le désespoir des uns,
et contre la présomption des autres.
Il faut, après tout, convenir, chrétiens, que l'opu-
lence est un plus grand obstacle au salut que la pau-
vreté ; et nous sommes obligés de reconnoître que
le Fils de Dieu a canonisé les pauvres, et qu'il a
frappé les riches de sa malédiction. Nous savons en
quels termes il s'en est expliqué , et combien de fois
il nous a fait entendre qu'il était , sinon impossible,
au moins très-difficile , qu'un riche entrât dans le
royaume du ciel : Qiiàm difficile qui pecunias habent
introibunt in regnum Dei (4) / Or , d'où peut venir
cette extrême difficulté ? c'est de quoi je vais vous
instruire après que nous aurons salué Marie , en lui
disant : Ave , Maria,
De toutes les idées que nous pouvons nous former
(1) August. — (2) Idem. — (3) Idem. — (4) Luc. 1S.
SUR LES RICHESSES. 3
dn monde profane , du monde perverti et corrompu ,
du monde réprouvé de Dieu , la plus juste ce me
semble , est celle que nous en donne le bien-aimé
disciple saint Jean , quand il nous dit que tout ce
qu'il y a dans le monde n'est que concupiscence de
la chair , ou concupiscence des yeux , ou orgueil
de la vie : Omnc quod in mundo est , concupiscentia
est oculorum , concupiscentia carnis et superbia
vitœ (i). Concupiscence des yeux, qui , inspirant à
l'homme un secret dégoût de ce qu'il a , lui fait dé-
sirer et rechercher ce qu'il n'a pas. Orgueil de la
vie , qui, élevant l'homme au-dessus de lui-même,
lui donne du mépris pour les autres , et lui fait même
oublier Dieu. Concupiscence de la chair, qui, par
le charme du plaisir, séduisant la raison de l'homme,
le rend esclave de ses sens. Voila , dit saint Augustin ,
les trois maladies contagieuses qui se sont répandues
dans le monde, et qui en ont infecté les plus saines
parties. Concupiscence des yeux, ou envie d'avoir, qui
est la racine de tous les maux, mais en particulier
de l'injustice. Orgueil de la vie ? qui est l'ennemi de
la charité, et qui conduit jusqu'à l'impiété. Concu-
piscence de la chair, d'où naissent les passions im-
pures et d"où viennent les plus honteux excès. Or,
je trouve , chrétiens , que les richesses , par l'abus
que le monde en fait , servent de matière à ces trois
malheureuses coucupisccnces ; et que la raison la
plus générale, comme la plus naturelle, pourquoi
les hommes sont injustes , superbes, sensuels , c'est
qu'ils sont riches, ou qu'ils ont la passion de l'être.
(i) i. Juan. %,
4 SUR LES RICHESSES.
Car, pour vous expliquer mon dessein et pour y
mettre quelque ordre, je distingue avec saint Chrysos-
tome , trois choses dans les richesses : l'acquisition ,
la possession et l'usage. Sur quoi j'avance trois pro-
positions qui m'ont paru autant de vérités incontesta-
bles, et dont il ne tiendra qu'à vous de tirer de grands
fruits pour la réformation de vos mœurs : car je dis
cjue l'acquisition des richesses , dans la pratique du
monde , est communément une occasion d'injustice ,
où , si vous voulez , que le désir d'acquérir des ri-
chesses, quand il n'est pas réglé par l'esprit chrétien ,
est une disposition prochaine à l'injustice ; et voilà
l'effet de la concupiscence des yeux: première vérité.
Je dis que la possession des richesses enfle naturel-
lement une ame vaine , et que rien n'est plus propre
à lui inspirer ce que saint Jean appelle orgueil de
la vie : seconde vérité. Enfin , je dis que c'est le
mauvais usage des richesses qui entretient dans un
cœur l'amour du plaisir, et qui fomente la concu-
piscence de la chair : troisième et dernière vérité.
Appliquez-vous , mes chers auditeurs , à ces trois
points de morale. L'homme du siècle , injuste, parce
qu il veut acquérir les biens de la terre : l'homme
du siècle , orgueilleux , parce qu'il possède les biens
de la terre : l'homme du siècle, voluptueux , parce
qu'il use mal des biens de la terre. Trois caractères
du riche mondain qui vont partager ce discours. Mais,
à ces trois maux , quel remède? celui même que né-
gligea le mauvais riche , je veux dire l'aumône ; car
il sutïit de bien comprendre l'obligation de l'aumône
pour être plus modéré dans le désir des richesses ,
SUR LES RICHESSES. 5
plus humble dans la possession des richesses , plus
saint dans l'usage des richesses. C'est tout le sujet de
votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Il étoit difficile que saint Jérôme , malgré touîf5 son
autorité, évitât la censure des riches du siècle, quand
il a dit généralement et sans nulle modification , que
tout homme riche est , ou injuste dans sa personne ,
ou héritier de l'injustice et de l'iniquité d'autrui :
Omnis divcs , aut iniquus est , aut hœres iniqui (i).
Cette proposition a paru dure et odieuse; quelques-
uns même l'ont condamnée comme indiscrète et
fausse : mais je doute qu'en la condamnant , ils l'eus-
sent approfondie avec des lumières aussi pures et un
sens aussi solide et aussi exact que ce Père , dont
un des caractères particuliers a été la science et
l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret
et dans la connoissance du monde , plus on demeure
persuadé que ce saint docteur a du. parler de la sorte ,
et qu'en effet il y a peu de riches innocens, peu dont
la conscience doive être tranquille , peu qui soient
exempts de la malédiction où il sentie que cette
proposition les enveloppe. J'en appelle à votre ex-
périence. Parcourez les maisons et les familles dis-
tinguées par les richesses et par l'abondance des biens;
je dis celles qui se piquent le plus d'être honorable-
ment établies , celles où il paroît d'ailleurs de la
probité et même de la religion ; si vous remontez
jusqu'à la source d'où cette opulence est venue , ù
(i) Hic ion.
6 SUR LES RICHESSES.
peine en trouverez-vous où l'on ne découvre , dans
l'origine el dans le priucipe , des choses qui font
trembler.
Sans autre recherche que de ce qui a été ou de ce
qui est même encore d'une notoriété publique , à
peine en pourriez-vous marquer où l'on ne vous fasse
voir une succession d'injustice aussi bien que d'hé-
ritage ; c'est-à-dire , où la mauvaise foi d'un père
n'ait été , par exemple le fondement de la fortune
d'un fils: où la friponnerie de l'un n'ait servi à en-
richir l'autre ; où la violence de celui-ci n'ait fait l'élé-
vation de celui-là. Et vous reconnoîtrez avec frayeur
que tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable
et droit , et pour possesseur légitime de ce que ses
cncêtresluiont transmis, n'est pas moins chargé devant
Dieu de leurs iniquités et de leurs crimes , qu'il est
avantageusement pourvu , selon le monde , de leurs
revenus el de leurs trésors: Qmnis clives } aut iniquus
est y aut hœres iniqui.
Je sais , chrétiens , quelles conséquences s'ensuivent
de là : je sais quels troubles et quels scrupules je
répandrois dans les consciences de tout ce qu'il y a
de riches qui m'écoutent, si je lesobligeois à creuser
le fond de cet abîme, el à se faire parties contre
eux-mêmes , pour examiner jusqu'où va sur ce point
leur obligation; ou plutôt , je sais de quelles erreurs
la plupart des riches se laissent préoccuper , fausse-
ment convaincus que de quelque manière qu'aient
été autrefois acquis les biens qu'ils possèdent aujour-
d'hui , ce n'est point à eux de faire le procès à la
mémoire de leurs pères ; que d'exiger des enfans une
SUR LES RICHESSES. 7
telle discussion, c'est renverser l'ordre delà société;
que les péchés, s'il y en a eu, sont personnels, et que,
malgré les doutes les plus violeus qui pourroient
leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils
ont succédé , la bonne foi leur tient lieu d'une
prescription sur laquelle ils ont droit de se reposer.
Erreurs insoutenables dans les maximes de la vraie
religion, et qui servent néanmoins de prétextes à
tant de riches du monde pour étouffer tous leurs re-
mords. Mais malheur à eux , si , prévenus d'une
aveugle cupidité qui les séduit , ils risquent , dans
un sujet si important , les intérêts de leur salut ; et
malheur à moi , si , par une lâche complaisance , et
pour ne pas troubler leur fausse paix, je dissimule
ici des vérités, quoique amères et fâcheuses, qui les
doivent sauver.
Quoi qu'il en soit , chrétiens , c'est un oracle pro-
noncé par le Saint-Esprit et vérifié par l'expérience
de tous les siècles, que quiconque veut devenir riche ,
tombe dans les pièges du démon , et s'engage en
mille désirs non-seulement vains , mais pernicieux ,
qui le précipitent enfin dans l'abîme de la perdition
et de la damnation éternelle : Qui volunt divites
ficri , incidunt in tentaîioncm , et in laqueum dia-
boli) et desideria multa inutilia etnociva^quœ mer-
gunt homines in interitum (i). Ainsi l'a déclaré le
grand Apôtre; dans sa première épître à Timothée.
Sur quoi saint Chrysostôme , examinant en parti-
culier quels sont ces désirs , et raisonnant selon les
principes de la morale et de la foi , observe que
(1) i. Tira. 6.
8 SUR LES RICHESSES.
cette destinée maheureuse et ce caractère d'injustice
et de réprobation attaché aux richesses de la terre,
vient de trois désordres dont il est rare de se pré-
server dans le soin d acquérir. Appliquez-vous , s'il
vous plaît , aux réflexions de ce Père ; elles sont
également sensibles et instructives : car on veut être
riche, à quelque prix que ce soit; on veut être riche
sans se prescrire de bornes ; et on veut être riche
en peu de temps. Trois désirs capables de pervertir
les saints : trois sources empoisonnées de toutes les
injustices dont le monde est rempli. Une simple ex-
position va vous en faire connoître les funestes con-
séquences , et vous en découvrir la malignité.
On vent être riche : voilà la fin qu'on se propose ,
et à laquelle on est absolument déterminé. Des
moyens, on en délibérera dans la suite; mais le ca-
pital est d'avoir, dit-on , de quoi se pousser dans le
monde , de quoi faire quelque figure dans le monde,
de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi
vivre à son aise dans le monde; et c'est ce que 1 on
envisage comme le terme de ses désirs. On von-
droit bien y parvenir par des voies honnêtes , et
avoir encore , s'il étoit possible , l'approbation pu-
blique ; mais au défaut de ces voies honnêtes, on est
secrètement disposé à en prendre d'autres, et à ne
rien excepter pour venir à bout de ses prétentions. 0
cives y cives, quœrenda pecunia primùm est. Virtus
post nummos (i) : c'est ce que disoit le satirique de
Rome , reprochant à ses concitoyens la dépravation
de leurs mœurs ; et pourquoi , reprend saint Au-
(i) Horat.
SUR LES RICHESSES. 9
giistin, n'écouterions -nous pas ces sages du paga-
nisme , quand il s'agit de régler les nôtres ? O âmes
vénales et intéressées! s'écrioit ce païen, voici l'in-
digne leçon que vous fait continuellement votre
avarice, et que vous n'avez pas honte de suivre : La
vertu après le bien ; mais le bien avant toutes choses.
Quand nous en aurons, dites-vous, nous penserons
à l'étude de la sagesse ; mais préférable ment à la
sagesse , il faut travailler à s'enrichir ; sans cela , la
sagesse même est méprisée et passe pour folie. C'est
ainsi que vous raisonnez , et toute votre philosophie
se rédoit à celte damnable conclusion : Rem , si
possis , rectè : si non , quocumque modo , rem (i) ;
Faisons notre fortune , augmentons nos revenus ,
amassons du bien : du bien , si nous le pouvons , lé-
gitimement ; sinon , du bien , à quelque condition
que ce puisse être; et, aux dépens de tout le reste,
du bien. Ainsi leur faisoit-il remarquer la corruption
de leurs cœurs ; et ma douleur est que ces paroles ,
prises dans toute leur énergie , conviennent encore
aujourd'hui à un million de chrétiens, qui semblent
n'avoir point d'autre religion que celle-là : Rem , si
possis , rectè : si non , quocumque modo , rem (2).
On ne laisse pas de sentir une répugnance secrète
à se servir de moyens honteux ; mais avec cette ré-
pugnance que l'honneur inspire , et dont on ne se
peut défaire , on a encore plus d'aprelé et plus d'avi-
dité ; et il arrive ce qu'ajoute saint Ghrysostôme , que
le désir de la fin l'emporte sur l'injustice du moyen :
Si non , quocumque modo , rem.
(1) Horat. — (•-*) Idem.
ÎO SUR LES RICHESSES.
Or , supposons un homme dans cette disposition ;
que ne fera-il pas, et qui l'arrêtera ? quelle conscience
ne sera-t-il pas en état de se former ? à quelle tentation
ne se trouvera-t-il pas livré ? le scrupule de l'usure
l'inquiétera-til ? le nom de confidence et de simonie
l'étonnera-t-il ? manquera-t-il d'adresse pour dé-
guiser et pour pallier le vol ? sera-t-il en peine de
chercher des raisons spécieuses pour autoriser la
concussion et la violence ? s'il est en charge et en
dignité , rougira-t-il des émolumens sordides qu'il
tire et qui décrient son ministère ? s il est juge , ba-
lanccra-t-il à vendre la justice ? s il est dans le négoce
et dans le trafic , se fera-t-il un crime de la fraude
et du parjure ? si le bien d'un pupille lui est confié,
craindia-t-il de le ménager à son profit? s'il manie
les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout
ce qui s'y commet d'abus ? Non , mes chers auditeurs,
rien de tout cela ne sera capable de le retenir „ ni
souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut
s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne , rien
qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie
permis. S'il est fuible et timide , il sera fourbe et
trompeur: s'il est puissant et hardi, il sera dur et
impitoyable. Dominé par cette passion , il n'épar-
gnera ni le profane, ni le sacré; il prendra jusque
sur les autels. Le patrimoine des pauvres deviendra
le sien ; et s'il lui reste encore quelque conscience ,
il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt
il s'en fera. Il leur cachera le fond des choses; il ne
s'expliquera qu'à demi, et par ses artilices et ses
détours, il en extorquera des décisions favorables , et
SUR LES RICHESSES. Il
les rendra , malgré eux, garans de son iniquité. Que
le public s'en scandalise , il aura un conseil dont il
se tiendra sûr. Du moins , quoi qu'on en puisse dire ,
il parviendra à ses fins. Il veut être riche, et il le
veut absolument : Rem , rem , quocumque modo ,
rem.
Non-seulement il le veut être , mais il le veut être
sans se prescrire de bornes : autre désir aussi dan-
gereux qu'il est déraisonnable et insensé. Car , où
sont aujourd'hui les riches qui , réglant leur cupidité
par une sage modération , mettent un point ù leur
fortune ? Où sont les riches qui, contens de ce qui
suffit , et portant leurs pensées plus haut, disent :
C'est assez, de biens sur la terre; il faut se pourvoir
de ces trésors célestes que ni le ver , ni la rouille ne
consument point. En vain on leur représente que se
borner de la sorte, c'est la marque la plus certaine
d'un esprit solide et judicieux. Eu vain on leur fait
voir la folie d'un homme qui , n'ayant que des besoins
limités, a des désirs immenses et infinis; semblable
à celui dont parloit encore le même auteur profane,
qui, n'ayant affaire que d'un verre d'eau, voudroit
le puiser dans un grand fleuve , et non pas dans une
fontaine. En vain leur dit-on avec l'Ecclésiaste , que
cette ardeur d'amasser et d'accumuler n'est que vanité
et affliction d'esprit ; que , dans la cupidité même ,
comme en toute autre chose , il doit y avoir une fin;
et qu'un des châtimens de Dieu les plus visibles sur
les riches avares, c'est que pour être dans l'opulence,
ils n'en craignent pas moins la pauvreté , et que plus
ils ont acquis, plus ils veulent acquérir. En vain leur
12 SUR LES RICHESSES.
remontre-t-on, qu'entassant toujours biens sur biens,
ils n'en sont dans le monde ni plus aimés , ni plus
estimés, ni plus honorés; que la mesure nécessaire
une fois remplie, ils n'en vivent pas , du reste , plus
agréablement ni plus doucement, et que lout l'effet
de ces grandes richesses est de leur attirer l'envie ,
l'indignation , la haine publique : tout cela ne les
touche point. Brûlés d'une avare convoitise , ils se
répondent secrètement que tout est nécessaire dans
le monde; que rien, à le bien prendre , ne suffit;
qu'on n'en peut jamais trop avoir; que les hommes
ne valent et ne sont comptés que sur le pied de ce
qu'ils ont; qu'il est doux de cueillir en pleine mois-
son ; qu'il ne convient qu'à une ame timide , ou à
une conscience foible, de fixer ses désirs. Maximes
qui les endurcissent , et dont ils se laissent tellement
prévenir, que rien ne les peut détromper. Or, figu-
rez-vous quelles injustices cette passion effrénée
traîne après soi. Imaginez-vous de quelles vexations,
de quelles oppressions , de quelles concussions elle
doit être accompagnée.
De là vient que les prophètes, animés de l'esprit
de Dieu, prononçoient de si terribles anathêmes
contre cette faim dévorante : Vœ vobis^qui conjun-
gitis domum ad domum , et agrum agro copulatis ;
numquid Jiabitabitis vos soli in medio terrœ (i) ?
Est-il rien de plus fort et de plus éloquent que ces
paroles ? Malheur à vous , qui joignez maison à mai-
son , héritage à héritage ; malheur à vous , dont le
voisinage pour cela même est redouté , et qui des
(i) [saï. 5.
SUR LES RICHESSES. l3
fonds les plus médiocres , par vos odieuses acquisi-
tions, trouvez le secret de faire de grands et d'amples
domaines: prétendez -vous donc habiter seuls au
milieu de la terre ? Mais pourquoi, dit un riche , ne
me sera-t-il pas permis d accroître mon fonds ; et
pourquoi, payant bien ce que j'acquiers, et ne faisant
tort à personne , n'aurois-je pas droit de m'étendre ?
Encore une fois, malheur à vous: Vœ vobis. Malheur,
parce que vouloir toujours s'étendre et ne nuire à
personne , ce sont communément, dans la pratique ,
deux volontés contradictoires. Malheur , parce que
ces accroissemens ont presque toujours été et seront
presque toujours injustes , sinon envers celui dont
vous achetez l'héritage , au moins envers ceux aux
dépens de qui vous le payez. Vœ qui multiplicat
non sua (i) ; Malheur à l'homme qui veut sans cesse
multiplier ses revenus , parce qu'en multipliant le
sien , il y mêle infailliblement celui du prochain :
Vœ qui congregat avaritiam domui suœ , ut si/ in
excelso nidus cjus (2) : Malheur à l'homme qui ,
n'écoutant que son ambition et son avarice , forme
toujours de nouveaux projets , et conçoit de hautes
idées pour l'agrandissement de sa maison : pourquoi?
admirez l'expression du Saint-Esprit : Quia lapis de
pariete clamabit (3) ; parce que les pierres mêmes
dont cette maison est bâtie , crieront vengeance, et
que le bois employé à la construire rendra témoignage
contre lui : Et lignum quod inter juncturas œdiji-
ciorum est , respondebit {+).
Enfin, on veut être riche en peu de temps; et parce
(1) Habac. 1. — (2) Ibid. — (3) Ibid. — Q Ibid.
l4 SUR LES RICHESSES,
qu il n'y a que certains états, que certaines conditions
et certains emplois , où par des voies courtes et abré-
gées, on puisse le devenir ; contre tous les principes
et toutes les règles de la prudence chrétienne , on
ambitionne ces états , on recherche ces conditions ,
on se procure ces emplois. S'enrichir par une longue
épargne ou par un travail assidu, c'étoit l'ancienne
route que l'on suivoit dans la simplicité des premiers
siècles; mais de nos jours on a découvert des chemins
raccourcis et bien plus commodes. Une commission
qu'on exerce , un avis qu'on donne , un parti où l'on
entre , mille autres moyens que vous connoissez ,
voilà ce que l'empressement et l'impatience d'avoir
a mis en usage. En effet , c'est par là qu'on fait des
progrès surprenans ; par là qu'on voit fructifier au
centuple son talent et son industrie ; par là qu'en
peu d'années , qu'en peu de mois, on se trouve comme
transfiguré , et que , de la poussière où l'on rampoit,
on s'élève jusque sur le pinacle.
Or il est de la foi , chrétiens , que quiconque cher-
che à s'enrichir promptement , ne gardera pas son.
innocence : Qui festinat dilari 9 non crit inno-
cens (i). C'est le Saint-Esprit même qui l'assure; et
quand il ne le diroit pas, la preuve en est évidente;
car il est incompréhensible a par exemple , qu'avec
des profits et des appointemens réglés on fasse tout
à coup des fortunes semblables à celles dont nous
parlons; et que ne prenant, selon le précepte de
Jean-Baptiste, que ce qui est dû, l'on arrive à une
opulence dont le faîte et le comble paroît presque
(i) Prov- 28.
SUR LES RICHESSES. l5
aussitôt que les fondemens. Il faut donc que la mau-
vaise foi , pour ne pas dire la fourberie , soit venue
au secours ; et qu'elle ait donné des ailes à la cupidité
pour lui faire prendre un vol si prompt et si rapide.
Cela va , me direz-vous , à damner bien des gens
d'honneur; et moi je réponds, premièrement ^ qu'il
faudroit d'abord examiner qui sont ces gens d'hon-
neur, et en quel sens on les appelle gens d'honneur ;
secondement, qu'il ne m'appartient pas de damner
personne, mais qu'il est du devoir de mon ministère
de vous développer les sacrés oracles de la parole
divine. Si ce que vous appelez gens d'honneur y
trouvent leur condamnation , c'est à eux à y prendre
garde : mais , quoi qu'il en soit , c'est une vérité in-
contestable : Qui festinat ditari , non erit inno-
cens (i) ; quand on s'empresse de s'enrichir, on n'est
point sans crime au jugement même du monde ;
comment le seroit-on à celui de Dieu ?
Cependant , mes chers auditeurs , telle est l'obsti-
nation du siècle. Pour être riche en peu de temps ,
on abandonne l'innocence , on renonce à la probité,
on se dépouille même de l'humanité , on dévore la
substance du pauvre , on ruine la veuve et l'orphelin ,
et souvent après cela , par une grossièee hypocrisie ,
on devient , ou plutôt on se fait dévot : comme si la
dévotion et la réforme survenant à linjustice , sans
la réparer, couvroient tout et sanctifioient tout. Faut-il
s'étonner que le Fils de Dieu , envisageant tous ces
désordres , ait réprouvé les richesses dans son évan-
gile , et qu'il ne les ait plus simplement appelées
(1) Proy. aS.
l6 SUR LES RICHESSES.
richesses, mais richesses d'iniquité: Marnmona ini-
auitatis (i) .p Faut-il demander pourquoi le Sage,
éclairé des lumières de l'esprit de Dieu , cherchoit
partout un homme juste , qui n'eût point couru après
l'or et l'argent? pourquoi il le regardoit comme un
homme de miracles , voulant faire son éloge, et le
canonisant dès cette vie? Quis est hic , et laudabi-
mus eum ? fecit enim mirabilîa in vitâ sua (2).
Mais , reprend saint Augustin , s'il est rare de trouver
un homme assez juste pour ne s'être jamais laissé
prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, combien plus
doit-il être, je ne dis pas difficile , mais impossible
qu'un homme se laisse prendre à l'éclat de l'or et de
l'argent, et qu'il se maintienne dans l'état de juste?
Voulez-vous , homme du siècle , modérer cet injuste
désir? comprenez 1 obligation de l'aumône. Compre-
nez , dis-je , que plus vous aurez, plus vous serez
obligé de donner et de répandre; qu'il faudra que
vos aumônes croissent à proportion de vos revenus ,
et que c'est sur cette proportion que vous serez jugé.
Ainsi raisonnoit saint Bernard dans une de ses lettres.
Car, disoit ce Père, ou vous êtes riche , et vous avez
du superflu , et alors ce superflu n'est pas pour vous ,
mais pour les pauvres ; ou vous êtes dans une fortune
médiocre , et alors que vous importe de chercher ce
que vous ne pouvez garder ? Dignatio tua aut di-
ves est, et débet facere auod prœceptum est ; aut
adhuc tenuis , et non débet auœre?e auod erogatura
est. Quiconque sera bien convaincu de cette impor-
tante vérité , craindra plutôt d'acquérir des biens ,
(1) Luc 16. — (2) Eccli. Si.
qu'il
SUR LES RICHESSES. tj
qu'il ne le désirera. Acquisition des richesses , occa-
sion d'injustice ; vous lavez vu. Possession des ri-
chesses , source d'orgueil ; c'est ce que vous allez
voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre , écrivant à
son disciple Timolhée, et lui apprenant à former les
mœurs des premiers fidèles, parmi les autres maxi-
mes qu'il établissoit et dont il voulait qu'ils fussent
instruits, lui recommandent particulièrement d'ordon-
ner aux riches de ce monde de n'élrc point orgueil-
leux : Divitibus hujus secidi prœcipe sublimé non
saperc (i). Gomme s'il eût. dit, selon l'explication
de saint Clirysoslôme: Rien de plus dangereux pour
un chrétien , que la possession des richesses ; et plût
au ciel que la pauvreté évangélique fût le partage de
tous ceux qui professent l'évangile ! mais si, par un
ordre d'en haut et par la disposition de la Providence ,
il arrive qu'il y ait des riches parmi nous, au moins
parlez-leur en homme de Dieu; et bien loin de les
flatter sur le bonheur de leur état , obligez-les à s'hu-
milier et à trembler dans la vue des malheurs qui les
menacent et qu'ils ont à prévenir. II savoit, ajoute
saint Augustin , que l'esprit du christianisme est es-
sentiellement opposé à l'esprit d'orgueil ; et d'ailleurs
il n'ignoroit pas que l'esprit d'orgueil , sans un mi-
racle , est comme inséparable des richesses. C'est
pour cela qu'il employoit avec tant de zèle l'autorité
que Dieu lui avoit donnée pour soumettre les riches
(i) i. Tim. 6.
TOME III. 2
l8 SUR LES RICHESSES,
du siècle à cette sainte et divine loi, de n'avoir ja-
mais des pensées trop hautes, et de ne pas abuser de
leur condition au mépris de leur religion : Divitibus
liujus seculi prœcipe sublimé non saper e.
En eiîet , chrétiens , les richesses inspirent natu-
rellement , surtout à un cœur vain et plein de lui-
même , deux sentimens d'orgueil. Le premier , à
l'égard des hommes , au-dessus de qui il croit avoir
droit de s'élever ; le second , à l'égard de Dieu, qu'il
ne connoît plus qu'à demi , et dontil semble qu'il ait
secoué le joug. Orgueil envers les hommes s que nous
appelons suflisance et fierté. Orgueil envers Dieu ,
qui dégénère en libertinage et en impiété. L'un et
l'autre , suite si naturelle de l'abondance et de la pos-
session des biens , qu'il n'y a que la grâce de Jésus-
Christ qui puisse nous en préserver.
Orgueil envers les hommes ; car il suffit d'être
riche, pour tirer , quoique injustement, toutes ces
conséquences avantageuses: qu'on n'a plus besoin de
personne ; qu'on doit tenir tout le monde dans la
dépendance ; qu'on peut, sans obstacle et sans con-
tradiction , se rendre délicat, impérieux, bizarre ;
qu'on est au-dessus de 'a censure , et comme en pou-
voir de faire impunément toutes choses; qu'on est
sûr de l'approbation et de la louange , ou , pour mieux
dire , d< tion et de la flatterie; que , sans mé-
rite , on a ce qui tient lieu ele tout mérite. Consé-
quences dont se laissent infatuer, non-seulement les
esprits populaires et bornés , mais les sages même et
ceux qui du reste auroient de la solidité. En sorte
que les uns et les autres , éblouis de l'éclat qui les
SUR LES RICHESSES. 19
environne, et enivrés de leur fortune, se disent à
eux-mêmes, aussi bien que le pharisien : Non sum
sicut cœteri hominum (1) ; Je ne suis pas comme
le reste des hommes, et le reste des hommes n'est
pas comme moi. Reprenons, chrétiens, et mettons
tout ceci dans un nouveau jour.
N'avoir besoin de personne , premier effet de l'opu-
lence , et disposition prochaine et infaillible à mé-
priser tout le monde. Dans l'indépendance où se
trouve le riche mondain , et dans l'état où le met sa
fortune , de se pouvoir passer du secours d'autrui ,
de l'amitié d'autrui , des grâces d'autrui , il ne consi-
dère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour
lui-même. Affabilité , douceur , patience , déférence ,
ce sont des noms qu'il ne connoil point, parce qu'ils
expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et
sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu'ae-je af-
faire de celui-ci, et que me reviendra- t-il d'avoir des
égards pour celui-là? Enflé qu'il est de ce sentiment ,
il ne sait ce que c'est que de céder, que de s'abais-
ser, que de plier , dans des occasions néanmoins ou
la charité et la raison le demandent. Et comme
l'amour-propre est le seul ressort qui le fait agir ,
n'étant jamais humble par indigence et par nécessité,
il ne l'est jamais par devoir et par piété.
\ oir tout le monde dans la dépendance , c'est-à-
dire , se voir recherché de tout le monde , redouté
de tout le monde , obéi de tout le monde , autre effet
de la richesse; et qu'y a-t-il de plus propre à entre-
tenir la présomption d'une aine superbe ? On sait bien
(1) Luc. iS.
2.
2.0 SUR LES RICHESSES.
que l'humiliation d'un riche , s'il vouloit se rendre
justice , seroit de penser quels sont ces serviteurs et
ces amis prétendus dont il se glorifie: amis, servi-
teurs que le seul intérêt conduit, et qui , s'attachant
à sa fortune, n'ont souvent qu'un fonds de mépris
et qu'une secrète haine pour sa personne. Mais l'or-
gueil , ingénieux à se tromper, ne laisse pas de pro-
fiter de cela même, se faisant , sinon une douceur ,
au moins une gloire d'avoir , sous ce nom d'amis ,
beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves. S'il
n'a pas de quoi se faire aimer , il a de quoi se faire
craindre; et soit qu'on l'aime ou qu'on le haïsse,
c'est toujours un sujet de complaisance pour lui de
voir qu'on est intéressé à le ménager. De là vient ,
dit le plus sage des hommes , Salomon ( morale ad-
mirable , et dont nous faisons à toute heure l'épreuve
sensible) , de là vient que le riche, par là même qu'il
est riche , prétend avoir un titre pour devenir fâcheux ,
de difficile abord , d'humeur inégale , chagrin quand
il lui plaît , impatient, colère; un titre pour rebuter
les uns, pour choquer les autres, pour être à tous
insupportable. S'il étoit pauvre , il n'auroit dans la
bouche que des supplications et des prières , ce sont
les termes de l'Ecriture; mais parce qu'il est à son
aise , et qu il a du bien , il ne parle qu'avec hauteur ,
et il ne répond qu'avec dureté : Cum obsecrationi-
hus Ivcjiieiur pauper ; dives ejfabitur rigide (i).
Etre en pouvoir de tout entreprendre et de tout
faire avec impunité , troisième elle t. de l'abondance
pour quiconque sait s'en prévaloir. Car, où voit-on
(i)Prov,a8.
SUR LES RICHESSES. 2£
des riches , disoit Salvien déplorant les aLus de son
siècle y et ne le puis-je pas dire comme lui? où voit-
on des riches passer par la rigueur des lois ? dans quel
tribunal les punit-on? quelle justice contre eux ob-
tient-on ou espère-t-on ? quelle intégrité ne cor-
rompent-ils pas? quels arrêts si justes et si sévères
n'élutlenl-ils pas ? de quel mauvais pas , pour user de
l'expression commune , un riche criminel et scélérat
ne se lire— t-il pas hautement et tête levée? et de quel
crime si noir ne trouve-t-il pas moyen de se laver ?
Les lois sont pour les misérables , ajoutoit le même
Père ; les châtimens , pour ceux à qui la pauvreté
en pourroit déjà tenir lieu; mais pour les riches , il
n'y a qu'indulgence , que connivence, que tolérance.
L'équité la plus inflexible et le droit le plus rigou-
reux se tournent pour eux en faveur. Or voilà, re-
prend le Prophète royal , ce qui les rend fiers et in-
solens. Ils ne sentent jamais la pointe de la correction ,
et ils ne sont point châtiés comme les autres hommes.
On ne les reprend point, on ne les confond point,
on ne les condamne point, et c'est pour cela que
l'orgueil se saisit d'eux et les remplit: h: *aboribus
hominum non sunt , et cum liominibus non Jlagel-
labuntur ; ideb tenuit cos superbia (i).
Et comment ne seroient-ils pas au-dessus de la
censure , puisque c'est assez qu'ils soient riches pour
avoir, quoiqu'ils fassent , des approbateurs? Voulez-
vous savoir un des grands privilèges des richesses ?
le voici, et vous l'allez apprendre de l'Ecclésiastique.
Le pauvre parle avec sagesse , et à peine le souffre-
(1) Ps. 72.
23 SUR LES RICHESSES.
t'Oii : le riche parle mal à propos , et on l'écoute avec
respect ; et ce qu'il avance imprudemment, est élevé
jusques aux nues par les louanges qu'on lui donne:
Vives locutus est , et omnes tacuerunt , et rerbum
illius usque ad nubes perdu cent (i). Ses défauts sont
des perfections, ses erreurs des lumières : on loue ,
dit ailleurs le Saint-Esprit , jusques aux désirs de son
cœur , c'est-à-dire , jusques à ses passions , jusques
à ses emportemens. Ce que 1 on blâme dans les au-
tres, est dans lui matière d'éloge et sujet de béné-
diction : Quoniam laudatur peccaior in desidcriis
cnimœ suœ 9 et iniquus benedicitur (2). Le texte hé-
braïque porte : Et dives benedicitur. Or , qui pour-
roit résister à un air aussi contagieux que celui de la
flatterie , quand on le respire sans cesse ? À force
d'entendre dire que l'on est parfait, on se croit par-
fait ; et à force de le croire, on devient, sans même
l'apercevoir , orgueilleux et vain. Pour peu sensé que
fût le riche , il renonceroit à ce faux privilège : mais
l'adulation qui le perd, en lui ôtant l'humilité 3 lui
ôle même le bon sens , et lui fait préférer le mensonge
h la plus solide de toutes les vérités, qui est la con-
uoissance de soi-même.
Enfin , quiconque est riche , est éminemment toutes
choses , et sans mérite il a tout mérite. Il est noble
sans naissance , savant sans étude , brave sans valeur;
il a la qualité , la probité , la prudence , 1 habileté.
Sans autre distinction que l'or et l'argent qu'il pos-
sède , il parvient aux honneurs. Par là , il règne et
il domine ; par \k3 il est chéri des grands et adoré
(i) Eccli. 13. — (2.)Ps. 9,
SUR LES RICHESSES. 23
des petits: par là , il n'y a point d'alliance où il ne
prétende , point de rival sur qui ii ne l'emporte. En
un mot , par là , il n'est exclus de rien , et se fait
ouverture à tout. Ne seroit - ce pas une espèce de
prodige , s'il savoit alors se garantir de l'orgueil , et
se tenir dans les bornes d'une modestie chrétienne?
Cependant il n'en demeure pas ià. L'orgueil envers
les hommes est un degré pour s'élever jusques au
mépris de Dieu ; ei la possession des richesses , qui
devroit être pour le riche un sujet de reconnois-
sance envers Dieu , de qui il les a reçues, par la
corruption de son cœur , le fait tomber dans une
espèce d'idolâtrie et d'irréligion. Je n'exagère point,
quand je dis une espèce d'idolâtrie. Saint Paul , qui
pensoit et qui parloit juste , à force d'employer ce
terme , en a fait sur la matière que je traite , un
terme non-seulement propre , mais consacré. Jamais
cet apôtre de Jésus-Christ, dans le dénombrement
des péchés, ne spécifie l'avarice, qu'il n'ajoute pour
la distinguer : Quœ est simulacrorum servitus (i) ;
Qui est un vrai culte d'idoles. Et pourquoi ? parce
qu'il étoit persuadé , disoit saint Chrysostôme , que
l'argent est le dieu du riche. Oui , son dieu , puis-
qu'il l'adore ; son dieu , puisqu'il espère en lui; son
dieu , puisqu'il lui fait des sacrifices ; son dieu , puis-
qu'il l'aime souverainement et par-dessus tout. Ce
n'est donc pas sans raison que la possession des biens
de la terre , je dis à l'égard d'un avare qui en est
possédé lui-même , est appelé par saint Paul, une
idolâtrie : Simulacrorum servitus. Idolâtrie de tous
(1) Coloss. 3.
2^ SUR LES RICHESSES.
les temps , idolâtrie de toutes les nations et de tous
les peuples , idolâtrie la plus aveugle et la plus opi-
niâtre que Jésus-Christ ait eu à combattre et à dé-
truire dans son avènement au monde. Or , que fait
l'idolâtrie dans ui\ esprit ? vous le savez, chrétiens:
elle y ruine l'empire de Dieu ; elle y suscite une
divinité étrangère qu'elle oppose à Dieu , qu'elle
élève au-dessus de Dieu , qu'elle fait asseoir sur le
troue de Dieu. Outrage qui passe la révolte, et qui
va même au-delà de l'apostasie et jusques à t'insulte.
Voilà , mes chers auditeurs , ce que le prophète
Osée a voulu nous faire comprendre dans ce fameux
passage du douzième chapitre de sa prophétie : re-
marquez ceci ; c'est un des plus beaux traits de
l'Ecriture. Ce prophète avoit cent fois prêché aux
Juifs l'obligation de persévérer dans la foi de leurs
pères , et cent fois les Juifs avoient méprisé ses re-
montrances. Mais un jour qu'il leur reprochoit leur
infidélité envers le Dieu d'Israël , le croiriez-vous ?
toute la tribu d'Ephraïm lui répondit avec audace,
qu'elle n'avoit que faire du Dieu d'Israël ; qu'elle en
avoit choisi un autre plus à son gré, un autre dont
le culte étoit plus conforme à ses inclinations , et
que ce nouveau dieu , c'étoit son argent ; qu'il seroit
désormais sa divinité , et que puisqu'il la rendoit
heureuse , elle ne vouloit plus reconnoître que lui :
Et dixit Epkraïm : Vcrumtamen dives ejfectus
sum ; inverti idolum mihi (i). Pesez bien le sens
de ces paroles : Je suis devenu riche , et dans mes
richesses j'ai trouvé une idole pour moi. Comme si
(i) Osée. 12.
SUR LES RICHESSES. 2.5
le peuple eût dit : Prophète , vous avez beau tonner,
vous avez beau nous menacer de la colère de votre
Dieu , nous ne vous écoutons plus. Ce Dieu dont
vous nous parlez , n'est plus le nôtre. Nous nous
sommes défaits de lui. Nous ne l'invoquons plus
qu'en apparence. Nous ne le craignons , ni ne l'ai-
mons plus. Depuis que la fortune nous a donné de
quoi avoir un dieu visible , qui nous appartient et
qui n'appartient qu'à nous seuls , nous renonçons
à tout autre dieu, pour nous attacher à celui-là.
Parltz à ceux qui croient au Dieu d'Abraham ; ils
vous obéiront : mais pour nous , nous nous en tenons
à notre idole : Vcrumtamcn clives effectus sum ;
inveni idolum niihi. Ah ! chrétiens , combien de fois
ce scandale s'est-il renouvelé dans le christianisme ?
Tandis que les prédicateurs font tous leurs efforts
pour persuader aux fidèles les vérités évangéliques,
combien de riches s'élèvent secrètement cou ire eux?
Quoiqu'ils ne s'en expliquent pas comme ces impies
et ces apostats , quel mépris des maximes de Dieu
ne leur fait pas concevoir l'avarice qui les domine ?
et s'ils osoientt produire leurs pensées , avec quel
orgueil ne diroient-ils pas comme ces malheureux:
Dives effectus sum ; inverti idolum mihi ; Non ,
non 9 n'espérez pas de nous convertir par votre zèle.
Quand vous parleriez le langage des prophètes , vous
n'y réussiriez jamais. Nous sommes riches et dans la
prospérité : avec cela , tous vos discours seront inu-
tiles. Vous nous prêchez un Dieu , et nous en servons
un autre. Le vôtre est le Dieu de la sainteté et des
vertus ; et le nôtre est le dieu des richesses et de
26 SUR LES RICHESSES.
l'opulence. Vous dites que ces deux divinités ne
peuvent s'accorder ensemble , et voilà pourquoi nous
vous déclarons que vous ne gagnerez rien sur nous ,
parce que nous sommes déterminés à suivre celle
que le monde adore et dont il dépend.
Ainsi, dis-je , s'exprimeroient tant de riches , s'ils
vouloient nous découvrir leurs sentimens ; mais sans
qu'ils nous les découvrent , leur conduite nous en
répond , et nous fait assez connoître les véritables
dispositions de leur cœur. Parlons naturellement et
sans figure. Qu'est-ce qu'un riche dans l'usage du
siècle ? ne vous offensez pas de ma proposition ; plus
vous l'examinerez et plus elle vous paroîtra vraie.
Qu'est - ce qu'un riche enflé de sa fortune ? un
homme, ou absolument sans religion , ou qui n'a
que la surface de la religion , ou qui n'a que très-
peu de religion ; un homme pour qui il semble que
la loi de Dieu ne soit pas faite ; un homme qui ne
sait ce que c'est que de se contraindre , pour s'assu-
jettir aux observances de 1 Eglise ; un homme qui ,
sans autre raison que parce qu'il est riche , se dis-
pense de tout ce qu'il lui plaît ; un homme qui ne
se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est
point incommode; un homme pour qui les ministres
mêmes de Jésus - Christ , ont non - seulement des
égards , mais de la crainte; un homme qui , jusque
dans le tribunal de la confession , où il paroit en
posture de coupable , veut qu'on le respecte et qu'on
le distingue ; un homme qui accommode le culte de
Dieu à ses erreurs et à ses goûts , au lieu de régler
ses goûts , et de corriger ses erreurs par la pureté
SUR LES RICHESSES. 27
dn culte de Dieu. Et tout cela fondé sur son état
d'opulence qui 1 enorgueillit.
Je ne prétends pas que tous les riches soient de
ce caractère : à Dieu ne plaise que je leur fasse cette
injure , ou plutôt que je la fasse à la Providence.
Dieu , dans toutes les conditions , parmi les riches
aussi bien que parmi les pauvres , a ses prédestinés
et ses élus. Mais je dis que la possession des richesses,
sans une humilité héroïque qui lui serve de souve-
rain préservatif, conduit là , et aboutit là : et n'est-ce
pas assez , pour saisir de frayeur les riches même les
plus chrétiens? Que le pauvre , concluoit le Saint-
Esprit ( instruction divine , et que je vous prie de
vous appliquer , puisqu'elle est seule capable de re-
médier au désordre que je viens de combattre), que
le pauvre se glorifie de sa véritable et solide éléva-
tion ; et que le riche , au contraire , s'humilie , et
fasse gloire de son humilité : Gloriciurfrater hum -
lis in exaltatione sud , et dives in humilitate sud ( 1 ).
Voilà, riches du siècle, ce que vous devez aimer,
et ce que vous devez pratiquer. Voilà , si vous êtes
du nombre des élus de Dieu , ce qui vous doit sanc-
tifier , et ce qui vous doit sauver, savoir , l'humilité
de cœur : Et diçcs in humilitate sud. Vous m'en
demandez un motif louchant et tiré de votre condi-
tion même ; le voici dans les paroles suivantes : Quo-
niam velut Jlos feni transibit (2); Parce que , de
même que la plus belle fleur se sèche et se flétrit ,
ainsi le riche , avec toute sa splendeur , passera , et
passera bientôt : Jta et dives in itineribus suis înar-
(1) Jacob. 1. — (2) Ibid,
28 SUR LES RICHESSES.
cescet (i) ; et je puis ajouter : Parce que ces richesses
que vous possédez ne sont pas proprement à vous ;
parce que vous n'en êtes , par rapport à Dieu , que
les dépositaires et les dispensateurs; parce que vous
devez lui en rendre compte un jour ; parce qu'en
vertu de l'obligation indispensable de l'aumône , vous
en êtes redevables aux pauvres. Si le riche de notre
évangile eût été prévenu de ces senti mens , il eût
bien regardé Lazare d'un autre œil , il l'eût respecté,
il l'eût écouté , il l'eût soulagé. Achevons ; et après
avoir vu comment l'acquisition des richesses est une
occasion d'injustice , comment la possession des ri-
chesses est une source d'orgueil , voyons comment
l'usage des richesses est un principe de corruption :
c'est la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
A bien considérer tous les traits sous lesquels le
Fils de Dieu nous représente aujourd'hui le mauvais
riche , il y auroit presque de quoi s'étonner d'abord ,
que Jésus- Christ l'ait si hautement réprouvé, et
qu'il ait prononcé contre lui un jugement si rigou-
reux. Car enfin, quels crimps lui impute -t- on ,
pour en tirer cette affreuse conséquence ? Moituus
est dives , et sepultus est in inferno (2) ; Le riche
mourut , et il fut enseveli dans l'enfer. Qu'avoit-il
fait pour être condamné au feu éternel ? Il se faisoit
honneur de son bien : quoi de plus raisonnable ? Il
étoit vêtu de lin et de pourpre : sa condition ne le
demandoit - elle pas ? Il se traitoit tous les jours
(1) Jacob. 1. — (2) Luc. 16.
SUR LES RICHESSES. 29
magnifiquement : sans cela , que lui eûl-il servi d'être
riche et dans l'opulence ? C'est ainsi que le monde
en juge ; mais c'est en quoi le jugement du monde
est corrompu , puisqu'il est opposé à celui de la
Vérité éternelle, qui dans un mot réfute mille erreurs
grossières, dont les esprits mondains se laissent pré-
venir touchant l'emploi des richesses ; et par là
même , établit une loi aussi équitable que sévère ,
selon laquelle les riches du siècle doivent dès main-
tenant se juger eux-mêmes , s'ils ne veulent pas être
jugés de Dieu.
En elFet , pour vous expliquer ma pensée , et pour
justifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche
de l'évangile , quoique les arrêts du Seigneur ,
comme parle le Prophète royal, n'aient pas besoin
de nos justifications, et qu'ils se justifient assez par
eux-mêmes : Judicia Domini vera , justijiçata in
semetipsa ( 1 ) ; c'est une grande illusion de croire
que dès là qu'on est riche s l'on ait droit de vivre
plus somptueusement, plus voluptueusement , plus
grassement ; et que le luxe , la dépense , la bonne
chère , doivent croître à proportion des biens. Si
je consuliois sur ce point la morale du paganisme,
peut-être me fourniroit-elle de quoi faire rougir et
de quoi confondre bien des chrétiens , qui, malgré
leur relâchement , se piquent encore d'être spiri-
tuels et parfaits dans leur religion: car en cela, comme
en beaucoup d'autres matières, les païens dont nous
déplorons l'aveuglement et 1 infidélité , nous ont
appris notre devoir. Us ont cru que pour être riche ,
(1) Ps. 18.
3o SUR LES RICHESSES.
on n'en devoit pas être moins réglé , moins chaste ,
moins abstinent, moins détaché des commodités de
la vie ; et que d'user des biens pour choyer son
corps , pour satisfaire ses sens , pour vivre dans la
mollesse et dans le plaisir , c'étoit un désordre que
la seule raison de l'homme condamnoit.
Je ne me refuserai rien , dites- vous, parce que
j'ai de grands revenus , et une fortune qui sulliroit
aux princes et aux souverains. Ainsi parle un riche
prodigue dans son abondance. Hé bien , lui répond
le satirique romain , et cette réponse n'est-elle pas
di«ne du christianisme? n'avez -vous rien de meil-
o
leur à quoi employer ce que vous avez de trop ? n'y
a-t-il point de pauvres qui gémissent ? les temples
sont - ils décemment et religieusement entretenus ?
pourquoi faut-il que tant de misérables soient aban-
donnés ? pourquoi les maisons consacrées à la cha-
rité publique ont- elles peine à subsister , pendant
que vous êtes dans les délices ? serez-vous donc le
seul qui vous ressentirez de votre prospérité ? n'y
aura-t-ii que vous qui en jouirez, qui serez à votre
aise ? Voilà comment raisoniioient des infidèles. Mais
la morale de l'évangile va bien encore plus loin.
Car , elle nous apprend que plus un chrétien est
riche , plus il doit être pénitent , c'est-à-dire , plus
il doit se retrancher les douceurs de la vie ; et que
ces grandes maximes de renoncement , de dépouil-
lement, de détachement , de crucifiement , si néces-
saires au salut , sont beaucoup plus pour lui que
pour le pauvre. Pourquoi" par trois excellentes rai-
sons qu'en apporte saint Chryi,obiôiue. Comprenez-
SUR LES RICHESSES. 3l
les. Premièrement, dit ce saint docteur , parce que
le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la
corruption des sens ; et que ses richesses le menant
en état de pouvoir tout ce qu'il veut, elles le mettent
dans une tentation continuelle de vouloir tout ce
qu'il ne doit pas. Il est donc juste que , pour se ga-
rantir de ce danger , il soit toujours en guerre contre
lui-même ; et que regardant sa propre chair comme
son plus redoutable ennemi , bien loin de lui fournir
de quoi irriter ses appétits , il lui refuse même ce
qui peut seulement les entretenir. Or , il a besoin
pour cela , et d'une mortification salutaire , et d'une
pauvreté de cœur qui le dégage , autant qu'il est
possible , de toute affection terrestre. Secondement,
parce qu'étant riche , il est communément plus
chargé d'offenses , et plus redevable à la justice de
Dieu : par conséquent plus obligé à ces satisfactions
pénibles et mortiiiantes à quoi nous engage la qua-
lité de coupables , et que Dieu, comme vengeur des
crimes , exige de ceux qui les ont commis. Or ,
vivant dans le plaisir , accomplira-t-il un devoir si
indispensable ? Le jeûne , la cendre , le cilice , selon
la règle du Saint-Esprit , doivent être le partage des
riches pécheurs ; et ce sont les riches pécheurs qui
usent des mets les plus délicats , qui se parent des
vêtemens les plus magnifiques. Comment soutenir
devant Dieu une telle contradiction ? Il faut donc
que le riche oublie ce qu'il est ; ou plutôt , que se
souvenant de ce qu'il a été , et des innombrables
désordres où il est tombé , il cesse de vivre en riche »
pour vivre en pécheur converti. Enfin , poursuit
32 SÛR LES RICHESSES.
saint Chrysostôme , et ceci n'est qu'un éclaircisse-
ment de la seconde raison , parce que le riche trouve
dans sa condition des obstacles presque invincibles
à la pénitence , qui néanmoins est la seule voie par
où il puisse retourner à Dieu et se sauver : Nisi
jiœnitentiam egeritis , omnes simili fer peribilis ;
Si vous ne faites pénitence , vous périrez tous ,
disoit le Sauveur du monde. Or , vous , mon cher
auditeur , qui goûtez au milieu de vos biens et dans
le monde , tout ce que le monde a de pins doux ,
quelque universelle et quelque sévère que soit celle
loi , vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre,
par une heureuse nécessité , est éloigné de tout ce
qui pourroit le corrompre. Le pauvre , pour peu
qu'il corresponde à la grâce de son élat , conserve
donc aisément l'innocence de son cœur. Le pauvre,
s'il pèche par fragilité , trouve dans sa pauvreté
même le remède de son péché , c'est-à-dire , une
espèce de pénitence d'autant plus sûre , qu'elle est
moins de son choix , et d'autant plus saiisfactoire ,
qu'elle est plus opposée à toutes bs inclinations de
la nature. Mais vous , dont la bénédiction1 , aussi
bien que celle d'Esaii , est dans la graisse de ia terre,
quelque heureux que vous soyez dans Vidée du siècle ,
vous n'avez aucun de ces avantage?. Vous êtes plus
dangereusement tenté , plus infailliblement vaincu ,
plus difficilement guéri: plus dangereusement tenté
par l'esprit impur, plus infailliblement vaincu par
la passion , plus difficilement guéri de vos habitudes
criminelles. Il n'y auroit donc qu'un dégagement
héroïque , tel que vous le prescrit saint Paul , et qui
consiste
SUR LES RICHESSES. 33
consiste à user de vos richesses comme n'en usant
pas, lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.
Mais si cela est , à quoi me servira mon bien ? Ah !
mon frère, répond saint Chrysostôme, êtes-vons
encore assez aveugle pour croire que Dieu, quia
réglé toutes choses , ait abandonné ce bien à votre
discrétion , et qu'il ail prétendu vous le donner pour
le dissiper à votre gré et selon les caprices de votre
esprit ? Non , non ; ni sa bonté , ni sa sagesse , n'ont
pu former ce dessein. Votre bien vous servira pour
mille autres biens plus importaus et plus essentiels
à quoi vous le devez rapporter ; il vous servira pour
honorer Dieu , pour exercer la charité envers vos
frères, pour en faire , comme dit l'Ecriture, le prix;
de la rédemption de votre ame. Mais vous est-U
même permis de penser que vous l'ayez reçu pour
fomenter votre libertinage et votre impénitence? Tel
est néanmoins l'abus qui règne aujourd'hui dans le
monde, et dans le monde chrétien : parce qu'on est
riche, on veut avoir, je ne dis pas suffisamment,
mais abondamment, mais avec superfluité, avec pro-
fusion , toutes les aises de la vie; et parce qu'il est
impossible, parmi les aises de la vie, de conserver
la pureté des moeurs , de là vient un débordement
et une corruption générale.
Je ne parle point de ce qui s'entreprend et qui
s'exécute par là de plus scandaleux. Car, à Dieu ne
plaise que je veuille ici révéler ces abominations que
l'esprit de Dieu faisoit voir au Prophète, lorsqu'après
lui avoir ordonné de percer la muraille et de péné-
trer dans les demeures les plus secrètes des enfans
tome m. 3
34 SUR LES RICHESSES.
d'Israël , il lui découvrent ce qui s'y passoit de plus
infâme : Fiji hominis , fode parietem , et çidebis
abominaiiones pessimas (i) ; à Dieu ne plaise que
je vous conduise , quoique seulement en esprit, dans
les maisons de tant de riches voluptueux dont cette
ville est remplie ; et que , tirant le rideau , je fasse
paroitre comme sur la scène toutes les impuretés qui
s'y commettent , et que je pourrois justement appeler
les abominations de cette capitale : Ingredere , et vide
abominationes pessimas , quas isti faciunt hic (2).
Quelque précaution que je pusse prendre pour vous
les représenter , votre pudeur en souffriroit. Je ne
parle point des concubinages, dont l'argent pro-
digué est le soutien ; des adultères , dont il est l'at-
Irait; de mille autres péchés abominables dont il est
la récompense. Car , dit saint Jérôme, c'est l'ar-
gent qui séduit la simplicité des vierges , qui ébranle
la constance des veuves , qui souille les mariages
les plus honorables. C'est par les folles dépenses,
où l'argent se consume , que l'on persuade qu'on
aime et qu'on sait malheureusement se faire aimer ;
que l'on est recherché des plus fières, que l'on
triomphe même des prudes et des spirituelles; c'est
par là que subsistent ces damnables commerces
qui, dans les familles les mieux établies , causent
tous les jours de si funestes divisions et de si tristes
renversemens. On demande à quoi cet homme s'est
ruiné , et l'on en est surpris ; mais voici d'où sa ruine
est venue , et d'où elle a dû venir : une débauche
secrète qu'il entretenoit , une passion à laquelle il
(1) E^ech. 8. — (2) Ibid.
SUR LES RICHESSES. 35
a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de
n'épargner rien , voilà ce qui a épuisé ces revenus
si clairs et si amples. La convoitise de la chair,
cette sangsue , selon la parole de Salomon , qui
crie toujours: Apporte , apporte , et qui ne dit ja-
mais : C'est assez ; voilù ce qui dissipe les biens de la
plupart des riches: encore si l'on n'y employoit que
les biens ordinaires, le désordre seroit moins grand;
mais ce que nous appelons par respect les biens de
1 Eglise, ces biens qui, de droit naturel et de droit
divin , sont des biens sacrés , depuis que la piété des
fidèles les a légués à Jésus-Christ dans la personne
de ses ministres: voilà à quoi ils sont prostitués.
Combien de fuis , 6 opprobre de notre religion !
combien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le
prix d'une chasteté d'abord disputée , et enfin vendue
à l'incontinence sacrilège d'un libertin , engagé par
sa profession dans les fonctions les plus augustes du
sacerdoce ? Je ne sais si le Prophète auroit pu en-
chérir sur ce que je dis , ni s'il avoit vu de plus
grandes abominations : Fade , et adhuc conversas
videbis abominationes majores his (i). Mais laissons
ces horreurs , et arrêtons-nous à ce que la coutume
et l'esprit du siècle ont rendu , non-seulement sup-
portable, mais louable, quoiqu'essentiellement op-
posé aux lois de l'évangile et de la raison. Parce qu'on
a du bien , on en veut jouir sans restriction , et
dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement
infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. Ou
veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut
(i) Ezech. 3,
3.
36 SUR LES RICHESSES,
contribuer à. une vie commode , pour ne pas dire
délicieuse : meubles curieux , équipages propres ,
nombre de domestiques , table bien servie, divertisse-
mens agréables , logemens superbes, politesse et luxe
partout. Luxe, ajoule saint Jérôme, qui insulte aux
souffrances de Jésus-Christ , aussi bien qu'à la mi-
sère des pauvres ; luxe à qui Dieu , dans i'Ecriture ,
a donné sa malédiction , quand il disoit , par la bouche
d'un autre prophète: Et percutiam domum hiema-
lem cum domo œsthrî , et pcribunt domus eburncœ ,
et disperd um habit 'a tores de domo voluptatis (i) ;
Je détruirai ces maisons de plaisance, ces apparte-
mens d'hiver et d'été; ces édifices qui semblent
n'être construits que pour y faire habiter la volupté
même , je les renverserai , et je déchargerai ma co-
lère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une
molle oisiveté et dans un profond repos.
Tel est, à proportion des biens que chacun pos-
sède , l'usage qu'en fait l'amour-propre quand il n'est
pas combattu ni réglé par la mortification chrétienne.
Or, j'ai dit , et il n'y a personne qui n'en convienne
d'abord avec moi , que , tan i que les choses seront dans
ce désordre , il ne faut pas espérer que la chair soit
jamais sujette à l'esprit, ni l'esprit à Dieu : Lieras-
sa tus est dilectus s et recalciîravit , paroles admi-
rables de Moïse : Inerassatus , in/pinguatus , dila-
tatus , dereliciuit Deum, faeiorrm suum 3 et recessit
à Deo saluiari suc {2^) ; Ce peuple, autrefois chéri,
s'est engraissé des biens qui lui avoient été confiés,
et ensuite il est devenu rebelle: à mesure qu'il sVst
(i) Amos. 1 et 5, — (2) Deut. 3a.
SUR LES RICHESSES. 3j
rempli , qu'il s'est bien nourri , qu'il a vécu daus
l'abondance, il a quitté Bit u , l'auteur de son être et
de son salut. Et ne peut-on pas dire aussi que presque
tous les riches sont des hommes corrompus , ou plu-
tôt perdus par l'intempérance des passions charnelles
qui les dominent? pourquoi? parce qu'ils ont tous
les moyens de l'être , et qu'ils n'usent de leurs ri-
chesses que pour assouvir leurs brutales cupidités :
victimes réservées à la colère de Dieu et engraissées
de ses propres biens! Combien en voyez-vous d'autres
dans le monde ? combien en voyez-vous qui , dans
l'opulence, s'étudient à mater leur corps et à le ré-
duire en servitude ? un riclie continent ou pénitent,
n'est-ce pas une espèce de miracle ?
Pleurez donc , mes frères , concluoit l'apôtre saint
Jacques en parlant aux riches du siècle , pleurez ,
poussez de hauts cris dans la vue de tant de périls
qui vous environnent , et des calamités qui doivent
fondre sur vous: Agile niinc , divites ; plorate ulu-
lantes in miseriis vestris , quœ advenient çobis(i).
Maintenant, vous vivez dans le faste et dans le
luxe , dans la mollesse et dans le plaisir ; mais le
temps viendra où vos biens vous seront enlevés , et
où vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière
disette: Diçitiœ vestrœ putrefactœ sunt (2). La rouille
qui rongera votre or et votre argent, portera témoi-
gnage contre vous , et vous fera souvenir, niais
trop tard , mais à votre confusion , mais à votre dé-
sespoir, qu'il ne falloit pas mettre votre confiance
dans des richesses périssables : Aururn et argentum
(1) Jacob. 5. — (2) IbicL
38 SUR LES RICHESSES.
vestrum œruginavit; etœrugo eorum in teslimonium
vobis erit (i). Vous amassez de grands trésors; mais
après avoir été pour vous sur la terre des trésors
d'iniquité , ce seront , au jugement de Dieu , des tré-
sors de colère et de vengeance : Thesaurisastis vobis
ira m in novissimis diebus (2).
Cependant , voulez-vous en faire des trésors de
justice et de sainteté ? après les avoir légitimement
acquis, partagez-les avec les pauvres; cherchez-les,
ces pauvres , dans les prisons , dans les hôpitaux , en
tant de maisons particulières, disons mieux, dans
ces tristes et sombres retraites où ils languissent;
allez être témoins de leurs misères , et vous n'aurez
jamais l'ame assez dure pour leur refuser votre se-
cours: il y auroit là une inhumanité, une cruauté
dont je ne vous puis croire capables; votre cœur
s'attendrira pour eux , vos mains s'ouvriront en leur
faveur , et ils vous serviront d'avocats et de protec-
teurs auprès de Dieu : voilà le fruit solide que vous
pouvez tirer de vos biens , voilà le saint emploi que
vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais
riche; profitez de son exemple et de mon conseil. Et
vous , pauvres, apprenez à vous consoler dans votre
pauvreté, apprenez à l'estimer, puisqu'elle vous met
à couvert des dangers et du malheur des riches ;
toute nécessaire qu'elle est, faites-en une pauvreté
volontaire , en l'acceptant avec soumission, et en la
supportant avec patience. Car , que vous serviroit-il
d'être pauvres, si vous brûliez en même temps du
feu de l'avarice ? Qiiid tih ' prodest si egesfaculiate y
(1) Jacob. 5 — (2) Ibid.
SUR LES RICHESSES, 3«)
et ardes cnpiditate (i).p que vous serviroit d'être
dépourvus de biens , si vous aviez le cœur plein de
désirs ? Heureux les pauvres , mais les pauvres de
cœur , les pauvres dégagés de toute affection aux
richesses de la terre ! telle est la pauvreté que Jésus-
Christ canonise dans son évangile , et qui convient
à tous les états. C'est ainsi que nous pouvons tous
être pauvres en ce monde , et mériter les biens im-
mortels de l'autre , que je vous souhaite , etc.
(1) August.
POUR LE
VENDREDI DE LA SECONDE SEMAINE.
SUR L'ENFER.
Mortuus est autem et dives , et sepulttts est in inferno.
Or , le riche mourut aussi , et il fut enseveli dans l'enfer*
En saint Luc, chap. 16.
Sire,
vVest le triste sort d'un riche du monde, dont il
étoit parlé dans l'évangile d'hier, et je ne fais pas
difficulté de le reprendre aujourd'hui , ce même
évangile, pour en tirer un des plus terribles, mais
des plus imporlans sujets que puissent traiter les pré-
dicateurs dans la chaire de vérité II mourut, ce riche,
ce mondain , comblé de biens dans la vie , et com-
blé même d'honneurs après la mort ; car il est à croire
qu'on lui fit de magnifiques funérailles , qu'on porta
son corps en pompe et en cérémonie , qu'on lui
érigea un superbe mausolée, et peut-être , tout pé-
cheur qu'il avoit été , se trouva-t-il encore des ora-
teurs pour faire publiquement son éloge , et pour lui
donner la gloire des plus grandes vertus. Mais, le
malheur pour lui, et le souverain malheur, c'est
qu'au même temps que les hommes l'honoroient sur
la terre, on lui rendoit ailleurs justice; et que son
sur l'enfer. 41
ame , portée devant le tribunal de Dieu , y reçut
\ arrêt de sa condamnation, et fut toutà coup comme
ensevelie dans l'enfer : alï'reuse image de ce qui n'ar-
vive que trop communément aux riches et aux grands
du siècle ! Mortuus est autcm et dives , et sepultus
est in infemo (i). Que ne puis-je , chrétiens , en
votis représentant toute l'horreur de celte damnation
étemelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter !
Prêcher l'enfer à la cour, c'est un devoir du minis-
tère ovangélique , et à Dieu ne plaise que , par une
fausse prudence, ou par un lâche assujettissement
au goût dépravé de ses auditeurs, le prédicateur
passe une matière si essentielle, et ce point fonda-
mental de notre religion. ]N'est-ce pas même à la
cour , plus que partout ailleurs , que cette grande
matière doit être traitée, et traitée dans toute sa
force , puisque c'est à la cour qu'on est plus exposé
à la malheureuse destinée du mauvais riche ? Je ne
viens point vous donner de vaines terreurs , je ne
prétends rien exagérer , ni rien outrer. Dans la chaire
sainte où je parle , il n'est jamais permis de le faire,
et la vérité que je vous annonce est déjà si terrible
par elle-même, qu'il suffit, pour vous remplir d'une
salutaire frayeur , de vous la proposer dans la sim-
plicité de la foi : c'est ce que je vais faire dans ce
discours, après que nous aurons salué Marie. Ave ,
Maria.
C'étoit une question que Dieu faisoit autrefois à
Job , si jamais les portes de la mort lui avoient été
(i) Luc. 16.
'^2. SUR L'ENFER.
ouvertes , et s'il avoit vu ces prisons ténébreuses oit
les âmes criminelles doivent éternellement subir les
rigoureux châlimens de sa justice : Numquid apertœ
sunt tibi portœ mortis , etostia tenebrosa çidisti^i)?
Peut-être ce saint homme, tout éclairé qu'il étoit,
ne put-il répondre à cette demande : car l'Ecriture
nous apprend que Jésus-Christ seul devoit ouvrir ces
portes de l'enfer et de la mort ; et c'est ainsi qu'il s'en
est déclaré lui-même dans l'Apocalypse , en nous di-
sant qu'il a dans les mains les clefs de la mort et de
l'enfer : Egohabeo claves mortis et inferni (2). Mais
depuis que cet homme-Dieu nous a apporté ces clefs
mystérieuses , depuis qu'il nous a fait l'ouverture de
ces lieux de ténèbres , et que , par les divins oracles
de son évangile , il nous a révélé tout ce qui se passe
dans la triste demeure des damnés , il ne tient qu'à
nous d'en avoir une connoissance parfaite. Si donc
maintenant Dieu nous demandoit à nous-mêmes :
Numquid apertœ sunt tibi portœ mortis , et ostia
tenebrosa vidisti? Avez-vous vu cet abime où je
tiens les impies enfermés , pour exercer sur eux
toutes mes vengeances? nous serions inexcusables
de ne pas lui répondre : Oui , Seigneur s je l'ai vu ,
je l'ai considéré , j'en ai fait le sujet de mes plus sé-
rieuses réflexions , et j'en ai tiré toutes les lumières
qui peuvent servir à la conduite de ma vie. C'est ce
que je veux encore aujourd'hui , chrétiens , vous re-
mettre devant les yeux pour l'édification de vos âmes ;
je veux vous faire voir ce que c'est que l'enfer , en
quoi consistent les tourmens de l'enfer , quelles sont
(1) Joli. 38. — (2) Apoc. i.
SUR L'ENFER. 43
les propriétés essentielles des tourmens de l'enfer;
et parce que ce sujet est infini , je me borne à la pen-
sée du pape Innocent III , dans son excellent Traité
du Mépris du monde , où il nous dit que les réprou-
vés souffrent en trois manières différentes; savoir:
par le souvenir du passé, par la douleur du présent,
et par le désespoir d'obtenir jamais grâce dans l'ave-
nir : His çermis tripliciter lacerons „ qffiiget mc-
moriâ , torquebit angustiâ , sera turbabit pœniten-
tiâ (1). Le souvenir du passé les déchire, la douleur
du présent les accable , la vue de l'avenir les déses-
père : en trois mots , voilà le partage de ce discours.
Etat malheureux du réprouvé que le passé déchire
par les plus mortels regrets , que le présent accable
par la plus cruelle douleur, que l'avenir désole par
le plus affreux désespoir, est-il un sujet plus digne
de votre attention ?
PREMIÈRE PARTIE.
C'est le souvenir du passé qui doit faire la pre-
mière peine des âmes réprouvées : souvenir qui les
tourmentera vivement, qui les tourmentera éternel-
lement , qui les tourmentera sans interruption et sans
relâche, qui les tourmentera sans partage et sans di-
vision , qui les tourmentera en toutes les manières
que la justice d'un Dieu , aidée de sa toute-puissance ,
est capable de lui suggérer ; mais ce qu'il y a de plus
déplorable , qui n'aura point d'autre effet , en les
tourmentant, que de les faire souffrir et de les tour-
menter. Voilà, chrétiens, la première idée que je
(1) Innocent . pape.
44 sur l'enfer.
conçois de l'état d'une arae dans l'enfer, et de sa
réprobation. Fili t recordare quia rccepisti bona in
vitâ tuà (i) : Souvenez-vous, mon tils , dit Abraham
au riche malheureux , que vous avez en les biens de
la vie : mais souvenez-vous au même temps de l'abus
que vous en avez fait. Deux vues , reprend suint
Chrysostôme , bien affligeantes pour un damné : la
vue des biens dont il aura fait un si criminel usage,
et la vue des maux qu'il aura commis. L'une et l'autre,
suivant le dessein de Jésus-Christ , également né-
cessaires pour arrêter les emportemi!:s de nos pas-
sions , et pour nous affermir dans les voies de la
sagesse chrétienne.
Première vue qui tourmentera le réprouvé : les
biens de la terre qu'il possédoit, et dont il faisoit le
prétendu bonheur de sa vie, mais qui , par le plus
triste changement , feront son supplice et lui cau-
seront les plus mortels regrets. Ce ne sera pas de les
avoir perdus; car, quelque attachement qu'il y ait
eu, il ne sera pas en état d'en être touché , et il u'en
connoîiru que trop la vanité et le néant; mais de les
avoir aimés préférablement à sou salut éternel , mais
de s'en être servi contre Dieu , mais de les avoir
employés à se perdre soi-même. Ah ! dira ce riche,
déchiré du plus cruel et du plus vif repentir; car
c'est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les réprou-
vés dans l'Ecriture : Si j'avois ménagé selon Dieu
ces biens de la fortune ; si, conformément aux lois
du christianisme et aux obligations de mon état, j en
avois assisté les pauvres ; si , par un zèle de religion
(1) Luc. 16.
sur l'enfer. 4o
et de charité , je les avois partagés entre Jésus-Christ
et moi; si, les regardant comme des lalens dont je
n'avois que la simple administration, je les avois fait
profiter, en les appliquant aux œuvres de miséri-
corde et de piété ; si , comme un dispensateur fidèle ,
j'en avois rapporté le fruit au service et à la gloire
du maître de qui je les tenois , et qui me les avoit con-
fiés; ces biens , dont la mort m'a dépouillé , seroient
maintenant pour moi un trésor de mérites et un fonds
de bonheur pour l'éternité. Les hommes m'en loue-
roient sur la terre , et Dieu m'en récompenseroit
dans le ciel. Mais parce qu'un désir insatiable d'amas-
ser et d'avoir me les a fait retenir impitoyablement
malgré les misères de tant de pauvres , à qui je n'en.
ai point fait part; mais parce qu'un luxe immodéré,
et sans autre règle que l'esprit du monde , me les a
fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues ;
mais parce qu'un assujettissement honteux à mes
sens me les a fait consumer en des excès et en des
intempérances criminelles ; mais parce qu'une détes-
table ambition de me pousser et de m élever , ou une
passion aveugle d'enrichir des enfans et des héritiers
qui sont aujourd'hui des libertins, et peut-être des
ingrats, me les a fait rechercher contre toutes les
lois de la justice et aux dépens de ma conscience,
il faut que ces mêmes biens où je mettois toute mon
espérance et toute ma félicité , deviennent mes pro-
pres bourreaux.
Pensée d'autant plus désolante, que , faisant en-
suite la plus triste comparaison , il se retracera l'idée
de ce souverain bien qu'il aura perdu , et pourquoi J
46 SUR L'ENFER,
pour des biens périssables et passager?. Cette convic-
tion sensible qui lui restera, et qui lui sera toujours
présente, qu'il a peulu son. vrai bien, son unique
bien , pour de faux biens et même de faux biens dans
l'estime des hommes 9 pour un vain intérêt qui l'a
aveuglé , pour un honneur chimérique et imaginaire
dont il s'est entêté , pour un plaisir sensuel et brutal
à quoi il s'est abandonné , le dépit mortel qu'il en
concevra contre lui-même, et qui lui fera dire, avec
bien plus de sujet qu'au fils de Saiil : Gustans gus-
tavi paululùm mellis , et ecce morior (1) ; Pour
quelques douceurs que j'ai goûtées, pour quelques
plaisirs que ma raison me disputoit, et dont ma cons-
cience m'a presque ôté , par ses reproches , tout le
sentiment , je me vois condamné à boire le calice de
la colère de Dieu, ce calice de fiel et d'amertume ,
ce calice qu'il a détrempé dans le jour de sa fureur,
et qu'il réserve à ses ennemis: tout cela , encore une
fois , fera naître dans son ame ce ver intérieur qui
le rongera : Rccordare , fjiiia recepisti bona in vitâ
tuâ (2). Ainsi nous nous servons dans la vie des
biens de Dieu contre Dieu ; et Dieu , à son tour, s'en
servira contre nous ; et comme nous en faisons les
instrumens de notre malice pour l'offenser , il en fera,
dit saint Grégoire, les instrumens de sa justice pour
nous punir. El cela , comment ? toujours par la pen-
sée et le souvenir : Rccordare,
Mais si l'abus des dons naturels et des biens de la
terre doit faire dans l'aine du pécheur une impression
si violente , que sera-ce de l'abus des grâces et des
(1) 1. Reg. 14 (2) Luc. 16.
sur l'enfer. 47
dons surnaturels , qui , pesé au poids du sanctuaire
de Dieu et par rapport à la damnation , aura des con-
séquences encore bien plus funestes ? Car , qui peut
dire quelle sera la désolation d'un réprouvé , lors-
qu'il se représentera à lui-même ( or „ il se le repré-
sentera toujours ) , combien de secours, combien de
moyens de salut il se sera rendus inutiles, combien
de lumières il aura étouffées , combien d'inspirations
il aura rejetées , combien de sacremens il aura négli-
gés ou profanés; à combien d'instructions , à com-
bien de remontrances il se sera endurci; à combien
d'exemples il aura été insensible, soit par une force
d'esprit prétendue, dont il se piquoit dans son im-
piété, soit par une lâcheté et une délicatesse qu'il ne
s'est jamais efforcé de vaincre ? Ah ! si j'avois seule-
ment été fidèle à une partie de ces grâces dont Dieu
me prévenoit; si j'avois, pour suivre la voix qui m'ap-
peloit , etquim'appeloit si souvent, quim'appeloit si
fortement , renoncé à l'esclavage du monde et de la
chair , je meserois sanctifié , j'auroispart à l'héritage
des enfans de Dieu , je posséderais avec eux le même
royaume : mais parce que je les ai reçues en vain ,
ces grâces si précieuses , parce que je les ai reçues
avec indifférence et sans aucun retour , parce que
je les ai méprisées , parce que je les ai même com-
battues , et que, par mon obstination , elles ne m'ont
pas attiré ni converti à Dieu , elles s élèvent contre
moi pour me persécuter et pour venger Dieu. Au
lieu de ces saintes tristesses , au lieu de ces saints
remords, au lieu de ces contritions salutaires et vivi-
fiantes qu'elles dévoient exciter dans mon cœur ,
48 sur l'enfer.
elles me causent à présent des remords , mais des
remords qui me déchirent ; elles me causent des tris-
tesses, mais des tristesses qui m'accablent; elles me
causent des repentirs , mais des repentirs qui me
percent , qui me transportent , qui vont jusqn à la
fureur , jusqu'à la rage : Rccordare.
Or , puisque Dieu fera servir jusqu'à ses grâces
pour tourmenter le pécheur , jugez de là ce qu'il aura
à souffrir, ce pécheur réprouvé , du souvenir et de
la vue de ses crimes., dont la propriété la plus natu-
relle est de devenir le supplice de ceux mêmes qui
les ont commis. Non , non , dit saint Chrysostôme ,
il ne faudra point de démons , point de spectres pour
faire de l'enfer un lieu de tourment. Ce que chacun
y apportera de crimes , voilà les démons auxquels il
sera livré. Ces impuretés abominables, ces injustices
énormes , ces profanations des choses saintes , ces
mépris déclarés de Dieu , ces haines invétérées con-
tre le prochain , ces perfidies et ces trahisons, ces
artifices de l'hypocrisie, ces scandales de l'athéisme ,
ces emportemens de la vengeance, ces raffmemens
de la médisance , ces noires impostures de la calom-
nie , tant d'autres iniquités dont je ne puis faire le
dénombrement , ce sont là les monstres qui investi-
ront le réprouvé, qui l'assiégeront , qui le saisiront
des plus vives frayeurs.
Et il n'est pas absolument nécessaire d'être chré-
tien pour être persuadé de ce que je dis, puisque les
païens eux-mêmes l'ont reconnu , et qu'ils en ont fait
la matière de leurs fables. Or, ce que nous appelons
leurs fables, comme remarque fort bien S. Augustin,
li'étoit
sur l'enfer. 49
u'étoit au fond rien aulre chose que les mystères
les plus sublimes de leur théologie, et les principes
les mieux établis de leur morale. Ils ne les proposaient
aux peuples que sous des fictions; mais ces fictions
renfermoient la même vérité que la foi nous ensei-
gne ; et, malgré le libertinage des athées qui vivent
aujourd'hui parmi nous , ces infidèles du paganisme
nous rendent un témoignage tout conforme à celui
des prophètes et des apôtres , savoir : qu'il y a un
enfer, et qu'une des grandes peines de l'enfer sera
d'avoir péché et de s'être souillé de crimes dans la
vie : lïecordare.
Mais ces crimes ne seront plus: il est vrai, reprend
saint Bernard , ils ne seront plus dans la réalité de
leur être ; mais ils seront encore dans la pensée et
dans le souvenir. Or , c'est par le souvenir et par la
pensée qu'ils feront souffrir une ame réprouvée de
Dieu. Transierunt à manu , scd non transierunt à
mente (i). Ils ne seront plus, ajoute ce Père, mais
ils auront élé , et il ne sera plus au pouvoir ni du pé-
cheur , ni de Dieu même , qu'ils n'aient pas été. Or,
ils ne tourmentent ni dans l'enfer , ni sur la terre , que
parce qu'ils ont élé ; et de là vient qu'ils tourmentent
lors même qu'ils ne sont plus , ou plutôt qu'ils ne
commencent à tourmenter que quand ils ne sont plus.
Et parce que n'être plus et avoir élé , sont deux termes
infinis qui égaleront l'éternité de Dieu , et qui sub-
sisteront dans leur manière de subsister autant que
Dieu sera Dieu , ces crimes , qui ont été et qui ne se-
ront plus , auront , s'il m'est permis de parler ainsi ,
(i) Bcm.
TOME III. i
5o sur l'enfek.
une activité éternelle dans l'enfer pour tourmenter le
réprouvé. Ils ne lont contenté qu'un moment pen-
dant qu'il les commeltoit , et ils le tourmenteront
éternellement quand il ne les commettra plus: pour-
quoi? belle raison de saint Augustin : Parce que
chaque chose , dit-il , agit selon l'étendue de sa du-
rée. Or, le présent qui fait le plaisir du pécheur ,
combien est- U présent? un instant, et rien davan-
tage; et voilà pourquoi le pécheur l'a si peu goûté;
au lieu que le passé qui le tourmentera sera toujours
passé, et que, comme passé , n'ayant point de lin ,
il faudra, par une nécessité indispensable, qu'il se
fasse toujours sentir : In œternum ergd necesse est
cruciet , conclut admirablement saint Bernard , quod
in œternum te jccisse memineris (i). Voyez, pour-
sui: il, ce qui arrive tous les jours à une ame inno-
cente , lorsque , par une fragilité malheureuse , elle
vient à oublier Dieu et à s'oublier elle-même. Cette
femme avoit de l'honneur , elle avoit aimé jusque-là
son devoir; mais enfin, une poursuite opiniâtre l'a
fait succomber : quel repentir , quelle douleur , quelle
confusion de sa lâcheté , quelle horreur de son crime!
Elle voudroit le pouvoir racheter aux dépens de
mille vies; et si la chose étoit encore au point d'en
délibérer , il n'y auroit point de mort qu'elle n'ac-
ceptât , plutôt que de donner un si criminel et un si
honteux consentement : mais il n'y a plus de retour;
et toujours il sera vrai qu'elle s'est abandonnée à 1 in-
famie et à l'opprobre du péché. Voilà ce qui produit
et ce qui entretient dans elle ce fonds d'amertume
(i) Bera.
sur l'enfer* 5l
qu'elle porte quelquefois jusqu'au tombeau. Voyez
ce qui arrive à un homme emporté , lorsque , dans
l'ardeur de sa passion , il commet une action noire ,
un homicide , un assassinat. A peine a-t-il fait le
coup , que son esprit se trouble , que son sens s'égare,
qu'il n'a plus de paix , presque plus de raison. Que
ne feroit-il pas, que ne donneroit-il pas, que ne
seroit-il pas prêt à endurer pour être encore à com-
mettre ce qu'il a commis et ce qu'il n'est plus en état
de réparer? Or , ce n'est là qu'une figure et qu'une
ombre de Tenier; parce que , d'avoir péché , sera
quelque chose d'éternel, il faudra, par une dure,
mais juste loi, que le tourment le soit aussi, et que
l'ame soit malheureuse pour jamais, parce qu'elle ne
cessera jamais de se souvenir qu'elle a été un moment
coupable: Nam etsi facere in iemjore fuit , secl
Jecisse in œternum manetif). Qui seroit bien péné-
tré de celte pensée , de quel œil envisageroit-il le
péché, et qu'épargne roit-il pour s'en préserver ?
Ajoutez que les crimes de la vie et tant de désor-
dres , se présenteront tous à la fois aux yeux du ré-
prouvé , et tous à la fois le tourmenteront. Il ne les
a commis que par intervalles et par succession, au-
jourd'hui l'un, demain l'autre; s il y a donc senti
quelque douceur , ce n'a été que par parties : mais ,
dans son tourment , il n'y aura ni succession , ni par-
tage*, Dieu le ramassera tout entier dans chaque ins-
tant; et ces crimes qui, considérés comme présens,
se trouvent dispersés dans une longue suite de jours,
de mois , d'années, se réuniront tous dans le passé ,
(i) Bon.
$2 SUR L'ENFER.
parce qu'il sera vrai en même temps de dire qu'Us
sont tous passés. Ainsi tous , par une vertu indivi-
sible , ils concourront à l'effet malheureux de la
damnation. Or , imaginez-vous ce qu'ils seront tous
ensemble, puisqu'un seul suffiroit pour former l'en-
fer. Ah î chrétiens , ne vous rebutez pas de la sup-
position que je vais faire : peut-être blessera-t-elle
la délicatesse de vos esprits; mais plût à Dieu que par
là même elle pût vous inspirer une sainte horreur de
la corruption de vos cœurs. Si l'on venoit à remuer
une eau bourbeuse et dormante , et qu'exposant de-
vant vous toutes les immondices qu'elle renferme ,
on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce
seroit pour vous , non pas un spectacle , mais un
supplice , mais un martyre aussi rigoureux qu'humi-
liant. Or telle , et bien plus insoutenable encore, est
la pijine que Dieu réserve , dans l'enfer , à une ame ,
par exemple , sensuelle et impudique. Il lui fera voir
du même coup-d'oeil tout ce qu'il y a eu dans elle,
par la concupiscence de la chair, de plus sale et de
plus infect. Consentemens secrets, désirs criminels ,
espérances conçues, occasions cherchées, commerces
scandaleux, entretiens lascifs , libertés , regards, dis-
solutions , mollesses, il lui rendra tout cela présent;
et, la fixant à cet objet dont rien ne pourra plus la
détourner: Regarde , lui dira-l-il à chaque moment
de l'éternité, voilà les suites de Ion incontinence,
voilà ce qu'a produit ton cœur.
Que concevez-vous de plus intolérable que ce
monstrueux amas d'impuretés? Jugez-en par ce que
nous éprouvons dans ces revues plus générales et
sur l'enfer. 53
plus exactes de nos consciences. Quelle honte, quand
tout à coup cette innombrable multitude de péchés
se développe devant nos yeux? Mais si cet'e honte,
toute surnaturelle et toute divine qu'elle est, si cette
honte , lors même qu'elle est l'effet de la grâce , lors
même qu'elle est le principe de notre réconciliation
avec Dieu, nous tient lieu néanmoins de peine, et
dune peine que nous cherchons tant à éviter , que
sera-ce de la honte des réprouvés et du sentiment
qu'ils en auront ? Ah ! Seigneur , s'écrioit David ,
dans la ferveur de sa pénitence , je ne puis plus vivre ,
et je suis hors de moi-même , quand je considère mes
iniquités , et que je les vois multipliées à l'infini :
j'en suis ému jusque dans la moelle de mes os : Non
estpax ossibus meis àfacie peccalorum mcorum (1).
C'étoit un roi, chrétiens, et un roi dans la prospé-
rité , un roi élevé au plus haut point de la félicité
humaine : cependant, il étoit troublé, il étoit saisi,
il étoit consterné à la vue de cette affreuse scène qui
lui retraçoit ses égaremens et ses désordres. Concluez
donc quel sera l'état d'une ame qui, enlevée de la
terre , et d'ailleurs bannie du séjour de sa béatitude
céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le
souvenir de son péché ; aura incessamment cette
pensée : J'ai péché ; se dira incessamment à elle-
même: J'ai péché, et y pensera, et se le dira , sans
jamais le pouvoir détruire , ce péché qu'elle haïra,
qu'elle abhorrera comme la source irrémédiable de
son malheur.
Et voilà notre leçon , chrétiens. Le mauvais riche
(0 Ps. 37.
54 SUR L ENFER.
souîiaita que ses frères, encore vivans sur la terre ,
pussent au moins profiter oie son exemple. Dieu ne
le voulut pas. Peut-être s'étoient-ils rendus indignes
de cette grâce , et peut-être un des grands châtimens
que Dieu exerça sur eux , fut de ne leur pas faire sa-
\uir le funeste état de leur frère dans l'enfer. Mais
ce que Dieu ne leur accorda pas , il nous l'accorde
aujourd'hui: il veut que l'exemple de ce réprouvé
nous instruise, que sa folie , pour ainsi dire , fasse
notre prudence , et que le regret qu il ressent du
passé, nous serve à réformer et à sanctifier le pré-
sent et l'avenir. Il est vrai que Dieu ne nous envoie
pour cela ni Lazare , ni aucun des morts, parce qu'il
piétend que sa parole écrite dans son évangile, et
annoncée par ses ministres, doit être plus convain-
cante et plus infaillible pour nous , que le rapport de
Lazare et celui de tous les morts.
Nous nous figurons quelquefois que la résurrection
d'un mort et la parole d'une ame revenue de l'enfer ,
seroit d'un grand poids pour faire impression sur nos
esprits , et pour nous convertir. Abus, chrétiens; et
puisque nous n'écoutons ni Moïse, ni les prophètes,
c'est-à-dire , ni la parole de Jésus-Christ , ni celle
de ses prédicateurs , nous trouverions bien encore
des raisons pour contester et pour rejeter tout autre
témoignage : outre qu'il n'est pas de la providence
de Dieu , d'user de ces moyens extraordinaires ,
tandis que nous en avons d'autres qui peuvent suf-
fire. C'est de là, dit saint Augustin , que Dieu n'a
jamais fait de miracle pour confondre l'athéisme ;
parce que l'athéisme est plus que suOisamment con-
SUR l'enfeu. 55
fondu par la voix de toute la nature. Ainsi il se con-
tente , pour notre instruction , de nous donner
l'exemple du riche réprouvé. Mais que faisons-nous,
mes chers auditeurs ? appliquez - vous , s'il vous
plaît , à cette morale. Bien loin de profiter de cet
exemple , nous ne profitons pas même de notre
propre expérience ; car , dès cette vie , nous avons
une expérience sensible du repentir des damnés: et
quelle est-elle ? le trouble et le remords du péché ,
dès que nous l'avons commis : trouble , remords ,
image tout à la fois et peine de l'enfer. Car, qu'est-
ce que ce remords du péché , cette honte que l'on
en conçoit , ce reproche que l'on se fait à soi-même
et malgré soi-même , cette peine à souffrir qu'on nous
le fasse d'ailleurs , qu'est-ce que cela , sinon une voix
secrète qui nous dit qu'il y a un enfer , et que déjà
nous le portons en quelque sorte au-dedans de nous-
mêmes ? Mais voici notre désordre , chrétiens : pour
pécher plus librement et plus impunément , nous tâ-
chons à nous défaire peu à peu de cet enfer anticipé ,
et , si j'ose m'exprimer ainsi, de cet enfer temporel
qui tourmente nos consciences , mais qui pourroit être
pour nous un enfer salutaire , en nous préservant de
l'enfer éternel. C'est-à-dire , que nous étouffons en
nous le remords du péché , qui , selon saint Chrysos-
tôme , est comme une dernière grâce dans l'ordre
de la prédestination et du salut; et parce que ce re-
mords est inséparable de l'idée d'un Dieu , de l'idée
d'une Providence , de l'idée d'une vie immortelle ;
je veux dire , parce qu'il est impossible de croire un
Dieu , de croire une Providence , de croire une vie
5G sur l'enfer.
immortelle , et de ne pas sentir ce remords , pour
nous affranchir de ce remords , nous tachons à nous
aveugler sur ces points capitaux de la religion ; du
moins nous lâchons à en douter , et à ne les croire qu'à
demi: car il faudrait en venir là pour trouver la paix
dans le péché ; mais nous avons beau faire des ef-
forts , nous avons beau raisonner et disputer , ce ver
du péché ne meurt pas pour cela , et , dès cette vie
même , nous n'aurons jamais l'avantage de nous en
être absolument délivrés. Il y aura toujours des heures
et des temps où il reviendra tout de nouveau nous
piquer : ce sera au milieu de nos plaisirs et dans les
momens les plus doux en apparence. Des millions
d'autres plus déterminés et plus impies que vous , en
en ont fait mille fois et en font tous les jours la triste
épreuve. Que dis-je ? les souverains mêmes et les
monarques de la terre ne peuvent l'anéantir. Ils se
défendent de tout, mais ils ne sauraient se défendre
d'eux-mêmes, et leur péché monte avec eux jusque
sur le trône pour les persécuter.
Déplorable condition , mes frères, que celle du
pécheur , puisqu'en quelque état qu'il se trouve , soit
dans le terme de la réprobation après la mort, soit
dans la voie qui y conduit pendant la vie , son péché
est partout pour lui un enfer inévitable. Mais quel
remède ? je vous l'ai dit: c'est de bien ménager dès
à présent ce remords du péché , dont le mauvais
riche ne peut plus faire un bon usage ; c'est de ce re-
mords, si nous le voulons , que dépend notre con-
version. Que fais-je donc , chrétiens , si je suis fidèle
à la grâce? au lieu d'étouffer ce remords du péché ,
SUR L'ENFER. S;
comme l'impie et le libertin , je le réveille , an con-
traire , je l'excite en moi par de fréquentes et de so-
lides réflexions. Ce que feront éternellement les dam-
nés par une nécessité rigoureuse , en considérant
toujours , malgré eux , les suites funestes de leur pé-
ché, je le fais par une sage précaution. Je repasse tous
les jours devant Dieu dans l'amertume démon cœur,
comme le saint roi Ezéchias , le nombre de mes an-
nées : Recogitobo libi annos meos in amariiudine
animœ meœ (1). Je dis à Dieu: Ah! Seigneur, si
mon péché me fait maintenant tant de peine, que se-
roit-ce dans l'enfer ? Je ne me contente pas de cela :
je demande à Dieu ce remords comme une des grâces
les plus spéciales qu il puisse donner à ses élus , quand
la passion les a précipités dans l'abîme du péché. Je
le prie de me reprendre , non pas dans sa colère ,
mais selon cet esprit de miséricorde , qui n'est pas
seulement le consolateur, mais le censeur du monde,
et qui , comme censeur , en devient le réformateur :
Arguet mundum de peccato (2). Je vais encore plus
avant: j'anticipe ce remords , je raisonne avec moi-
même , et je me demande : Quel fruit tirerai-je de
ce péché ? quand je l'aurai commis , voudrois-je
l'avoir fait, et que m'en restera-t-il autre chose que
le remords et la confusion ? pourquoi donc faire
maintenant ce qu alors je voudrois n'avoir jamais
fait ? C'est ainsi que je m'instruis , que je m'encourage
à tenir ferme contre les tentations du monde et de
la chair , à résister dans les occasions les plus dange-
reuses et dans les momens les plus critiques , à ne
(1) Isaï. 38 (a) Joan. iô.
58 sur l'enfer.
ménager rien pour me garantir de cette affreuse dam-
nation , où le réprouvé n'a pas seulement à souffrir
du passé par le plus mortel regret, mais du présent
par le supplice le plus douloureux. C'est la seconde
partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Un des souhaits de saint Bernard, et ce qu'il de-
mandoit avec plus d'ardeur, expliquant ces paroles
du Prophète: Descendant in infernum viv entes {\) ,
c'étoit que les pécheurs descendissent en esprit et
par la pensée dans l'enfer ; ne doutant pas que la
vue de cet affreux séjour et des tourmens qu'on y
endure , ne dût faire la plus vive impression sur
leurs cœurs , et convaincu qu il n'y avoit point de
moyen plus assuré pour ne pas tomber, après la
mort, dans ce lieu de misères , que d'y descendre sou-
vent par la réflexion pendant la vie: Descendant in
infernum viventcs , ne descendant morientes (2).
.Mais pour l'entier accomplissement du souhait de
saint Bernard, il faudroit , chrétiens, que nous y
pussions descendre avec les mêmes connoissances ,
et , s'il étoit possible , avec la même expérience que
les damnés , afin d'en pouvoir juger comme eux, et
d'en tirer au même temps des conséquences qui leur
sont désormais inutiles , mais qui nous peuvent être
encore si salutaires. Car de descendre en esprit dans
l'enfer avec des lumières aussi foibles que les nôtres ,
avec une imagination aussi dissipée que la nôtre , sur-
tout avec une insensibilité pour les choses de Dieu
{1) Pî. ô^. — (a) Bera»
sur l'enfek. 5g
aussi prodigieuse que la nôtre ; c'est presque faire
sans fruit, ce que saint Bernard se proposoit comme
un des remèdes les plus efficaces pour nous ramener
de nos égarëmens , et nous corriger de nos désor-
dres. Ah ! dit saint Augustin , qui pourroit mainte-
nant comprendre ce que comprend un damné ! qui
pourroit avoir dans une profonde méditation , les
mêmes idées qu'il a de son étal présent au milieu des
flammes ! Tâchons de les avoir , chrétiens ; et puisque
ce n'est pas encore assez pour nous de descendre
spirituellement dans l'enfer, entrons dans les senli-
niens d'une ame réprouvée , substituons ses lumières
aux nôtres , etreconnoissons combien c'est une chose
terrible, que de tomber entre les mains du Dieu vi-
vant : Horrendum est inciderein m anus Dei viven*
tis (i). Que fait-elle , cette ame malheureuse, ou
eu quel état est-elle ? elle se voit séparée de Dieu ,
elle se voit au milieu d'un feu dont elle est la triste
victime. Double peine : l'une et l'autre parfaitement
représentées par Jésus-Christ dans le riche de l'évan-
gile.
Elle se voit séparée de Dieu ; voilà l'essentiel et
comme le fonds de sa réprobation. Elevans autem
ocuîos suos cùm esset in tor mentis 9 v/'di't Abraham
à longé , et Lazarum in sinu cjus (2.) ; Ce riche ,
dit le Sauveur du monde , du lieu de son tourment
levant les yeux , aperçut de loin Abraham , et Lazare
dans son sein. Il le voyoit, ce saint patriarche , dans
un éloignement infini: A longe ; et c'est ce qui le
désoloit. Il s'en voyoit séparé par un chaos , c'est-
(0 Hebr. 10. - (a) Luc. 16.
6o sur l'enfer.
à-dirc , par «ne vaste distance; tellement qu'entre
Abraham et lui, îlnepouvoit plus y avoir nulle com-
munication. Magnum chaos inter vos et nos jirma-
iurn est (y) ; et c'est ce qui le désespéroit. Or , s'il se
voyoit si loin d'Abraham , il se voyoit encore , dit
saint Ambroise, bien plus éloigné de Dieu : Si Abra-
ham à longé , quanta longiùs à Deo (2) ; et cette
séparation de Dieu étoit bien encore un autre sup-
plice pour lui.
Car , qu'est-ce que d'être séparé de Dieu ? Ah ï
chrétiens , quelle parole ! la comprenez-vous ? Sé-
paré de Dieu , c'est-à-dire , privé absolument de
Dieu. Séparé de Dieu , c'est-à-dire , condamné à
n'avoir plus de Dieu, si ce n'est un Dieu ennemi, un
Dieu vengeur. Séparé de Dieu , c'est-à-dire , déchu
de tout droit à l'éternelle possession du premier de
tous les êtres , du plus excellent de tous les êtres , du
souverain Etre , qui est Dieu. Peine , dit saint Ber-
nard, qui ne se peut mesurer que par l'infinité de
Dieu , puisque cette peine est la privation de Dieu
même, et par conséquent qu'elle est grande à pro-
portion que Dieu est grand : Hœc enim tanta pœna,
quantus ille (3). Ainsi , comme Dieu disoit à un
juste , dans l'Ecriture : Ero mer ces tua magna ni-
mis (4) ; C'est moi-même qui serai ta récompense ;
et je la serai en me donnant à toi, parce que je n'ai
rien de plus grand ni de meilleur à te donner que
moi-même , il pourra dire à un réprouvé : C'est moi
qui serai ton supplice ; et je le serai en t'éloignant
de moi : car je n'ai rien , dans les trésors de ma
(1) Luc. 16. — (2) Auibr. — (5) Bern. (4) Gènes. i5.
sur l'enfer. 6i
colère, de plus formidable que cet éloignement et
cette entière séparation de moi-même. En effet , chré-
tiens , ces trois pensées que le réprouvé aura toujours
présentes : Dieu n'est plus à moi , et je ne suis plus à
lui ; Dieu n'est plus pour moi., et je ne suis plus pour
lui ; Dieu n'est plus dans moi ni avec moi, et je ne
suis plus dans lui ni avec lui ; ces trois affligeantes
pensées ne seront-elles pas capables de faire son en-
fer? Or c'est ce qui se vérifiera , ce qui s'accomplira
dans autant de créatures que Dieu en réprouvera. Du
moment que Dieu prononcera à une ame ce redou-
table arrêt : Retirez-vous , il se dépouillera , pour
ainsi dire , de tous ses droits sur elle , hors ceux que
la nécessité de son domaine ne lui permettra pas
d'aliéner ; et cette ame , si je puis encore parler de la
sorte , perdra elle-même tous ses droits sur Dieu.
Ame , non-seulement indigne de le posséder , mais
indigne même de lui appartenir. Dieu la répudiera ,
souffrez cette expression, et elle répudiera Dieu; et
dans ce divorce mutuel , elle trouvera la consomma-
tion de son malheur. Dès cette vie , ce terrible mys-
tère de la perte d'un Dieu , commence déjà dans la
personne des pécheurs; Dieu et l'ame par le péché
se séparent , et se séparent jusqu'à se renoncer l'un
l'autre : Voca nomen e/'us : non populus meus (i) ;
Prophète , disoit Dieu , n'appelle plus ce peuple mon
peuple: il a cessé de l'être; et la qualité que tu dois
désormais lui donner , c'est qu'il ne l'est plus : Voca
nomen ejus , non populus meus. Voilà son nom et
le caractère qu'il portera; car, dAs qu\l m'a oublié
(i) Osée. 1.
62 sur l'enfer.
pour suivre des dieux étrangers , il m'a renonce
comme son Dieu , et je le renonce pour mon peu-
ple : Quia vos îion populus meus , et ego non cro
vester*
Et ce langage est si ordinaire à Dieu dans les saints
livres, que quand les Israélites , par une monstrueuse
idolâtrie, eurent sacrifié au veau d'or dans le désert,
Dieu , ému de colère et irrité contre eux , n'en parla
plus à Moïse que dans ces termes : Vade , descende ,
peccavit populus tuus (i); Va, Moïse, descends de
la montagne , et tu verras le crime que ton peuple a
commis. Prenez garde , chrétiens , Dieu les appelle
le peuple de Moïse , et non le sien ; comme si ce
peuple n'eût plus été à lui , ni lui à eux , depuis qu'ils
étoient tombés dans l'infidélité. Mais ces paroles ,
dit saint Chrysostôme , qui ne sont , pour ainsi dire,
que comminatoires dans cette vie, et qui tout au plus
n'ont qu'une partie de leur effet , puisqu'elles n'ôtent
pas à une ame 1 espérance ni les moyens de réparer
la perte qu'elle a faite , s'accompliront entièrement
et à la lettre dans un réprouvé. Plus d'alliance entre
Dieu et lui; plus d'union : comme si Dieu lui disoit:
Ton libertinage l'a fait souhaiter de n'avoir point de
Dieu, tu n'en auras jamais : lu n'as pas voulu con-
r.oitre ton Dieu , tu ne le verras et tu ne le connaîtras
jamais : tu ne t'es pas mis en peine de chercher Dieu
quand tu le pouvois trouver; tu le chercheras , et lu
ne le trouveras jamais ; et ce qui faisoit ton impiété ,
c'est ce qui fera désormais ta peine : quand Dieu vou-
loit être à toi , tului as dit insolemment que tu ne von-
(2) Exqd. ig.
SUR L'ENFER. 63
lois point être à lui; maintenant que tu voudroisêtre
à lui, il te déclare pour jamais qu'il ne veut plus êlre
à toi. Or, lequel des deux est le plus désolant pour
une ame , ou que Dieu ne soit plus à elle , ou qu'elle
ne soit plus à Dieu?
Mais je me trompe , chrétiens : toute réprouvée
qu'elle est , elle sera encore à Dieu , et Dieu à elle.
Dieu lui sera encore inséparablement uni , et elle à
Dieu : mais c'est cela même qui doit faire son mal-
heur. Si elle pouvoir, être tout à fait privée , tout à fait
séparée de Dieu , elle ne seroit malheureuse qu'à
demi. Le comble de sa misère sera d'en être privée
d'une façon , et de ne 1 être pas de l'autre; d'en êlre
séparée d'une façon , et inséparable de l'autre , pri-
vée de Dieu en tant que Dieu éloit l'objet de sa fé-
licité , et pénétrée de Dieu en tant que Dieu sera le
sujet éternel de ses plus violens transports; c'est ce
qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de
père , en qualité d'époux , en qualité de protecteur ,
en qualité de dernière fin ; c'est-à-dire , dans toutes
les qualités qui le rendent bienfaisant , doux et ai-
mable : et il s'attachera à elle en qualité de juge, en
qualité d'ennemi , en qualité de vengeur , en qualité
de persécuteur; c'est-à-dire , selon toutes les qualités
qui le rendent , tout Dieu qu'il est, non-seulement
sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De
là donc cette ame sera doublement malheureuse :
malheureuse-d'avoir encore un Dieu , et malheureuse
de n'en avoir plus ; d'avoir encore un Dieu conjuré ,
déclaré , armé contre elle , et de n'avoir plus de Dieu
favorable , propice et miséricordieux pour elle '„
64 sur l'enfer.
d'avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses
plus mortelles aversions , et de n'en avoir plus oour
contenter ses désirs et ses plus ardentes inclinations.
Car ce sera là son grand supplice, de sentir éter-
nellement que Dieu l'avoit créée pour lui-même, et
qu'elle ne pouvoit être heureuse qu'en lui et que par
lui , et de ne recevoir éternellement de Dieu que des
rebuts et des mépris, de ne trouver éternellement ,
entre Dieu et elle , qu'une insurmontable opposition.
Elle estimera Dieu malgré elle , et elle aura une in-
clination naturelle pour lui , et cependant elle le
haïra : elle l'estimera tel qu'elle ne le possédera ja-
mais, et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours pré-
sent. Or , ce conflit d'estime et de haine , de désir
et d'aversion , d'éloignementet de poursuite à l'égard
du même objet , c'est , chrétiens , ce que nous ap-
pelons l'enfer.
Après cela, je voudrois en vain m'étendre sur les
peines sensibles dont cette séparation de Dieu doit
être accompagnée , et dont les prédicateurs ont mille
fois tâché, mais inutilement, de vous faire compren-
dre l'horreur. En vain je voudrois vous représenter
ce feu qui , d'une manière non moins véritable qu'elle
est surprenante , exercera sur les esprits et sur les
corps toute son activité , ainsi que parle saint Au-
gustin : M iris , sed péris modis (i) ; ce feu qui force
encore maintenant le mauvais riche à pousser ce cri
lamentable: Crucior in hâc Jlammâ (2), et sur quoi
il n'y a poinl de réprouvé qui ne puisse dire , avec
bien plus de raison que Job : Mirabiliter me cru-
(i) August. — (?.) Luc. 16.
cias
SUR l'enfer. 65
cîûs (i). Ah ! Seigneur , faut-il que vous fassiez
même des miracles pour me tourmenter, et que ,
forçant les lois de la nature, vous donniez à un être
matériel , pour en faire l'instrument de votre ven-
geance , la vertu d'agir sur une substance spirituelle?
Si je vous disois , chrétiens , que tout ce qu'il y a
dans le monde, et tout ce que notre imagination se
peut figurer de plus aiïreux , que tout ce que la
cruauté des tyrans a jamais su inventer , que tout ce
que la patience des martyrs a été capable d'endurer ,
que tout cela n'est pas 1 ombre de ce feu, c'est-à-dire ,
que les douleurs les plus aiguës , que les supplices les
plus lents, que les tortures , les gênes, les genres de
mort les plus inouïs , comparés à ce feu , ne méritent
pas même le nom de tourmens : Quœcumque homi~
nés patiuntur in hâc vitâ , in comparatione liujus
ignis , non parva , sed nul/a sunt (2) ; je ne vous
dirois rien que ce qu'a dit saint Augustin dont j'ai
emprunté ces paroles. Je ne vous dirois rien que ce
qu'a dit saint Jérôme sur celte terrible menace de
Dieu à son peuple : Stillahitfaror meus super locum
istum (3) ; Je ferai dégoutter ma fureur sur la terre:
car , reprend ce Père , que sera-ce donc quand il ré-
pandra dans l'enfer toutes les pluies de sa colère , et
qu'il la fera tomber comme un torrent? Si tanta est
stiila , quid erit de totis imbribus (4) ? Je ne vous
dirois rien que ce qu'a dit Pierre Damien , au sujet
de ces fléaux dont l'Egypte fut aîïïigée. Car, selon la
belle remarque de ce savant cardinal , ce n'étoit en-
core alors que le doigt de Dieu qui frappoit les E^y p-
(1) Job. 10 a) August. — (o) 2. Parai. 3 j. — ( ,) Hier.
TOME III. 5
66 SUR l/iiNFER.
tiens: Digitus Dei est hic (i); mais ce sera le bras
même de Dieu et tout son bras qui frappera les ré-
prouvés : Totâ divinitatis dexterâ percutiuntur (n).
Je ne vous dirois rien que ce qu'ont dit tous les au-
tres comme eux; et leur autorité, surtout une auto-
rité si constante et si unanime , quand nous n'aurions
point d'autre preuve , devroit bien nous su Mire pour
renoncer à tout ce que le libertinage du monde oppose,
ou prétend opposer à une vérité si solidement établie.
Mais je laisse tout cela, chrétiens, pour faire avec
vous une réflexion dont je pourrois me promettre les
plus grands effets , si elle entroit une fois dans vos
esprits. Voilà ce que la foi nous enseigne : un feu
éternel, une éternelle séparation de Dieu, voilà ce
que toutes les Ecritures nous annoncent. Ce qui
m'étonne, et ce qui seroit capable de me troubler ,
si les mêmes Ecritures ne m'en découvroientle mys-
tère , c'est qu'une vérité si touchante nous touche si
peu, et que parmi ceux à qui je parle , il y en ait
peut-être qui jamais n'en ont encore été bien touchés.
Ce qui m'étonne, c/est quêtant si délicats, si ama-
teurs de nous-mêmes , si sensibles à la douleur, ce
feu que la colère de Dieu allume pour punir nos
crimes , ne fasse sur nous que les plus foibles impres-
sions. Ce qui m'étonne , c'est que , ne pouvant igno-»
rer que la perle de Dieu est notre souverain mal ,
et que cette perte de Dieu , irréparable dans l'en-
fer , dépend de la perte volontaire que nous en fai-
sons dans cette vie , nous consentions tous les jours
librement à le perdre ; que nous le perdions sans
(i) Exod. 3. — (a) Petr. Dam.
SUR L'fcNFER. 67
inquiétude , sans chagrin; que nous le perdions même
souvent avec joie , et que de toutes les pertes que
nous faisons dans le monde , celle-là nous soit la
plus indifférente. Ce qui m'étonne , c'est que la même
foi qui nous dit qu'il y a un enfer où l'on brûle, et
où l'on est privé de Dieu , nous dit encore qu'un seul
péché nous expose à l'un et à l'autre , que Dieu n'a
point de moindre vengeance pour le punir que l'un
et l'autre , et que le péché néanmoins , et le péché le
pins mortel, soit traité parmi nous de jeunesse , de
fragilité excusable , et souvent même de jeu , de ga-
lanterie , de bel esprit et de belle humeur. Est-ce
stupidité , est-ce inadvertance , est-ce fureur , est-ce
enchantement ? Croyons-nous ce point fondamental
du christianisme ? ne le croyons-nous pas? si nous le
croyons , où est notre sagesse ? si nous ne le croyons
pas , où est notre religion? Je dis plus : si nous ne
le croyons pas, que croyons-nous donc? puisqu'il
n'est rien de plus croyable , rien de plus formelle-
ment révélé par la parole divine , rien de plus soli-
dement fondé dans la raison humaine , rien dont la
créance soit plus nécessaire pour tenir les hommes
dans le devoir , rien sur quoi le doute leur soit plus
pernicieux , puisqu'il les porte à tous les désordres.
Mais pour ne le pas croire , ou pour ne le croire
qu imparfaitement , en sommes-nous plus à couvert?
aurons-nous bien devant Dieu de quoi nous justifier,
en lui disant : Je ne le croyois pas? sauverons-nous
par là les conséquences de la chose ? et si elle se
trouve vraie , quoique nous ne l'ayons pas crue , où
en serons-nous ? Est-ce raisonner en hommes , que
5.
68 sur l'enfer.
de risquer sur un tel sujet ? que ne faisons-nous
pas tous les jours pour éviter un mal incertain , par
la raison seule de son incertitude ? avons-nous lait
un pacte avec l'enfer comme ces pécheurs dont parle
le Prophète ; où avons-nous une démonstration et
une évidence parfaite qu'il n'y ait point d'enfer? Ce
que les impies allèguent pour le combattre , est-il
comparable à ce qu'établit la foi? sommes-nous donc
sages de quitter le parti de la foi, et n'est-il pas ,
non-seulement le plus sûr, mais le plus plausible,
mais îe plus raisonnable? quelle peine plus naturelle
pour une ame révoltée contre Dieu , que la perte de
Dieu? quel châtiment plus juste pour une ame sen-
suelle et adonnée à d'infâmes plaisirs, et défendus
par la loi de Dieu , que le feu ? Quoique ce tourment
du feu , qui est le mal de la créature , soit en lui-
même si affreux, a-t-il rien qui approche de lagriè-
veté du péché, qui est le mal du Créateur? et n'est-
il pas de l'ordre que le mal du Créateur soit vengé
par celui de la créature ?
Ah ! chrétiens, c'est là-dessus qu'il faut aujourd'hui
nous déterminer et nous déclarer. David disoit à,
Dieu : Seigneur , c'est par le feu que vous m'avez
éprouvé; et ce feu de votre justice m'étant appli-
qué par votre miséricorde , m'a tellement purifié ,
qu'il ne s'est plus trouvé en moi d'iniquité : Igné
me examinasti , et non est inventa in me iniqui-
tas (1). Entrons dans ce sentiment, chrétiens, et
expliquant ces paroles du feu de l'enfer , méditons-
les bien. Avant que Dieu nous punisse par ce feu
(i) Ps. 16.
SUR L'ENFER. 6c)
ou plutôt de peur que Dieu ne nous punisse par ce
feu, éprouvons-nous par ce feu nous-mêmes, exa-
minons-nous nous-mêmes , afin de pouvoir dire à
Dieu : Igné me examinasti , et non est inventa in
me iniquitas. Que le feu de l'enfer , dit S. Augustin ,
nous serve à exciter dans nous un autre feu , et à y
éteindre encore un troisième feu, c'est-à-dire, qu'il
excite dans nous le feu de la charité , et qu'il y
éteigne le feu de la cupidité. Quand l'esprit impur
allume dans nos cœurs le feu de la concupiscence,
interrogeons-nous nous-mêmes , demandons-nous à
nous-mêmes , comme ce solitaire du désert attaqué
d'une violente tentation : Hé bien , chair de péché ,
chair voluptueuse et immortifiée , pourras-tu sup-
porter l'ardeur de ces flammes , à quoi tu seras con-
damnée pour tes plaisirs criminels ? Il n'y a point de
passion dont cette pensée ne triomphe. Aussi que
n'ont pas fait les saints, prémunis et fortifiés de cette
réflexion ? Ils ont , pour user de l'expression de saint
Paul , arrêté toute la violence du feu : Extinxerunt
impeium ignis (i). Je veux dire , qu'au milieu des
scandales du monde où leur condition les tenoit en-
gagés , ils se sont maintenus dans l'innocence ; que
malgré la corruption du monde , ils se sont conservés
purs et sans tache; que la contagion du mauvais exem-
ple n'a pu rien sur eux , et cela parce qu'ils avoient
en vue ce feu dévorant dont Us étoient menacés , et
qu'ils vouloient éviter : Igné me examinasti. Ne
seroit-il pas étrange qu'il fût moins actif pour nous ,
et qu'ayant fait de si grands miracles dans les saints,
(1) Hebr. 11.
7© SUR L ENFER.
il n'eut pas la vertu de conserver notre cœur et d'en
réprimer les désirs?
Quand nous aurons une fois surmonté le feu de la
cupidité, il ne nous sera pas difficile , avec la grâce,
d'allumer dans nos âmes le feu de la charité , ce feu
sacré que Jésus-Christ nous a apporté du ciel , et
qu'il est venu répandre sur la terre : Ignem veni
mittere in terrain (i) ; ce feu dont il souhaite si
ardemment que nous bridions tous : Et quid volo
nisi ut accendatur (2) ? ce feu de l'amour divin ,
que nous ne pouvons guère , imparfaits et intéressés
que nous sommes , entretenir dans cette vie , si le
feu de l'enfer , par une crainte salutaire , ne sert à
le conserver.
Craignons l'un , mes chers auditeurs , pour nous
disposer à l'autre. Remplissons-nous de celui-ci, pour
nous garantir de celui-là. Demandons souvent à Dieu
qu'il nous embrase du feu de son amour , afin que
nous ne ressentions jamais le feu de sa justice. En un
niot, que l'enfer même, par un merveilleux etï'et ,
nous devienne un préservatif contre l'enfer. 11 me
reste à vous faire voir le malheur du réprouvé , par
rapport à l'avenir , dans le désespoir où il est d'ob-
tenir jamais grâce. C'est la dernière partie.
TROISIÈME PARTIE.
C'est un instinct naturel à tous ceux qui sou {Tient ,
de chercher dans l'avenir la consolation et le remède
du présent. Comme nous voulons toujours être heu-
reux , et que c'est une inclination nécessaire , elle
(1) Luc. 12. — (a) Ibid.
SUR L'ENFKK. 71
se soutient, on plutôt, elle nous soutient en quelque
sorte nous-mêmes au milieu des plus grands maux.
Nous nous faisons un charme de notre espérance , et
ce charme adoucit la douleur qui nous presse. Quoi-
que souvent il n'y ait rien dans le futur qui nous
doive être favorable, nous ne laissons pas d'y envi-
sager cent choses que nous nous figurons , et qui ne
seront jamais, mais qu'il suffit de nous figurer comme
pouvant être un jour , pour y trouver de quoi repaître
notre imagination. L'incertitude même de l'avenir
nous est utile , puisqu'elle nous donne droit d'es-
pérer , non-seulement ce que nous espérons et ce
que nous attendons, mais ce que nous n'espérons et
n'attendons pas. Il n'en est pas ainsi des réprouvés
dans l'enfer, tin réprouvé souffre, je ne dis pas sans
espérance , ce seroit trop peu , mais dans un déses-
poir actuel et perpétuel. Ce qui n'est pas encore lui
sert de supplice et le rend plus malheureux que ce
qui est : ou plutôt , ce qui est le tourmente , non-
seulement parce qu'il est, mais parce qu'il sera tou-
jours ; en sorte que l'avenir est pour le présent un
surcroît de peine qui l'aigrit , qui y met le comble
et qui fait le caractère propre de la réprobation ,
puisque , selon la pensée du docteur angélique, l'enfer
n'est proprement enfer que parla vue et le sentiment
de l'avenir.
ji Voici donc ce qui accable l'ame réprouvée dans
l'enfer , et ce que vous n'avez peut-être jamais bien
conçu : c'est qu'elle désespère d'obtenir jamais de
Dieu aucune grâce, quand elle leprieroit toute l'éter-
nité ; c"est qu'elle désespère de fléchir jamais Dieu
^2 SUR L'ENFER.
par la pénitence , quand elle détesteroit son péché
toute l'éternité; c'est qu'elle désespère, non-seule-
d'acquit ter , mais de diminuer jamais ses dettes de-
vant Dieu par ses souffrances , quoiqu'elle doive
souffrir toute l'éternité. Trois ressources imman-
quables dans la vie 3 mais absolument inutiles à un
réprouvé, la prière, la pénitence, la souffrance.
Nous en avons la preuve dans le mauvais riche. Que
fait-il ? il prie. Que demande-t-il ? il conjure Abraham
de lui accorder pour toute grâce une goutte d'eau,
mais cette goutte d'eau lui est refusée. Tous les in-
terprètes conviennent qu'il y a de la parabole et de
3a figure dans cette circonstance , et que l'intention
de Jésus-Christ est de nous faire entendre par-là ,
que dans l'enfer il n'y a plus de grâce à espérer , ni
de rédemption : Quia in inferno nulla est redemp-
tio (1) ; que de cet océan de miséricorde et déboulé
qui est Dieu , il ne découlera jamais sur ces créatures
infortunées une seule goutte pour les soulager ,
comme jamais il ne découlera sur elles une seule
goutte du sang du Rédempteur pour les sauver :
pourquoi ? parce que ce n'est plus le temps des misé-
ricordes et du salut. En vain donc le réprouvé
s'écriera-t-il éternellement comme le riche de l'évan-
gile, non plus en s'adressant à Abraham, mais à
Dieu même : Miserere met (2) ; Ah ! ciel , un peu
de relâche , un peu de compassion pour moi ! Dieu,
endurci contre ses cris, éternellement lui répondra,
mais dans toute la rigueur de la lettre, ce qu'il ré-
pondoit à son peuple : Quid clamas super COntrî-
ti) Oflic. def. — (2) Luc. 16.
SUR L'ENFER. 73
iione tuâ (1) ? Que servent ces plaintes et ces lugu-
bres accens ? ils frappent mon oreille , mais ils ne
vont point jusqu'à mon cœur : Insanabilis dolor
tuus ; il n'y a plus de remède ni de retour ; et si
vous en voulez savoir la raison, elle est dans vous-
même : Propter muliitudinem iniquitatis tuœ , et
propter dura peccata tua feci hœc tibi ; c'est que
vous-même vous avez été si long-temps insensible à ma
voix; c'est que vous-même vous m'avez laissé mille fois
appeler, sans vouloir m'entendre ; c'est que vous-
même vous vous êtes si outrageusement, si opiniâtre-
ment , si constamment obstiné contre moi : Propter
dura peccata tua. Ainsi s'accomplira cette parole de
l'évangile, que Dieu n'écoute point les pécheurs :
mais quels pécheurs ? non pas les pécheurs de la vie ;
car dans la vie ils sont toujours en état de toucher le
cœur de Dieu : non pas les pécheurs pénitens ; car
la pénitence de la vie est toujours toute puissante
auprès de Dieu ; mais les pécheurs impénitens à la
mort et consommés dans leur péché ; mais les pé-
cheurs de l'enfer.
Que dis-je ? et dans l'enfer même n'y a-t-il pas une
pénitence ? Oui, chrétiens, et c'est là que la Sagesse
nous représente les pécheurs pressés de douleur ,
poussant des soupirs, versant des torrens de larmes.
Ah ! ce ne sont pas ces effets de la pénitence qui leur
manquent, mais le principe qui la sanctifie; c'est-à-
dire , et voici en deux mots tout le mystère de cette
éternelle réprobation , c'est-à-dire, qu'éternellement
(1) Jerern. 5o.
74 sur l'enfer.
ils gémiront , qu'éternellement ils pleureront , qu'éter-
nellement ils feront pénitence , mais une pénitence
forcée , une pénitence de démons et de désespérés.
Or , une telle pénitence, dit saint Augustin, n'effa-
cera jamais le péché : par conséquent, le péché sub-
sistera toujours , et tant que le péché subsistera, ils
seront toujours également redevables à la justice de
Dieu et exposés à ses vengeances. C'est ce qu'Abra-
ham , du haut de la gloire , exprime au mauvais riche
par ce chaos insurmontable qui les sépare : Magnum
chaos inter nos et vos firmatum est (i) : en sorte
que , de ce séjour bienheureux où repose Abraham ,
on ne peut plus tomber dans ce lieu de tourmens où
souffre le riche ; et que de ce lieu de tourmens où le
riche souffre , on ne peut plus monter à ce bien-
heureux séjour où Abraham goûte un repos inalté-
rable : pourquoi ? parce que dans l'un on ne peut
plus perdre la grâce , et que dans l'autre on ne peut
plus réparer le péché : Ut qui volunt liinc transire
ad vos , non possint , neque indè hue transmeare (^).
Mais quoi ! toujours souffrir , et par de si longues
et de si cruelles souffrances, ne rien acquitter ; cela
se peut-il comprendre ? comprenez-le , mes chers
auditeurs, ou ne le comprenez pas ; la chose n'en est
pas moins vraie, et n'en est pas moins un article de
\otre foi. Origène en voulut douter , et d'autres
comme lui réduisirent l'éternité malheureuse à un
certain nombre de siècles. Car , disoient-ils , pour
soutenir leur erreur, il n'est ni de la bonté m de la
{») Luc. 16 (2) Ibid.
SUR L'ENFER. 75
justice de Dieu, de punir toujours des créatures
qu'il a formées , et d'exiger pour les péchés de la
vie , d'une vie si courte , une satisfaction qui ne finira
jamais. C'est ainsi qu'ils raisonnoient : mais moi, de
leurs principes mêmes , je tire , avec Tertullien et
saint Augustin , une conséquence toute contraire. Car
Dieu est bon : qui ne le sait pas ? mais cette bonté,
reprend Tertullien, n'est pas seulement en Dieu mi-
séricorde, elle est encore sainteté. Or, une sainteté
toujours subsistante est toujours ennemie du péché;
et, par une suite nécessaire, elle doit toujours haïr
le péché , toujours poursuivre le péché , toujours
punir le péché , si le péché dure toujours. Donc ,
puisqu'il n'y a rien dans l'enfer qui abolisse et qui
détruise le péché , il n'y aura jamais rien qui en
arrête le châtiment. Dites-le même de la justice.
Depuis tant de siècles le mauvais riche se désespère
au milieu des flammes où il fut enseveli , et s'écrie
en se désespérant : Crucior in hàcflammâ (1) : mais
ce qu'il disoit il y a tant de siècles, il le dit encore,
et toujours il le dira, parce qu'il le ressent encore,
et que toujours il le ressentira. Oui , cette parole
foudroyante et auerrante: Nunc autem cruciaris(^);
Maintenant vous êtes tourmenté, il l'entendra tou-
jours. Maintenant : Nunc , que ce maintenant a
d'étendue , puisqu'il embrasse l'éternité toute entière !
Nunc : maintenant , c'est-à-dire , aujourd'hui , et
toujours ; c'est-à-dire , dans une année , dans un
siècle, dans des millions de siècles, et toujours
(1) Luc. 16. — (2) Ilid.
«
76 SUR L'ENFER.
encore au-delà. Or , concevez , s'il est possible , quelle
impression fait sur une ame réprouvée un si affreux
désespoir.
De vous donner une idée juste de cette éternité,
c'est ce que je n'entreprends pas : et qui le pourroit?
plus on creuse dans cet abîme ,plus on se confond,
pinson se perd. Usez, tant qu'il vous plaira, défigures
et de comparaisons : sans tant de comparaisons et de
figures , je m'en tiens à la foi ; et saisi d'une frayeur
salutaire , je me prosterne devant cette redoutable
justice, qu'il est encore temps de fléchir en notre
faveur , mais que rien ne peut toucher après la mort.
Ah ! Seigneur , si jamais , et pour mes auditeurs et
pour moi, j'ai formé des vœux à votre autel , voici
le plus sincère et le plus ardent : c'est , mon Dieu ,
que votre grâce nous éclaire , et qu'elle dissipe en
nous éclairant le charme qui nous aveugle. Tant de
fois vous m'avez envoyé dans cette cour pour y an-
noncer vos divines vérités ; mais de toutes vos vé-
rités , quelle autre dut plus exciter mon zèle ? J'y
vois des mondains occupés du monde , possédés du
monde , enchantés du monde. Je les vois enivrés de
leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs
d'eux-mêmes et esclaves de leurs sens. Je les vois
désolés , consternés , comme foudroyés au moindre
revers qui trouble leurs projets ambitieux et qui
déconcerte leurs intrigues criminelles. Mais sur l'éter-
nité , nulle inquiétude , nulle attention : soit pré-
tendue force d'esprit et impiété , soit confiance pré-
somptueuse et témérité , soit oubli , négligence ,
SUR L ENFER. V7
aveuglement , quoi que ce soit , ils vivent en paix et
sans alarmes. Cent fois on leur a représenté l'horreur
d'une éternelle damnation : mais ils nous écoutent
comme les enfans de Loth dont il est parlé dans
l'Ecriture , écoutèrent leur père qui , de la part de
Dieu , vint les menacer d'un incendie général. Il
semble que ce soit un jeu pour eux : Yisus est cis
quasi ludens loqui{y). Dans la juste indignation qui
nous anime , ne pourrions-nous pas , à l'exemple de
vos prophètes , vous presser enfin , Seigneur , de
vous faire connoître , et de faire éclater sur eux votre
justice? mais, mon Dieu, nous nous souvenons que
s'ils tombent une fois dans les mains de cette justice
inexorable , rien ne les en pourra retirer ; que s'ils
se damnent une fois , ou s'ils vous obligent une fois
à les damner , c'est pour toujours ; et voilà ce qui
réveille toute notre compassion. Nous savons d'ail-
leurs que ce sont des âmes précieuses, que ce sont
des âmes rachetées de votre sang , que ce sont des
âmes appelées à votre gloire; seront-elles éternelle-
ment perdues pour vous, 6 mon Dieu ! et serez-vous
éternellement perdu pour elles ? C'est à quoi , mes
chers auditeurs , vous ne pouvez trop penser ; et si vous
n'y pensez pas maintenant, quand y penserez- vous?
Sera-ce au triste moment que vous commencerez à
ressentir l'ardeur de ces flammes dévorantes ? mais
que vous servira d'y penser alors ; et n'est-ce pas ,
au contraire, dans cette pensée que vous trouverez,
non plus votre salut 3 mais votre tourment ? O
(i) Gènes. 19,
78 SUR L'ENFER.
éternité ! pensée salutaire dans la vie , mais pensée
désespérante dans l'enfer. Si nous ne voulons
pas , chrétiens , qu'elle soit le sujet de notre dé-
sespoir , faisons-en le motif de notre pénitence. Au
lieu de nous exposer à des peines éternelles pour
une félicité temporelle, tachons à mériter, par des
peines temporelles , une félicité éternelle que je vous
souhaite, etc.
SER
POUR LE
DIMANCHE DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR L'IMPURETE.
Cùm iinmundus spiritus exierît ab homme, ambulat per
loca arida , quaerens requiem , et non invenit. Tune dicit :
Revertar in doiuum meam undè exivi. Et veniens invenit
eam vacantem, scopis mundatam, et oruatam. Tune vadit,
et assumit septem alios spiritus secum nequiores se , et
intrantes habitant ibi.
Lorsque T esprit impur est sorti d'un homme ; il va par des
lieux arides , cherchant du repos , et il n'en trouve point. Alors
il dit : Je retournerai dans ma moison d'où je suis sorti : et à
son retour, il la trouve vide , balayée, et ornée; il part
aussitôt , et il va prendre avec soi sept autres esprits encore
plus médians que lui ; ils rentrent dans cette maison, et ils y
habitent. En saint Matthieu, ehap. 12.
Sire,
1^'est une doctrine communément reçue et fondée
sur l'Ecriture même, qu il y a des démons de plu-
sieurs espèces ; et celle différence, remarque saint
Grégoire pape , vient des différentes espèces de
péché où ces esprits de ténèbres ont coutume de
nous porter. Il y a des démons d'orgueil , il y a
des démons de vengeance , il y a des démons de
jalousie et d'envie , il y a des démons de mensonge,
8o sur l'impureté.
d'illusion et d'erreur; et tous ont leur caractère par-
ticulier, aussi bien que leurs fonctions propres. Celui
qui nous est aujourd'hui représenté dans l'évangile,
est le démon d'impureté : cet esprit immonde dont
l'exercice est de souiller les âmes purifiées par la
grâce de Jésus-Christ; et toutes spirituelles qu'elles
sont , de les rendre toutes charnelles , en les infec-
tant de la contagion de leurs corps: Cum immundus
spiritus eocierit ab ho mi ne (i). Or , le Fils de Dieu
veut qu'entre tous les autres démons, nous ayons
particulièrement horreur de celui-ci , et c'est pour
cela au'il entreprend lui-même de nous le faire con-
nôître. C'est donc, mes chers auditeurs , de cet es-
prit impur que je dois aujourd'hui vous parler ; et
il est important de vous en découvrir la malignité ,
puisque le même saint Grégoire nous assure que ce
démon , ou plutôt que le vice qu'il entretient dans
nos coeurs est la cause la plus générale de la damna-
tion des hommes , et que c'est lui qui tous les jours
fait périr tant de pécheurs : Hoc maxime vitio pe-
riclitatur gênas humanum (2). Je vous en donnerai
une idée dont vous ne pouvez tirer d'autre consé-
ouence, que de le détester et de vous en préserver.
Car en traitant cette matière , je me souviendrai
toujours que la parole du Seigneur , dont je suis le
ministre, quoique indigne, doit être une parole chaste,
plus épurée que l'argent qui passe par le feu, et qu'on
éprouve jusques à sept fois: Eloquia Domini, eloquia
cas ta, argentum igné examinatum ,probatum terra?,
purgatum sep/apIumÇo). Plaise à Dieu que vos cœurs ,
(1) Matlh. 12. — (2) Greg. — Ps. 11.
aussi
sur l'impureté. 8t
aussi purs que celle divine parole, soient disposés à
en profiler ! c'est la grâce que je vais demander d'abord
au Saint-Esprit , par l'intercession de la Reiue des
vierges : Ave , Maria*
Saint Thomas , parlant du caractère que nous im-
priment certains sacremens de la loi de grâce , lui
donne deux qualités , en quoi il fait consister toute
son essence. C'est, dit-il, et un signe spirituel , et
une puissance spirituelle: Signaculum et potestas(i).
Un signe spirituel , pour représenter dans nous les
effets invisibles du sacrement ; et une puissance spi-
rituelle , pour nous rendre capables d'opérer les ac-
tions propres du sacrement. Telle est la doctrine de
cet ange de l'Ecole. Or je dis, chrétiens permettez-
moi de faire celte comparaison , que l'impureté a
pareillement son caractère , mais un caractère de ré-
probation , et qu'en cela cet abominable péché est
une parfaite image de l'enfer. C'est ce que j'entre-
prends de vous montrer dans ce discours; et pour
en faire d'abord le partage , je trouve que ce carac-
tère de réprobation que nous découvrons dans l'im-
pureté, quoique infiniment opposé au caractère des
sacremens institués par Jésus-Christ, ne laisse pas de
lui ressembler en deux manières : je veux dire , en
ce qu'il a tout à la fois, et la vertu de représenter,
et la vertu d'opérer ce qu'il représente. Car je pré-
tends qu'il représente dans l'homme l'état de la ré-
probation future ; voilà sa première propriété : et
j'ajoute , si je puis m'expriiner de la sorte , qu il
(1) S. Thoiu.
TOME III. 6
82 SUR l'impureté.
opère dans l'homme cette même réprobation en le
conduisant à l'impénitence finale; c en est la seconde
propriété. En deux mots , impureté , signe de la ré-
probation , et principe de la réprobation. Signe vi-
sible de ta réprobation, parce que rien ne nous repré-
sente mieux dès cette vie l'état des réprouvés après
la mort: vous le verrez dans la première partie. Prin-
cipe efficace de la réprobation , parce que rien ne
nous expose à un danger plus certain de tomber
dans l'état des réprouvés après la mort : je vous le
ferai voir dans la seconde partie. Ce sujet est d'une
grande étendue, mais d'une extrême conséquence.
Je ne dirai rien qui ne soit pour vous une leçon sa-
lutaire , et qui ne mérite toutes vos réflexions.
PREMIÈRE PARTIE.
Quatre choses, chrétiens, que nous marque l'Ecri-
ture , expriment parfaitement l'état d'une ame ré-
prouvée dans l'enfer. Les ténèbres et l'obscurité au
milieu d'un feu dévorant ; Hittite eum in tendras
exteriores (1). La confusion et le désordre dans le
séjour de toutes les misères : Terram miseriœ , ubi
milîus ordo , seâ sempiternus horror inhabitat (2).
L'esclavage et la servitude du démon : Exeat con-
demnatus 9 et diabolus siet à dexlris ejus (3). Enfin ,
le ver immortel d'une conscience cruellement et
continuellement déchirée : Vermis eorum non mo-
77/77- (+). Voilà l'idée sensible que le Saint-Esprit a
prétendu nous donner d'une parfaite réprobation.
Or , c'est ce que nous trouvons dès cette vie même
(1) Mattli. 2a. — (2) Job. io. — (5) Psal. 108. — (-,) Marc. g.
sur l'impureté. #3
dans l'impureté. Car il n'y a point de péché, ni qui
jette.l'homme dans un plus profond aveuglement d'es-
prit, ni qui l'engage dans des désordres plus funestes ,
ni qui le captive davantage sous l'empire du démon,
ni qui forme dans son cœur un ver de conscience
plus insupportable et plus piquant , et tout cela par
une vertu qui lui est propre. D'où je conclus que
ce péché est donc un signe manifeste de l'état mal-
heureux de la réprobation; en voici la preuve: ap-
pliquez-vous.
Non, il n'y a point de péché qui jette l'homme
dans un aveuglement plus profend , et saint Chry-
sostôme en apporte une raison bien évidente : Parce
que ce péclié , dit-il , est un attachement déréglé,
et même un assujettissement honteux de l'esprit
à la chair, et que par lu il rend, pour ainsi dire,
l'esprit tout charnel. D'où vient que saint Paul , en
parlant d'un impudique, ne l'appelle plus absolument
homme , mais homme charnel : Animalis homo.
Or, de prétendre qu'un homme charnel puisse avoir
des connoissances raisonnables , c'est vouloir que la
chair soit esprit : et voilà pourquoi l'Apôtre conclut
qu'un homme possédé de cette passion , quelque in-
telligent qu'il paroisse d'ailleurs , ne connoîtplus les
choses de Dieu, parce quelles ne sont plus de son
ressort , Animalis homo non percipit ea cjuœ sunt
Dei (i).
En eilet , chrétiens , prenez garde à celte réflexion
de saint Bernard , qui me semble également solide
et ingénieuse : quand l'homme se laisse emporter à
(1) i. Cor. il.
6.
#_£ sur l' impureté..
j ambition ? c'est un homme qui pèche , mais qui
pèche en ange ; pourquoi ? parce que l'ambition est
un péché tout spirituel , et par conséquent propre
des anges. Quand il succombe à l'avarice et à la
tentation de l'intérêt, c'est un homme qui pèche, mais
qui pèche en homme , parce que l'avarice est un dé-
règlement de la convoitise qui ne convient qu'à
l'homme. Mais quand il s'abandonne aux sales désirs
de la chair , il pèche , et il pèche en bête , parce qu'il
suit le mouvement d'une passion prédominante dans
les bêtes. Or , s'il pèche en bête , il n'a donc plus ces
lumières de 1 esprit qui le distinguent des bêtes et qui
le font agir en homme ; il est donc réduit à l'ignominie
de Nabuchodonosor, il est dégradé de sa condition ,
il est même au-dessous de la condition des bêtes ,
puisqu'entre les bêtes el lui il n'y a plus d'autre dif-
férence, sinon qu'il est criminel dans son empor-
tement , ce que les bêtes ne peuvent être : Homo
cùm in honore esset , non inlcllexit : comparatus
est jumentis insipientibus , et similis factus est
illis (i). C'est le raisonnement de saint Bernard ,
et l'expérience le justifie tous les jours. Car nous
voyons ces hommes esclaves de leur sensualité ,
au moment que la passion les sollicite „ fermer les
yeux à toutes les considérations divines et humaines ,
ne convenir plus des choses dont ils étoient aupara-
vant persuadés, ne croire plus ce qu'ils croyoient, ne
craindre pi us rien de ce qu'ils craignoient, n'être plus
capables de remontrances , agir sans règle et sans
conduite, devenir brutaux et insensés : tant ce péché
(0 Ps. 48.
sur l'impureté. 85
a de pouvoir et de force pour les aveugler. Venons au
détail; et c'est ici que je vous prie de m'écouter. Ils
perdent surtout trois connoissances : la connaissance
d'eux-mêmes , la connoissance de leur propre péché ,
et la connoissance de Dieu. Est-il un aveuglementplus
déplorable et plus affreux ?
Us perdent la connoissance de ce qu'ils sont, dit
saint Augustin , parce que dans cet état de liberti-
nage , ils cessent d'être ce qu'ils étoient ; a quoi
j'ajoute en renversant la proposition ; ils cessent
d'être ce qu'ils étoient , parce que dans cet état de
libertinage, ils perdent la connoissance de ce qu'ils
sont. Ces deux pensées reviennent au même prin-
cipe. En voulez-vous un des plus illustres , mais au
même temps des plus terribles exemples? je le tire de
l'Ecriture. Par où commença la dissolution de ces
deux vieillards qui attentèrent à la chasteté de la ver-
tueuse Suzanne , et qui furent si hautement confondus
par le prophète Daniel? le texte sacré nous l'apprend:
Everterunt sensum suum , et declinaverunt oculos
suos , ut non vidèrent cœlum (1); Ils perdirent le
sens, et ils détournèrent leurs yeux pour ne point voir
le ciel : car , avec quel front l'auroient-ils pu voir
et en venir jusques à cet excès? des magistrats, des
juges , des hommes vénérables dans la synagogue
par leur âge , et qui dévoient servir de modèles au
peuple. Ah! chrétiens, ils ne l'auroient jamais fait,
et le seul souvenir des qualités dont ils étoient revêtus
les auroit tenus dans le respect. Il fallut donc qu ils
s'oubliassent eux-mêmes , avant que de se résoudre
(1) Dan. i3.
86 sur l'impureté.
à une telle déclaration; et parce que la conscience
ne peut être séduite ni corrompue tandis qu'elle a
des veux , il fallut l'aveugler absolument, afin qu'elle
ne fût pi us en état de se révolter. Ce qu'il y a d'éton-
nant, c'est qu'ils eussent pu de la sorte, et en si peu
^e temps, effacer de leur esprit toute la connoiss'ance
d'eux-mêmes. Mais, reprend saint Chrysostôme ,
comme la lumière est d'une nature à se répandre en
un moment dans l'immensité des airs , et qu'elle en
dissipe tout à coup toutes les ténèbres ; ainsi dans un
instant le péché que je combats , ce péché grossier
et charnel , couvre , pour user de cette figure, une
ame des plus noires ombrés, et obscurcit toutes les
■vues de la raison et de la foi.
C'est de là, remarque Clément Alexandrin, que
les poètes qui furent les théologiens du paganisme,
lorsqu'ils' decrivoient les pratiques honteuses et les
infâmes commerces de leurs fausses divinités, ne les
représenloient jamais dans leur forme naturelle, mais
toujours déguisées et souvent métamorphosées en
bêtes. Pourquoi cela ? Nous les blâmons, dit ce Père,
d'avoir ainsi dé.-honoré leur religion et outragé la
majesté de leurs dieux; mais, à le bien prendre , ils
en jugeoient mieux que nous : car ils vouloient nous
dire par là que ces dieux prétendus n'avoient pu se
porter à de telles extrémités sans se méconnoîlre, et
qu'en devenant adultères, non-seulement ils s'éloient
dépouillés de l'être divin , mais qu'ils avoient même
renoncé à l'être de l'homme.
En effet , n'est-il pas surprenant de voir jusqu'à
quel point ce péché abrutit les hommes ? car il n'y
sur l'impureté. 87
a point d'intérêt qu'un ne méprise , point d'honneur
qu'on ne foule aux pieds , point de dignités qu'on
ne prostiiue, point de fortune qu'on ne risque « point
d'amitié qu'on ne viole , point de réputation qu'on
n'expose, point de ministère qu'on ne profane, point
de devoirs qu'on ne trahisse pour satisfaire sa passion.
lTn père oublie ce qu'il doit à ses enfans , et ne se
met plus en peine de les ruiner par ses débauches;
un juge , ce qu'il doit au public, et ne fait plus scru-
pule de sacrifier le bon droit à ses plaisirs; un ami , ce
qu il doit à son ami, et ne compte plus pour rien
d'abuser de l'accès qu'il a dans un^ maison pour la
déshonorer; un prêtre, ce qu'il doit à Jésus-Christ,
et ne craint plus de scandaliser son sacerdoce par
des actions abominables; une femme, ce qu'elle doit
à son mari, et ne se souvient plus de la foi qu'elle lui a
jurée; une fille ce qu'elle se doit à elle-même , et ne
rougit plus de perdre sa plus belle fleur , et de se
rendre un sujet d'opprobre. Si dans chacun de ces
états , on faisoit cette réflexion : Qui suis-je , et à
quoi vais-je m'engager ? il n'y a point d'ame , pour
abandonnée qu'elle puisse être à la violence de ses
désirs , que les seules raisons humaines ne fussent
capables de contenir. Mais on a les yeux bandés ;
et tandis que cette passion domine , on ne sait ni
ce qu'on est , ni ce qu'on n'est pas , parce que le dé-
mon d'impureté nous aveugle et nous ôte d'abord
la première de toutes les vues, qui est la vue de
nous-mêmes.
Je dis plus : ce même démon n'ôte pas seulement
à 1 homme la connoissance de ce qu'il est , mais la
88 sur l'impureté.
€onnoissance de ce qu'il fait, c'est-à-dire, de son
propre péché , et ne lui en laisse qu'autant qu'il faut
pour le rendre coupable devant Dieu. Sur quoi saint
Chrysostônie fait une observation bien judicieuse, et
nous découvre une espèce de prodige qui se passe
tous les jours dans nos esprits , mais dont il y a bien
de l'apparence que nous ne nous apercevons pas ;
le voici : Dans les règles communes , c'est par l'ex-
périence que nous parvenons à la connaissance des
choses: ce que nous n'avons jamais expérimenté , à
peine le connoissons-nous; mais, à mesure que nous
le pratiquons, que nous l'éprouvons, il se montre à
nous, et nous apprenons à le connoître : voilà l'or-
dre de la nature. Mais, dans le péché dont je parle,
il arrive tout le contraire ; car nous ne le connois-
sons jamais mieux que quand nous n'en avons nul
usage, et nous n'en perdons la connoissance qu'au-
tant que nous nous licencions à le commettre : c'est
ce que j'appelle prodige. Est-il rien de plus vrai et
de plus ordinaire ! Car , voyez , mes frères , dit
saint Chrysostôme , quels sont les sentimens d'une
ame pure et innocente : elle regarde l'impureté
comme un monstre; elle s'en préserve comme d'une
peste et d'une contagion mortelle ; elle en fuit les
occasions , elle en déteste les intrigues, elle en con-
damne les moindres libertés, parce qu'elle est pré-
venue que c'est le plus dangereux écueil de son salut.
D'où lui vient cette prévention? de la nature ; c'est-
à-dire , de Dieu même , lequel a imprimé l'horreur
de ce vice dans les esprits de tous les hommes, sans
en excepter les païens. L'homme donc, encore chaste
sur l'impureté. $9
et dans la première intégrité de ses mœurs , a une
véritable idée de ce péché ; il ne l'a jamais commis ,
et c'est pour cela qu'il le connoît parfaitement; mais
qu'il s'y laisse entraîner, bientôt cette connoissance
s'affoiblira, bientôt celte idée s'ellacera; après quel-
ques chutes , les péchés les plus monstrueux ne lui
paroîtront plus si griefs ; des actes il passera à l'ha-
bitude , de l'habitude à l'endurcissement , de l'en-
durcissement au scandale , et du scandale à la der-
nière impudence ; il n'envisagera plus sa passion que
comme une foihlesse pardonnable à l'humanité , il
n'en aura plus aucun remords, il ne la traitera plus que
de galanterie, il s'en glorifiera, il s'en applaudira,
il en triomphera : car ce sont là , dit Guillaume de
Paris , dans son admirable traité sur cette matière ,
les progrès de l'impureté.
Mais , l'auroit-on jamais cru , si le débordement
du siècle ne nous le montroit pas , qu'il dût y avoir
des hommes dans le monde , et dans le monde chré-
tien , d'un sens assez perverti pour qualifier de simple
galanterie un crime de cette conséquence ? Si les
païens , si les idolâtres s'en étoient expliqués de la
sorte , le scandale de notre religion seroit de tenir
ce langage après eux et comme eux. Mais que les
plus dissolus d'entre les païens et les idolâtres aient
eu sur ce point plus de modestie que nous ; qu'on
voie des hommes faire profession de l'évangile , et
cependant ne garder nulles mesures , n'avoir ni hon-
nêteté, ni pudeur dans les expressions, mettre au
nombre de leurs conquêtes les engagemens les plus
criminels , en tirer avantage , se vanter hautement
90 sur l'impureté.
de ce qu'ils font , et souvent même de ce qu'ils ne
font pas : ah ! mes frères , disoit saint Chrysostôme »
c'est un aveuglement pire que celui des démons.
Mais qu'est-ce de voir des femmes dans le chris-
tianisme s'accoutumer à de semblables discours, en
faire un divertissement et un jeu , en aimer la rail-
lerie et les équivoques , se plaire à les entendre ,
ou ne témoigner là-dessus qu'uue fausse répugnance ,
et d'un air qui , bien loin d'arrêter la licence , ne
sert qu'à la rendre encore plus hardie , et qu'à l'exci-
ter ? Car , je ne parle pas seulement ici , femmes
chrétiennes , de ces derniers désordres dont le seul
honneur du monde vous fait abstenir , et à l'égard
desquels on peut dire que Dieu doit peu compter
vos victoires, puisque , si vous remportez des vic-
toires , c'est moins pour lui que pour vous-mêmes.
Je parle de ces autres désordres , moins odieux , ce
semble , mais qui sont toujours autant de crimes ,
et qui , tout irrépréhensibles que vous vous flattez
d'être selon le monde , ne fournissent à Dieu que
trop de matière pour vous damner ; je parle de ces
conversations libertines d'où naissent tant de maux ,
et qui portent à une ame de si mortelles atteintes ;
je parle de ces entretiens secrets et familiers , mais
dont la familiarité même et le secret sont de si
puissans attraits aux plus funestes attachemens ; je
parle de ces amitiés , prétendues honnêtes , mais
dont la tendresse est le poison le plus subtil et le
plus présent pour infecter les cœurs et pour les
corrompre ; je parle de ces commerces assidus de
visites s de lettres , de parties , que saint Jérôme
SUR L IMPURETÉ. 91
appeloit si bien les derniers indices d'une chasteté
mourante : Moriturœ virginitatis indicia (1) ; je
parle de ces arti lc< s de la vanité humaine „ employés
à relever 1rs agrémens d'une beauté pernicieuse; je
parle de celte détestable ambition d'avoir des ado-
rateurs , au préjudice du souverain maîlre , à qui
seul tout culte et tout hommage appartient ; je parle
de ces douceurs , vraies ou fausses , témoignées à
un homme mondain , dont on entretient par là les
criminelles espérances , pour être un jour respon-
sable de ses iniquités les plus secrètes ; je parle de
ces habillemens immodestes que ni la coutume , ni
la mode n'autoriseront jamais , parce que ni la mode,
ni la coutume ne feront jamais de prescription contre
le droit divin. Ce ne sont là , dites- vous , que des
bagatelles ; mais la question est de savoir si Dieu
en jugera comme vous , et si vous-mêmes, lorsqu'il
faudra comparoitre devant son tribunal , vous n'en
jugerez pas autrement. Vous prétendez que ce sont
des choses indifférentes; et moi je soutiens que ce
sont autant de crimes : vous prétendez que , pour
vivre dans les règles , il faut vivre de la sorte ; et
moi je soutiens que , vivre de la sorte , c'est violer
toutes les règles de la religion que vous professez.
Et parce que celte conduite ne peut s'accorder avec
la connoissance d'un Dieu ( car , le moyen de con-
naître Dieu et de ne pas connoître ce qui l'offense ? ) ,
de l'oubli de soi - même et de l'ignorance de son
péché , l'homme sensuel tombe dans l'ignorance et
(1) Hier.
gs sur l'jmpureté.
l'oubli de Dieu , et voilà le fond de l'abîme où le
plonge l'impureté.
C'est de là , disoit le savant Pic de la Mirande ,
que , de tout temps , tous les athées ont été, d'une
notoriété publique , des hommes corrompus par les
passions charnelles ; l'athéisme , remarque ce grand
personnage , n'étant pas ce qui conduit à limpudi-
cité, mais l'impudicilé étant la voie ordinaire qui
conduit à l'athéisme. C'est de là que tous les impu-
diques par profession et par état, sont communément
des esprits gâtés et libertins en matière de créance,
qu'ils se préoccupent aisément contre la religion ,
qu'ils aiment à en disputer , à y trouver des diffi-
cultés , à ne pas savoir ce qui les résout ; et qu'à
peine verra-t-on même une femme du grand monde
et dans la débauche , qui ne fasse l'esprit fort et qui
ne se pique de raisonner sur les vérités du christia-
nisme : pourquoi ? parce qu'elle voudroit bien se
persuader , en raisonnant , qu'il n'y a point de Dieu ,
suivant ce beau mot de saint Augustin , que personne
ne doute qu'il y en ait un , sinon ceux à qui il seroit
expédient qu'il n'y en eût point. C'est de là que les
progrès de l'impiété suivent presque toujours les
progrès du vice , et qu'au contraire le retour de
l'impiété à la foi ne commence presque jamais dans
une ame que par le retour du vice à la vertu , c'est-
à-dire , que lorsque le feu des désirs impurs vient
à s'amortir et à s'éteindre. La raison , encore une
fois , en est bien naturelle ; car le voluptueux se
trouvant dans une espèce d'impuissance de croire et
SUR L'IMPURETÉ. C)3
de se satisfaire , la vue d'un Dieu le troublant dans
son plaisir , et son plaisir étant contredit sans cesse
par la vue d'un Dieu , il prend enfin le parti de re-
noncer à l'un pour se maintenir dans la possession
de l'autre , et de ne plus croire ce Dieu qu'il regarde
comme l'ennemi irréconciliable de son plaisir et de
son désordre.
C'est ainsi que le plus sage des princes , Salomon,
cet homme comblé de tous les dons du ciel , cet
homme qui , depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, n'igno-
roit rien de tout ce qu'il y avoil dans le monde dont
il étoit l'oracle , en méconnut l'auteur ; il n'eut plus
de peine à se prosterner devant des idoles de pierre,
depuis qu'il eut adoré des idoles de chair , et il perdit
les plus belles lumières de son esprit , dès qu'il eut
donné son cœur à d'infâmes créatures.
Saint Augustin fait une réflexion bien ingénieuse,
touchant la différence du vrai Dieu et des faux dieux
du paganisme , ou , pour mieux dire , touchant l'aveu-
glement des païens à l'égard de leurs faux dieux , et
notre aveuglement à l'égard du vrai Dieu que nous
adorons : ceci convient parfaitement à mon sujet.
Car , en quoi , demande ce saint docteur , a consisté
l'aveuglement du paganisme ? le voici ; c'est que les
hommes , dans le paganisme , ayant fait eux-mêmes
leurs dieux , ils les ont faits selon leur caprice , et
tels qu'ils les ont voulus ; et parce qu'ils craignoient
que ces prétendus dieux ne fussent des juges trop
sévères , et qu'ils ne condamnassent avec trop de
rigueur les déréglemens de leur vie , ils en ont fait
des dieux passionnés, des dieux colères et empor-
9^ sur l'impureté.
tés , des dieux sujets aux mêmes crimes que nous,
afin que chacun les pût commettre sans honte et
même avec honneur. Voilà jusqu'où la passion ,
parmi les nations païennes, a porte l'aveuglement ;
mais le Dieu des chrétiens , poursuit ce Père , est
bien d'une autre condition ; car , n'ayant pas été fait
par les mains des hommes, les hommes, avec tous
leurs artifices , n'ont pu l'accommoder à leurs sen-
timens; et lui-même, ne s'étanl pas fait ce qu'il
est, mais étant saint par la nécessité de son être,
il étoit incapable de se conformer à leurs inclina-
tions corrompues. Que fait donc l'impudique ? Le
connoissant tel , et désespérant de le pouvoir chan-
ger , il le désavoue pour son Dieu ; et , au lieu de
donner dans les erreurs de l'idolâtrie et de la supers-
tition, il s'abandonne à l'irréligion , c'est-à-dire, au
lieu d'attribuer à Dieu des choses indignes de Dieu ,
comme ceux qui présentoient de l'encens à un Jupiter
incestueux , il efface de son esprit toutes les idées de
la divinité. Mais ce Dieu , qui , par es ;ence , est la
pureté même , et qui ne peut en rien se démentir,
aime mieux que les hommes ne le connoissent point,
que de le connoîire pour un dieu fauteur de leurs
passions honteuses. Non , non , dit-il dans 1 Ecri-
ture . je ne serai plus votre Dieu, et je me ferai
même une gloire de cesser de l'ê:re ; vous affecterez
de ne me plus connoître , et j'affecterai de n'éîie
pins connu de vous, puisque, dans l'élat d'abomi-
nation où le péché vous a réduits , la connoissance
que vous auriez encore de moi ne seroil qu'un sur-
croît d'outrage à ma sainteté ; mais aussi souvenez-
sur l'impureté. g5
vous que cet oubli doit mettre le comble à votre
malice , et qu il en sera , dès cette vie même , la plus
terrible punition.
En effet , chrétiens , y a-t-il rien de si affreux dans
les ténèbres de l'enfer , que cet aveuglement ? L'f nfer
a des ténèbres , il est vrai ; mais la même foi qui me
l'enseigne , m'apprend d'ailleurs que ce ne sont que
des ténèbres extérieures : Mittite eum in tenebras
exteriorcs (i); au lieu que les ténèbres d'une aveugle
concupiscence sont des ténèbres renfermées, et,
pour ainsi dire, concentrées dans l'homme, et aussi
intimes à l'homme que l'homme Test à lui-même.
Les démons sont dans le séjour des ombres et de
1 obscurité ; mais ils sont eux - mêmes remplis de
clarté ; car ils ne comprirent jamais mieux , ni ce
que c'est que Dieu , dont ils ressentent la main ven-
geresse ; ni ce que c'est que le péché 3 dont ils portent
la peine éternelle; ni ce qu'ils sont eux-mêmes , et
pour quelle fin ils avoient été créés. Ils sont donc
entièrement investis de ténèbres , mais intérieure-
ment pénétrés de lumières ; et 1 impudique , au
contraire , est investi de lumières , et pénétré de
ténèbres. Il a hors de lui toutes les lumières de la
foi qu il n'auroit qu'à consulter , et qui lui feroient
voir la dignité de son ame sanctifiée par le sacrement
de Jésus-Christ , l'opprobre du péché qui la désho-
nore et qui la souille, l'excellence de Dieu, à qui il
doit se soumettre et contre qui il se révolte ; mais au-
dedans, ce n'est qu'une sombre nuit; et voilà pour-
quoi il ne voit rien* Ne faut - il donc pas conclure
(1) Matttuaa,
CjG sur l'impureté.
qu'il est encore dans de plus épaisses ténèbres que
les réprouvés mêmes ?
Allons plus loin. Le désordre qui règne dans
l'enfer, règne-t-il également dans l'impureté ? Ega-
lement, chrétiens, et d'autant plus que le désordre
de l'enfer est nécessairement accompagné d'un ordre
supérieur que la justice divine y a établi , puisque
dans la doctrine des Pères , l'enfer , tout enfer qu'il
est , est le lieu destiné par la Providence , où Dieu ,
comme Créateur de l'univers , rappelle toutes choses
à l'ordre ; punissant ce qui est punissable , et tirant
de ses créatures rebelles les satisfactions qui lui sont
dues : au lieu que le désordre de l'impureté est sim-
plement un désordre , et rien de plus. De vous
expliquer dans toute son étendue la nature de ce
désordre , ce seroit un discours infini. Saint Augustin
le fait consister en ce que l'esprit de l'homme qui
par un droit de supériorité naturelle doit gouverner
et régir le corps , se laisse au contraire gouverner
lui-même par les sens. Ce qui n'arrive pas , dit-il ,
dans les autres vices , ni dans les autres passions , ou
l'esprit au moins , s'il est vaincu , n'est vaincu que par
soi-même , au lieu qu'il est ici vaincu par la chair.
Ce sont les termes de ce saint docteur : In aliis
quippe ajfectibus , animus à se ipso vincitur ; hïc
autem pudet animum sibi resisti à cor pore , quod
ei inferiore nature subjectum est (i). Mais cette
pensée est trop spirituelle pour exprimer le désordre
d'un péché aussi grossier que celui-là. Saint Chry-
sostôme nous en donne une- idée plus sensible ,
(i) August.
lorsqu'il
SUR L IMPURETÉ* 97
lorsqu'il nous dit que le désordre de l'impureté
dans l'homme , est de porter l'homme à des excès
où la sensualité même des bêtes ne se porte pas.
Car , il est certain que l'homme faisant servir sa
raison , j'entends sa raison dépravée , à sa concupis-
cence , a inventé pour se satisfaire , des crimes que
la seule concupiscence ne lui auroit jamais inspirés ;
et que , comme il n'y a que l'homme entre les ani-
maux , capable d'être chaste par vertu et au-dessus
des lois de la nature , aussi n'y a-t-il que l'homme
capable d'être vicieux et emporté au-delà des bornes
de la nature même. Ainsi saint Chrysostôme le dé-
claroit-il , dans l'exemple de ces villes abominables
dont il est parlé au livre de la Genèse , et sur qui
Dieu fil éclater l'ardeur de sa colère. Villes infor-
tunées , dont l'exécrable péché en a perverti tant
d'autres ! car, combien Dieu n'en voit-il pas d'aussi
criminelles , peut-être jusques au milieu du chris-
tianisme ; et s'il ne les punit pas en faisant pleuvoir
sur elles le soufre et le feu, combien de vengeances
secrètes , mais encore plus terribles , n'exerce - t - il
pas tous les jours sur ceux qui renouvellent de pa-
reilles abominations ! ÎS'est-ce pas ce que nous veut
faire entendre saint Paul , quand il nous les repré-
sente abandonnés de Dieu , et livrés aux pussions
les plus honteuses ? et quoique l'Apôtre n'ait pas
fait difficulté de s'en expliquer ouvertement , ose-
rois-je , tout ministre que je suis de l'évangile, i
ici des mêmes expressions ? Je ci
consacrées qu'elles sont i elles ne b\ ient v<
pudeur ; cl plût à Dieu que le démon de la chair ae
TOME in, 7
98 sur l'impureté.
vous eût jamais ouvert les yeux pour comprendre
ce que je puis dire , et qu'il fût toujours dangereux
d'en parler , de peur d'apprendre aux chrétiens ce
qu'ils ignorent ! Car , malheur à moi , si , sous pré-
texte de confondre les pécheurs , je scandalisois ja-
mais une ame simple et innocente. Mais disons la
vérité, chrétiens: où est aujourd'hui l'innocence et
la simplicité ? Si l'on ne fait pas tout le mal , on veut
le pouvoir et le savoir faire. Vous diriez que la na-
ture ne soit pas assez corrompue , et qu'il faille y
ajouter l'étude , pour se faire une science de ses dé-
sordres mêmes. Paroît - il un livre diabolique qui
révèle ces mystères d'iniquité , c'est celui que l'on
recherche , celui que l'on dévore avec tout l'em-
pressement d'une avide curiosité. Que l'imagination
en soit infectée , qu'il fasse des impressions mor-
telles dans le cœur , que le venin qu'il inspire aille
jusqu'à la partie de Famé la plus saine , qui est la
raison , il n'importe ; c'est le livre du temps qu'il
faut avoir lu , et cela sans égard au péril qui s'y
rencontre : comme si l'on étoit sûr de la grâce , et
qu'on eût fait un pacte avec Dieu , pour avoir droit
de s'exposer sans présomption aux occasions les plus
prochaines. Car celle-ci , je dis cette curiosité de
savoir ce qui doit faire horreur à penser, est une de
ces tentations que nulle excuse ne justifie , et dont
cependant , avec toute la prétendue réforme dont on
se pique , on ne peut presque gagner sur soi de se
faire un point de conscience.
Mais achevons , s'il est possible , de développer
ce que j'appelle désordre de l'impureté. Tertullien
sur l'impureté* 99
semble l'avoir conçu d'une manière plus figurée, et
par conséquent plus propre à un discours qui n'a
pour but que votre édification. C'est dans le livre de
la chasteté, ou j'avoue que ce grand homme, emporté
par la force de son génie , parloit déjà en hérétique,
mais en hérétique, remarquent ses commentateurs,
qui ne l'étoit au moins que par un excès de zèle , et
dont on ne peut nier que les erreurs n'aient été mê-
lées des plus saintes et des plus solides vérités. Il
dit donc , et c'est une de ces vérités , que l'esprit
impur a comme une liaison nécessaire avec tous les
vices , et que tous les vices sont, pour ainsi dire, à
ses gages et à sa solde , toujours prêts à le servir pour
le succès de ses détestables entreprises. C'est pour
lui, par exemple, que l'homicide répand le sang
humain , pour lui que la perfidie prépare des poisons ,
pour lui que la calomnie est ingénieuse à inventer,
pour lui que l'injustice est toute-puissante quand il
s'agit de solliciter, pour lui que l'avarice épargne,
pour lui que la prodigalité dissipe , pour lui que le
parjure trompe , pour lui que le sacrilège attente sur
ce qu'il y a de plus saint. \ oiià , disoit Tertullien ,
la pompe infernale que je m'imagine voir, quand je
cousidère les démarches de celle dangereuse pas-
sion : Pompa m auamdam at(jiie suggestion aspicio
mœchiœ (i) ; L'impudicité est à la tête de tout cela,
et tout cela lui fait escorte. Pensée qui s'accorde par-
faitement avec celle du Fils de Dieu, lorsqu'il nous
représente dans l'évangile, l'esprit impur accompa-
gné de sept autres esprits , ou aussi méchans , ou
(i) TertuU.
7-
100 sur l'impureté.
encore plus médians que lui ; puisqu'il est certain
que le démon d impureté est presque toujours suivi
du démon de vengeance , du démon de discorde , du
démon d impiété , du démon d'injustice . du démon
de médisance , du démon de prodigalité , du démon
d'effronterie et de licence: et combien pourrois-je
en joindre d'autres? mais arrêtons-nous à ceux-là,
pour vérifier même à la lettre la parole de Jésus-
Christ : Et assurait septem alios spiritus securn ne-
fjiiiores se.
Parlons sans figure. Avouons que ce péché est en
effet le grand désordre du monde , puisqu'il attire
après soi tous les autres désordres. Je dis que c'est
pour lui que se répand le sang humain ; écoutez-moi.
D'où sont venues les guerres les plus cruelles et les
plus fatales aux peuples, sinon d'une passion d'amoui ?
Une femme enlevée par un insensé , fut l'étincelle
qui excita les plus violens incendies , et qui con-
suma des nations entières. Parce qu'un homme étoit
impudique, il fallut que des milliers d'hommes pé-
rissent par le fer et par le feu. Mais ne remontons
point si haut pour avoir des preuves de cette vérité :
n'ptre siècle , ce siècle si malheureux , a bien de quoi
nous en convaincre; et Dieu n'a permis qu'il engen-
drât des monstres , que pour nous forcer à en con-
venir. Nous les avons vus avec effroi , et tant d'évé-
nemens tragiques nous ont appris plus que nous ne
voulions, ce qu'un commerce criminel peut pro-
duire , non plus dans les états , mais dans les fa-
milles, et dans les familles les plus honorables. L'em-
poisonnement étoit panai nous un crime in oui ;
SUR L IMPURETÉ. ïOl
l'enfer , pour l'intérêt de cette passion , l'a rendu
commun. On sait, disoit le Poète , ce que peut une
femme irritée : mais on ne savoit pas jusqu'à quel
excès pouvoit aller sa colère , et c'est ce que Dieu a
voulu que nous connussions. En effet , ne vous fiez
point à une libertine , dominée par l'esprit de dé-
bauche : si vous traversez ses desseins , il n'y aura
rien qu'elle n'entreprenne contre vous ; les liens les
plus sacrés delà nature ne l'arrêteront pas ; elle vous
trahira , elle vous sacrifiera , elle vous immolera.
C'est par l'homicide , poursuivoit Tertullicn , que le
concubinage se soutient, que l'adultère se délivre
de l'importunité d'un rival, que l'incontinence du
sexe étouffe sa honte en étouffant le fruit de sou
péché.
Je dis que c'est pour ce péché qu'on devient pro-
fanateur. L'auroit-on cru , si la même Providence
u'avoit fait éclater de nos jours , ce que la postérité
ne pourra lire sans en frémir? auroit-on cru , dis-je,
que le sacrilège eût du être l'assaisonnement d'une
brutale passion? que la profanation des choses saintes
eût dû entrer dans les dissolutions d'un libertinage
effréné? que ce qu'il y a de plus vénérable dans la
religion , eût été employé à ce qu'il y a de plus cor-
rompu dans la débauche , et que l'homme, suivant
la prédiction d'Isaïe , eût fait servir son Dieu même
à ses plus infâmes voluptés ? Verumtamen scrvire
me fecisti in peccatis tuis , et laborem mil ù pr ce-
lui sti in iniquitatibus tuis (0. Disons des choses
moins affreuses , et que celles-là demeurent, s'il est
(i) Isaï. 43.
102 sur l'impureté.
possible , ensevelies dans un éternel oubli. Je dis que
c'est l'esprit impur qui entretient les dissensions et
les querelles d'une ville , d'un quartier. Vous le
savez : trois ou quatre femmes décriées , et célèbres
par l'histoire de leur vie , en font presque imman-
quablement toute 1 intrigue ; et de là naissent les
inimitiés de ceux qui les fréquentent ; de là , les em-
portemens de ceux qui s'en croient méprisés ; de là ,
les haines irréconciliables entre elles-mêmes; delà,
les discordes domestiques, les furies d un mari à qui
cette plaie une fois ouverte , ne laisse plus que des
aigreurs et le ressentiment le plus profond et le plus
amer. Je disque c'est 1 impureté qui rend la calom-
nie ingénieuse à former des accusations , et à suborner
des témoins : la mémoire n'en est que trop récente.
Du moins, n'est-ce pas de cette source empoisonnée
que viennent les plus sanglantes railleries, les mé-
disances atroces, les libelles injurieux et diffama-
toires, mille autres attentats contre la réputation du
prochain et contre la charité ? Je dis que c'est cette
passion qui rend l'injustice toute-puissante dans les
sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde
vous permet-il d'en douter? On sait que ce magis-
trat est gouverné par cette femme , et l'on sait bien
au même temps, le moyen d'intéresser cette femme
et de la gagner ; c'est assez : car avec cela , il n'y a
point de bon droit qui ne succombe , point de chi-
cane qui ne réussisse , point de violence et de su-
percherie qui ne l'emporte. Combien de juges ont
été pervertis par le sacrifice d'une chasteté livrée et
abandonnée; et pour combien de malheureuses , la
sur l'impureté. io3
nécessité de solliciter un juge impudique , n'a-t-elle
pas été un piège et une tentation ? Je dis que c'est
ce vice qui désole les maisons, et qui en dissipe tous
les biens; n'en avez-vous pas vu cent exemples?
heureux , si vous n'en avez pas fait l'épreuve , ou par
votre propre péché , ou par le péché d'autrui. Le
désordre ancien et commun , étoit de voir avec com-
passion un insensé sous le nom d'amant , prodigue ,
et prodigue jusqu'à l'extravagance , contenter l'ava-
rice , et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il ido-
lâtroit : mais le désordre du temps est de voir au
contraire une femme perdue d'honneur aussi bien
que de conscience , par un renversement autrefois
inoui , faire les avances et les frais , s'épuiser , s'en-
detter , se ruiner pour un mondain à qui elle est as-
servie , dont elle essuie tous les caprices , qui n'a pour
elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez
elle en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit
de telle sorte qu'on s'y accoutume; le domestique
s'y fait ; on obéit à cet étranger ; ses ordres sont res-
pectés et suivis , parce qu'on s'aperçoit de l'ascen-
dant que son crime lui donne : tandis que celle-ci ,
ne gardant plus de mesures , et libre du respect hu-
main dont elle a secoué le joug , se fait une vanité
de ne ménager rien , et un plaisir de sacrifier tout ,
pour se piquer du ridicule avantage et de la folle
gloire de bien aimer.
Ne vous offensez pas , mesdames ; et quand il y
auroit de l'imprudence à pousser trop loin ces re-
proches, souffrez qu'à l'exemple de saint Paul , je
vous conjure de la supporter : JJtinam sustincreiis
io4 sur l'impureté.
jnodlcwn quid insipientiœ meœ , scd et supportats
me (i). Dieu, témoin de mes intentions, sait avec
quel respect pour vos personnes , et avec quel zèle
pour votre salut je parle aujourdhui; mais Dieu a
ses vues , et il faut espérer que sa parole ne sera pas
toujours sans eiîet. C'est de vous, mesdames, le
savez-vous , et jamais y avez-vous bien pensé devant
Dieu? c'est de vous que dépend la sainteté et la ré-
formation du christianisme ; et si vous étiez toutes
aussi chrétiennes que vous devez l'être , le monde,
par une bienheureuse nécessité, deviendroit chré-
tien. Le désordre qui m'afflige, est que l'on prétend
maintenant , et peut-être avec justice , vous rendre
responsables de ce débordement de mœurs que nous
voyons croître de jour en jour ; et que l'on n'en ac-
cuse plus simplement vos lâchetés, vos complai-
sances, vos foiblesses , mais qu'on l'impute à vos
artifices et à la dépravation de vos cœurs. N'est-il
pas étonnant qu'au lieu de celte modestie et de cette
régularité que Dieu vous avoit donnée en partage,
et que le vice même respecloit en vous , il y en ait
parmi vous d'assez endurcies pour affecter de se dis-
tinguer par un enjouement et une liberté à quoi tant
dames se laissent prendre comme à l'appât le plus
corrupteur? L'excès du désordre, c'est que toutes
les bienséances qui servoîent autrefois de rempart à.
la pureté , soient aujourd'hui bannies comme incom-
modes. Centchnsesquipassoient pour scandaleuses, et
quiaiiroient suffi pour rendre suspecte la vertu même ,
ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le
(1) 2. Cor. 11.
sur l'impureté. io5
bel air du monde les autorise , taudis que le démon
d'impureté ne sait que trop s'en prévaloir. Le comble
du désordre , c'est que les devoirs , je dis les devoirs
les plus généraux et les plus inviolables chez les
païens mêmes, soient maintenant des sujets de risée.
Un mari sensible au déshonneur de sa maison , est
le personnage que l'on joue sur le théâtre ; une
femme adroite à le tromper , est l'héroïne que l'on
y produit ; des spectacles où l'impudence lève le
masque , et qui corrompent plus de cœurs que ja-
mais les prédicateurs de l'évangile n'en convertiront,
sont ceux auxquels on applaudit. Assujettissement,
dépendance , attachement à sa condition , tout cela
est représenté comme une espèce de tyrannie , dont
le savoir-faire doit affranchir. C'est ce qu'on ne se
lasse point d'entendre ; et tel qui , pas sa triste des-
tinée , y a le plus d'intérêt , est le premier à s'en di-
vertir. Imaginez-vous d'ailleurs un mari qui, pourvu
par le don de Dieu d'une femme prudente et ac-
complie , ne laisse pas de s'entêter d'une passion
bizarre; aime par obstination ce qui souvent n'est
point aimable , et ne peut aimer par raison ce qui
mérite tout son amour ; ne se rebute de ce qui lui
est permis , que parce qu'il lui est permis ; et ne s'at-
tache avec ardeur à ce qui lui est défendu , que parce
qu'il lui est défendu; traite avec dureté et avec ri-
gueur ce qui devroit être l'objet de sa tendresse , et
adore opiniâtrement ce qui est la cause visible de tous
ses malheurs. Voilà ce que j'appelle désordres ; et
combien encore y en a-t-il d'autres que je passe , et
que je ne puis marquer.'
io6 SUR l'impureté.
Cependant , à l'aveuglement et au désordre , l'im-
pureté ajoute encore l'esclavage : troisième trait de
ressemblance dans l'impudique avec l'état des ré-
prouvés dans l'enfer. Car il n'y a point de péché qui
rende l'homme plus esclave du démon. Dans les
autres péchés, dit saint Grégoire , pape, l'esprit de
ténèbres nous attaque comme un ennemi, il nous
sollicite comme un tentateur , il nous surprend
comme un séducteur ; mais dans celui-ci il nous do-
mine comme un tyran. S'il nous corrompt , pour-
suit ce Père , par une autre passion , malgré sa vic-
toire, il est toujours dans la défiance ; il craint tou-
jours quelque changement , et que la grâce ne lui
arrache sa proie : mais s'il nous a fait tomber dans
une impurelé , s'il nous a engagés dans un commerce
criminel , c'est alors le fort armé de l'évangile ; il
tient une ame dans ses filets , il est sûr de sa con-
quête, et il s'en croit paisible possesseur : In pace
sunt ea cjiiœ possidet (i). Pourquoi , demande saint
Augustin , suscitoit-il dans les premiers siècles de
l'Eglise tant de persécutions contre les chrétiens?
Ah! répond ce saint docteur , c'est que les chrétiens
vivoient dans une entière pureté de mœurs, c'est
qu'ils étoient chastes par état , et par conséquent
affranchis de la domination du péché. Comme donc
le démon ne pouvoit s'en rendre maître par l'amour
du plaisir , il tâchoit à les vaincre par l'horreur des
supplices; mais depuis qu'il a trouvé moyen de s'in-
troduire dans le christianisme par les voluptés sen-
suelles , toutes les persécutions ont cessé. Car cette
(1) Luc. 11.
sur l'impureté. 107
voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. En
exerçant sa cruauté contre les martyrs , il tourmen-
tent les corps ; mais les arnes éloient perdues pour
lui : au lieu que l'impureté lui assujettit , sans effu-
sion de sang , et les âmes et les corps. El je puis bien
dire ici ce que disoit saint Hilaire à l'empereur Cons-
tance , lorsque , par des flatteries dangereuses , il
tentoit et il ébranloit les fidèles: Plût à Dieu que
nous eussions vécu au temps des persécuteurs ! nous
devons beaucoup aux premiers Césars , puisque c'est
par eux que nous avons triomphé de l'enfer : Plus
crudelitati debemus , auia diabolum vicimus (1).
Mais maintenant nous combattons avec un ennemi
d'autant plus à craindre qu'il le paroît moins. Il ne
déchire pas la chair , mais il la flatte : Non dorsa
cœdit , sed membra palpât (2). En nous persécu-
tant il nous donneroit la vie ; mais il nous chatouille
pour nous donner la mort : Non proscribit ad vitam ,
sed titillât in mortem (3). En nous confinant dans
une prison , il nous donneroit la liberté ; mais il
nous retient dans son palais pour nous réduire en
servitude : Non tradit carceri in libertatem , sed
intra palatium retinet in servitutem (4).
Ainsi parloit ce saint évêque. Et voilà le triste
état où saint Augustin gémit si long-temps, et sur
quoi il se faisoit de si sensibles reproches. Ce grand
homme , avant sa conversion , sans être encore tou-
ché des puissans motifs qui , dans la suite , le rame-
nèrent à son devoir , soupiroit néanmoins de se voir
esclave de sa passion. Il ne vouloit pas encore être à
(1) Hilar. — (1) Idem. — (3) Idem. — ( i) Idem.
io8 SUR l'impureté.
Dieu; mais au moins eûl-il voulu être à lui-même»
Hé quoi ! Augustin , se disoit-il , seras-tu donc tou-
jours maîtrisé par une aveugle concupiscence et do-
miné par les sens? demeureras -tu toujours plongé
dans d'infâmes plaisirs? après avoir goûté les délices
de l'esprit, suivras-tu toujours les appétits du corps?
Encore , si tu conservois quelque empire sur ta cupi-
dité ! mais que la chair le gouverne : que , dans les
plus nobles exercices de ton ame , elle vienne te gour-
manderpar un sentiment brutal ; qu'elle ne te donne
aucune trêve , ni aucun relâche , et que tu sois tou-
jours prêta lui obéir : ah ! c'est porter dans toi-même
un enfer , puisque c'est y porter un démon , qui
sans cesse te fait éprouver sa plus impérieuse et sa
plus cruelle tyrannie.
De là naît le ver de la conscience et le trouble :
quatrième et dernier rapport de l'impudique avec
les réprouvés au milieu des flammes qui les brûlent.
Car l'homme sensuel et voluptueux veut se satisfaire,
et cherche un certain repos qu'il croit se pouvoir
procurer en suivant ses désirs criminels ; mais par
un ordre tout contraire de la Providence s c'est en
suivant ses désirs criminels qu'il perd le repos et qu'il
se met dans l'impuissance de le trouver : Quœrens
requiem , et non invertit (i). D'où pourroit-il l'es-
pérer ? du côté de Dieu , son créateur , et le juge
de ses actions et de sa vie? du côté de la créature
dont il est adorateur , de cet objet malheureux de
son attachement et de sa passion ? Or , l'un et l'autre ,
s'il raisonne bien , et même quand il raisonneroit
(1) Matth. 12.
sur l'impureté. 109
mal , lui devient une source d'inquiétudes , de cha-
grins , de remords , de désespoirs : encore un mo-
ment de réflexion , et je conclus cette première partie.
Trouble du côté de Dieu , que l'impudique envi-
sage comme le juge de ses actions et de sa vie. Car
prenez garde , s'il vous plaît : tout péché , par la
raison générale qu'il est péché , met entre Dieu et le
pécheur , tant qu'il est pécheur , une division , une
guerre irréconciliable. Par conséquent, il est impos-
sible que le pécheur , du moment qu'il se révolte
contre Dieu , ne perde pas la paix : Quis restitit ei ,
et pacem liabuit (1) ? Mais il faut avouer que cela
même convient encore singulièrement et plus pro-
prement au péché de la chair : pourquoi ? saint
Chrysostôme nous en donne la raison , et l'expé-
rience la confirme. Parce qu'il n'y a point de péché,
dit ce Père , que l'homme soit d'abord plus déter-
miné à se reprocher , point de péché où il lui soit
plus difficile de se flatter et de se former une fausse
conscience , point de péché dont la confusion et
la honte lui soit plus naturelle , et où le prétexte
de Terreur et de l'ignorance ait moins de lieu: donc
point de péché que le remords suive de plus près ,
et qui de sa nature soit plus incompatible avec le
repos et la tranquillité de l'ame : Qiiœrens requiem ,
et non in çcn it ( 2 ) .
Dans les autres péchés , ajoute saint Chrysos-
tôme , à force de se préoccuper , on croit , en pé-
chant même , avoir raison ; et par là on s'affranchit
au moins du trouble présent que cause le péché
(1) Job. 9. — (2) Mattli. îa.
IIO SUR L'IMPURETÉ.
quand il est commis avec une conviction actuelle de
sa malice. Ainsi la haine , ainsi l'ambition , l'avarice
portent-elles tous les jours l'homme à des excès qui
le rendent criminel devant Dieu, mais qui dans lui-
même ne l'empêchent pas de jouir d'un calme pro-
fond. Comme ce sont des péchés plus intérieurs ,
l'amour-propre sait non-seulement les déguiser,
mais les justifier , jusqu'à les faire paroi tre honnêtes :
et de là souvent on est rempli d'orgueil , on fait tort
au prochain , on blesse la charité et la justice sans
aucun scrupule : pourquoi ? parce qu'on n'en con-
vient pas avec soi-même , et qu'il est rare qu'en tout
cela on se juge dans la rigueur. Tel est , dit saint
Chrysostôme , le caractère des péchés de l'esprit.
Il n'y a que le péché de la chair où l'homme , pour
peu qu'il ait de religion , ne trouvant nulle dé-
fense et nulle excuse , est obligé malgré lui de se
condamner. Car ce péché est trop grossier pour ser-
vir de sujet aux illusions d'une conscience erronée ,
et l'ame , par un reste d'intégrité que ce péché ne
détruit pas dans l'instant qu'elle y tombe, est forcée
de se reconnoîlre coupable , de prononcer elle-
même son arrêt , et commence déjà à l'exécuter par
les horreurs d'une réprobation éternelle dont elle est
saisie. A peine donc l'impudique a-t-il goûté le fruit
de son incontinence , qu'il en éprouve l'amertume.
A peine a-t-il accordé à ses sens ce que la loi de
Dieu lui défend, qu'il demeure interdit, confus,
livré comme Caïn à son propre péché, qui devient
son supplice et son tourment. Il semble que le pre-
mier rayon de la foi qui l'éclairé aille à lui en dé-
SUR l'impureté. III
couvrir l'énormité et la difformité pour lui en ôter
le plaisir. Tandis qu'il croit un Dieu vengeur des
crimes , voilà son état : Quœrens requiem , et non
in çenit.
Je sais , et je l'ai dit , qu'à mesure qu'il se dérègle ,
il voudroit bien secouer le joug de cette foi qui
l'importune , et qu'un des effets les plus naturels de
la cupidité qui l'aveugle , est d'affoiblir dans son
esprit la créance des vérités qui le troublent , et qui ,
en le troublant , le contiennent dans le devoir. Mais
s'il se délivre par là du trouble salutaire de la péni-
tence , ce n'est crue pour tomber dans un autre en-
core plus triste et plus affreux ; je dis celui d'un
esprit emporté par la passion et chancelant dans la,
religion. Car, ou le démon de l'impureté qui le pos-
sède l'a rendu absolument infidèle . ou non -• c'est-
à-dire , ou , malgré son désordre , il a encore quel-
que respect pour les oracles de la parole de Dieu ,
ou il n'en a pins : or, s'il en a, comment peut-il les
écouter et ne pas trembler ? et s'il n'en a plus ,
quelle assurance, du reste , peut-il avoir en n'écou-
tant que lui-même ?
Eu effet , s'il cesse d'être chrétien , dans quelle autre
misère ne tombe-t-il pas , exposé > non plus aux
alarmes que lui cause sa foi , mais aux incertitudes
cruelles où le jette son infidélité même ? Car cette
infidélité ne l'assurant de rien et lui faisant hasarder
tout, de quel secours lui peut-elle êlre pour trouver
la paix ? au défaut de la loi qu'il a rejetée , quels
témoignages son ame , cette ame naturellement chré-
1 12 SSJR L IMPURETÉ.
tienne, ne porle-t-elle pas contre lui, pour le dé-
concerter , pour le désoler jusque dans son liber-
tinage ? quels combats , quels retours secrets n'a-t-il
pas à soutenir ? quelles difficultés à surmonter ? quels
doutes à résoudre ? dans ces agitations et ces embar-
ras , où est le prétendu bonheur qu'il se promettoit ?
Quœrens requiem , et non inyenit.
Trouble encore plus sensible du côté de l'objet
qu'il adore : ne le voyons-nous pas tous les jours ; et
en faudroit-il davantage que ce que nous voyons pour
apprendre à nous préserver d'une pareille maladie ?
Soit qu'on la considère dans sa naissance , soit qu'on
la suive dans son progrès, soit qu'on en juge par
l'issue , n'est-elle pas de tous les maux , sans excep-
tion , le plus inquiet? Dans sa naissance : car, quel
tourment , par exemple, est comparable à celui d'un
esprit blessé qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas
aimé; qui veut plaire, et qui par cela même déplaît;
qui conçoit des désirs ardens , et qui ne trouve que
des froideurs ; qui s'épuise en services et en soins y
et qui n'est payé que de rebuts ? Cette passion ridi-
cule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il
ait d'ailleurs , n'est-ce pas ce qui le dessèche , ce qui
le mine, ce qui le fait misérablement et inutilement
languir ; et de quelque bon sens que Dieu l'ail pourvu,
n'est-ce pas ce qui l'infatué , ce qui pousse sa raison
à bout , ce qui le met dans l'impuissance de s'en
ai/jer ? En sorte que , tout persuadé et tout convaincu
qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en dé-
faire : d'autant plus malheureusement ensorcelé , pour
ainsi
SUR l'impureté, 1 1.3
ainsi dire , qu'il ne l'est qu'à ses dépens ; tandis que
les autres, peu touchés de ce qu'il endure, eu en
raillent, ou en ont pitié.
Voilà , si l'on ne répond pas à sa passion , quelle
est sa déplorable destinée. Mais quand on y répon-
dant, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on
n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas
sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment?
qu'on n'y réponde pas également , car où trouver un
retour parfait; et lors même qu'il se trouve , où
sont ceux qui , pour leur repos , veulent s'en tenir
assurés? En aimant , est-on jamais content delà
personne qu'on aime ? Qu'on n'y réponde pas sincè-
rement: car, dans ce commerce d'amitiés mondaines,
et par conséquent impures , combien de fausses ap-
parences ? combien de dissimulations ? combien de
tromperies , de ruses , surtout quand l'ambition ou
l'intérêt engagent l'une à jouer tel personnage ? et
pour peu que 1 autre soit éclairé, combien de soup-
çons justes et légitimes, mais affligeans et désolans,
doivent lui déchirer l'ame et le consumer ?
Je dis plus ; et dans la suite de celte même passion ,
que ne faut-il pas essuyer ? Ou celle dont on a fait
son idole est vaine et indiscrète , ou elle est lière et
orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou
elle est légère et inconstante. Or , à quelles épreuves ,
à quelles bassesses , à quelles misères n'est-on pas
alors réduit? Que la passion , comme il arrive pres-
que immanquablement, se tourne en jalousie, quel
enfer ! Dieu peut-il mieux se venger d'un impudique
qu'en le laissant venir là? Du moment que la jalousie
TOME JII. b
1 14 suri l'impureté.
s'est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bour-
reau que lui-même pour le mettre à la torture et à la
gène ?que de veilles qui le fatiguent, qui l'accablent !
que de tristes et d'affreuses nuits, toujours occupé
qu'il est à combattre des fantômes et à se remplir d(
fiel et de venin contre des rivaux peut-être imagi-
naires ! Mais si sa curiosité lui découvre en effet ce
qu'il craignoit de voir , quoiqu'il le cherchât avec
tant d'empressement et tant de vigilance , quels dépits
et quelles fureurs ! et quelle image plus naturelle
pourrois - je vous en donner , que les pleurs des
damnés et leurs grincemens de dents ? Fletus et
stridor dentium (i). Enfin , quelle issue et quel dé-
nouement ordinaire ont ces criminelles intrigues?
La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine con-
tinuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-
même et qu'on se le dit avec assurance : Cette passion
finira, et le succès le moins fâcheux que j'en puis
attendre , c'est qu'elle finira par quelque chose de
désagréable , c'est-à-dire , qu'elle s'usera et se chan-
gera en dégoût : mais ce que j'en dois plus craindre,
c'est qu'elle finira peut-être par quelque chose de
douloureux, par une infidélité qui me désespérera,
par une ingratitude qui me consternera , par un
mépris qui m'outragera, par une ignominie qui me
comblera de confusion , qui me mettra hors d'état de
paroître dans le monde dont je serai la fable , qui
m'en bannira pour jamais ; c'est qu'elle finira sans
moi et malgré moi , avant que de finir en moi , et
qu'elle ne subsistera dans moi que pour me rendre
(i) Mattli. 8-
SUR L'IMPURETE. 1 I f»
la vie insupportable , et pour me faire goûter par
avance toutes les horreurs de la mort. Ah ! mon Dieu ,
nous ne le comprenions pas ; mais il est vrai que
vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pé-
cheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés. Il croit
y trouver sa félicité , et il y trouve une réprobation
anticipée. Achevons. Impureté , signe de la répro-
bation , c'a été la première partie. Impureté , prin-
cipe de la réprobation , c'est la seconde.
DEUXIÈME PARTIE.
Pour parler le langage des Pères, et pour réduire
aux principes de la théologie la seconde proposition
que j'ai avancée , opérer la réprobation dans une
ame, c'est la conduire à l'impénitence finale , puis-
qu'il est évident que l'impénitence finale est la dis-
position la plus prochaine à la réprobation , ou plutôt,
le commencement de la réprobation même. En effet,
dit saint Augustin , les pécheurs ne sont réprouvés
que parce qu'ils ne sont plus dans la voie, ni en état
de faire pénitence : s'ils y pouvoient rentrer , ou que
dans le lieu même de leur tourment , ils pussent
encore être touchés d'un sentiment de conversion ,
l'enfer ne seroit plus enfer pour eux, et ils cesse-
roient d'être réprouvés; mais ils le sont et le seront
toujours, parce qu'il n'y a plus pour eux de retour^
et qu'une impénitence consommée a mis , pour ainsi
dire , le dernier sceau à leur damnation. S'il y a donc
un péché dont la vertu particulière et spécifique
soit d'engager le pécheur dans cette malheureuse
y.
J'l6 sur l'impureté.
impénilence , c'est ce que j'appelle non plus un signe ,
mais un principe de réprobation.
Tel est le péché d'impureté : pourquoi ? parce
qu'entre les péchés qui précipitent l'homme dans
l'abîme de perdition , il n'y en a aucun qui semble
plus éloigné de la pénitence chrétienne, et qui par
conséquent, dans le cours de la Providence , soit
plus irrémissible. Je dis , chrétiens, irrémissible , non
pas dans le sens que l'a entendu Tertullien , lorsqu'il
prélendoit que ce péché étoit sans remède ; que
l'Eglise n'avoit reçu pour l'abolir aucun pouvoir, et
que tout impudique devoit être abandonné à la ri-
gueur des jugemens de Dieu , exclus de toute récon-
ciliation , et visiblement réprouvé par une séparation
entière et sans ressource du corps de Jésus-Christ.
Car, l'entendre de la sorte, c étoit une erreur, et
cette erreur , pour la distinguer de la vérité que je
prêche, consistoit en deux points. Premièrement , en
ce que Tertullien vouloit que l'impureté fut d'elle-
même et absolument irrémissible ; ce que je n'ai
garde de penser : mais je dis seulement que c'est un
péché tiès-diUicile à guérir ; de sorte que les remèdes
même institués par le Fils de Dieu , et commis à la
dispensation de l'Eglise , quoiqu'ils le puissent effa-
cer , ne l'effacent néanmoins qu'assez rarement , parce
que mille obstacles presque invincibles en arrêtent
l'effet salutaire. Secondement, la pensée de Ter-
tullien étoit que i'impénitence habituelle , dont l'im-
pureté est suivie , ne dépendoit point de la volonté
du pécheur : car selon ses maximes , quand le pé-
cheur auroil fuit les derniers efforts , et donné les
sur l'impureté. i 17
preuves les plus sensibles d'une pénitence parfaite ,
l'Eglise n'y devoit point avoir égard pour le rétablir
dans l'usage des divins mystères et dans la commu-
nion des fidèles : autre article que condamne l'Eglise ,
et que je condamne avec elle , reconnoissant que si
le pins emporté et le plus scandaleux des hommes
seconvertissoità Dieu de bonne foi , qu'il en donnât
des marques solides , qu'il justifiât sa contrition
par la régularité de sa vie , l'Eglise alors , en lui
imposant les satisfactions légitimes, auroit droit de
l'admettre à la pénitence , et de lui accorder la grâce
qu'il auroit demandée avec gémissemens et avec
larmes. Mais j'ajoute au même temps que, par les
désordres de sou habitude criminelle , l'homme se
fait, pour ainsi parler , à lui-même un état d'impé-
nitence, et d'une impénitence volontaire, d'une im-
pénitence à laquelle il ne veut pas renoncer , dont il
entretient la cause, et uni lui endurcit le cœur d'au-
tant plus dangereusement, qu'elle lui est agréable et
qu'elle lui plaît.
Voilà, dis-je , en quoi la vérité que j'établis est
différente de l'hérésie de Tertullien. Hérésie où je
vous prie , en passant , de remarquer avec moi deux.
choses importantes , et qui peuvent être pour vous
d'une grande édification : savoir , le principe d'où
elle procédoit, et le fondement sur lequel on Fap-
puyoit. D'où procédoit cette hérésie ? appliquez-vous
à ceci : d'une sainte horreur dont l'Eglise étoit pré-
venue contre le péché que je combats; mais horrenr
que Tertullien outra , pour user de ce terme , en
déférant trop à ses lumières et ù son sens. Car voici
i j8 sur l'impureté.
comment il raisonna: L'évangile m'assure qu'il y a des
péchés monstrueux qui ne se pardonnent ni dans le
siècle présent, ni dans le siècle à venir. Rien de
plus monstrueux dans un chrétien que le dérègle-
ment d'une chair sensuelle et impure. Par consé-
quent , il faut que l'impureté soit un de ces péchés
irrémissibles dont parle le Saint-Esprit. Il se trom-
poit dans la première proposition , ne la prenant pas
au sens orthodoxe qui la modifie; mais pour la se-
conde , il ne supposoit rien qui ne fût universelle-
ment reçu; et nous jugeons assez de là , que l'impu-
reté étoit donc alors regardée comme un crime bien
énorme, puisquil se trouvoit même des hommes
savans et zélés qui ne pouvoienl consentir que la
pénitence la plus juste et la plus complète fût suffi-
sante pour l'expier. De plus, on juge , de cette
hérésie , combien , à l'égard de ce crime , la disci-
pline de l'Eglise étoit rigoureuse , et avec quelle
sévérité l'on procéjoit contre les impudiques. Car il
falîoit bien que cela fût ainsi , puisque la constitution
du pape Zéphyrin , qui promettoil grâce aux simples
fornicateurs , souffrez ce terme , quelque prudente
qu'elle fût , ne laissa pas départager les esprits, de
déplaire à plusieurs, et d'en révolter quelques-uns,
entre lesquels Tertulîien se déclara le plus haute-
ment. J'apprends, disoit-il dans la chaleur de cette
controverse , que le souverain pontife , l'évêque des
évêques, a publié une ordonnance , mais décisive et
absolue, en vertu de laquelle les fornicateurs , après
les exercices ordinaires d'une pénitence laborieuse ,
peuvent espérer une entière réitii^îon : Audio cdic-
SUR l/lMPURETÉ. I 19
tum , et quiàem peremptorium : pontifex scilicct
maxirnus , episcopus episcoporium , dicit : Egofor-
nicationis delicta pœnifentiâ functis dimitto (1).
Ensuite il s'écrie : O indignité ! ô prévarication ! ô
abus , qui ouvre la porte à toutes sortes de licences !
Prenez garde, chrétiens; cette conduite le scanda-
lisa , et il aima mieux se séparer du corps de l'Eglise
en l'accusant de relâchement, que de souscrire à cette
ordonnance et de l'approuver. Il falloit donc que
h simple fornication eût été jusque-là sujette à de
grandes peines. Mais encore , sur quoi Tertuliien se
fondoit-il pour porter les choses à cet excès , et pour
traiter d'irrémissible le péché , selon le monde, le
plus pardonnable ? Sur des raisons, chrétiens , toutes
essentielles , quoiqu'il soit vrai qu'il en abusa. Par
exemple , il ne pouvoit souffrir qu'un chrétien ap-
portât pour excuse de son désordre la foiblesse de la
chair. Ah ! mon frère , reprenoit-il , ne me dites pas
que la chair a été foible en vous : elle n'a été que
trop forte , puisqu'elle l'a emporté sur l'esprit : Nu/la
enim lam fortis est caro , (juàin quœ spiritum
clisit (2). Hé quoi, ajoutoit - il , nous refusons la
grâce de la pénitence à celui qui a succombé dans
l i persécution , et nous l'accorderons à celui qui dans
la paix succombe à sa passion ! Nous ne pardonnons
pas à une chair que le supplice a effrayée, et nous
pardonnerons à celle qu'un faux plaisir a corrompue !
Non , non ; poursuivoit-il , il y auroit en cela de
l'injustice; car une chute libre et volontaire mérite
bien moins de compassion qu'une lâcheté involon-
ferti I' ■■■ Tdem.
1 20 SUR L 1MTURETÉ.
taire et forcée. Or, l'apostasie d'un chrétien par la
crainte de la mort, toute criminelle qu'elle est, est
l'effet d'une violence étrangère ; au lieu que le dé-
sordre de l'impudique vient d'une pure infidélité.
Le chrétien lâche et désertenr de sa religion peut
alléguer pour sa défense la cruauté des bourreaux;
mais le sensuel et le voluptueux ne peut s'en prendre
qu'à lui-même. Et qui des deux , ù votre avis , fait un
plus grand outrage à Jésus-Christ, ou celui qui l'aban-
donne dans les tourmens, ou celui qui le renonce dans
dans les délices? ou celui qui souffre et qui gémit en
luimanquant de foi , ou celui qui lui manque de foi pour
se contenter et se satisfaire ? Tous ces sentimens de
Tertullien sont grands sans doute et élevés: mais voici
la raison principale ; écoulez-la, s il vous plaît : c'est
que la chair de l'homme ayant été adoptée, ennoblie ,
sanctifiée par l'incarnation divine , le péché qui la
déshonore et qui la souille , ne devroitplus seulement
passer pour un crime , mais pour un monstre. Car
enfin , continuoit-il au môme endroit , que la chair
se soit licenciée , et qu'elle se soit même perdue avant
Jésus-Christ, on peut dire qu'elle n'étoit pas encore
digne des dons du salut , et qu'elle n'étoit pas encore
formée aux pratiques de la sainteté. Mais depuis que
Je Verbe de Dieu a contracté avec elle la plus intime
alliance en se faisant lui-même chair: Et Verbum
caro factum est (i)? ah ! mes frères, concluoit
Tertullien, faisons état que cette chair a comme
changé de nature , et qu'elle n'est plus ce qu'elle
éloit ; Exindè caro quœcumnue alia jam Tes est (2).
(») JfMy. ». — (?) Tertult,
SUR l'impureté. T2Î
Pourquoi donc voudrions -nous la justifier par ce
qu'elle nous paroît avoir de fragile : Qiiidergo illam
mine de pristino excusas ( i ) ? Que V impureté ait été
rémissible dans la loi ancienne , c'étoit un temps où
l'homme ne portoit pas encore la qualité de membre
de Jésus-Christ , et où notre chair n'avoit pas l'hon-
neur d'être incorporée à la sienne ; mais depuis qu'elle
lui est unie personnellement , depuis qu'elle a été
lavée par le baptême et dans le sang de l'Agneau ,
depuis qu'elle est devenue le sujet des plus excel-
lentes opérations de la grâce , il est juste, ou que vous
la conserviez vous-mêmes , ou que vous soyez éter-
nellement réprouvés de Dieu.
C'étoit ainsi que raisonnoit ce défenseur de la pu-
reté , mais après tout , défenseur trop obstiné et trop
ardent. C etoit ainsi qu'il frappoit l'impudique à\m
anathême éternel ; et moi, chrétiens, sans aller si
loin , j'ai dit et je le dis , que l'impureté n'exclut
point encore absolument et dès maintenant le pé-
cheur de la miséricorde divine ; mais j'ajoute qu il
s'en exclut lui-même par im attachement opiniâtre à
son péché. Eu voulez -vous les preuves? je les ré-
duis à trois. Car il est vrai qu'il n'est point de pé-
ché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute,
point de péché qui expose plus le pécheur à la ten-
tation du désespoir , point de péché qui tienne le
pécheur plus étroitement lié par l'habitude. Encore
un moment d'attention , et je finis.
Point de péché qui rende le pécheur plus sujet
à la rechute. Ecoutez là-dessus ce que se dit à lui-
(1) Tertull.
i22 sur l'impureté.
même, dans notre évangile, l'esprit impur -.Rêver tarin
domum meam undecxivi{y); Je retournerai dans ma
maison d'où je suis sorti; car, quoique je Taie quittée ,
par la facilité que je trouve à y rentrer dès que je le
veux , elle ne laisse pas d'être à moi ; et quand je la
quitte, je ne la quitie que pour un temps, sans cesser
pour cela d'en être le maître: j'y retournerai -.Revertar,
et j'y reprendrai tous les avantages que j'y avais : je la
trouverai nettoyée et parée , mais je la souillerai tout
de nouveau , et le dernier état de cette ame sera
pire que le premier : Et fiunt novissima hominis
illius pejora prioribus (2). Vous reconnoissez-vous ,
chrétiens? et celte peinture n'esl-elle pas une ex-
pression naturelle de ce qui se passe dans vous ? Si
vous êtes possédé de ce démon de la chair , ne sont-ce
pas là les malheureuses épreuves que vous faites tous
lesjoursdesonpouvoiretde votre foiblesse? Aprèsque
vous l'avez chassé en vous convertissant à Dieu, n'est-
ce pas ainsi qu'il revient, et que comptant sur votre fra-
gilité , il n'a qu'à employer le charme trompeur d'une
volupté passagère pour vous pervertir?Quelque soin
que vous ayez de purifier vos consciences , de les
orner et de les parer , n'est ce pas ainsi qu'il com-
mence tout de nouveau à les corrompre et à les in-
fecter? Votre état alors n'esl-il pas encore plus mortel
qu'il ne l'éfoit? n'en devenez -vous pas encore plus
esclaves de la sensualité , encore plus incapables de
vous modérer , encore plus emportés dans les occa-
sions , encore plus lâches et plus changeans dans
vos résolutions? Ali! mes frères, permettez-moi de
(1) Matth. 12. —(2) Ibi '.
sur l'impureté. m3
vous le dire avec douleur , voilà ce qui fait gémir
les pasteurs de vos âmes et ceux qui doivent en ré-
pondre. Quand vous avez recours à nous dans le sacré
tribunal , voilà ce qui nous rend vos confessions
suspectes , ce qui nous empêche de faire fonds sur
vos ferveurs ; voilà ce qui nous oblige , comme dis-
pensateurs des mystères de Dieu , à prendre avec
vous tant de précautions, à ne vous en pas croire
sur votre parole , à nous défier de vos soupirs et
de vos larmes , à vous suspendre la grâce du sacre-
ment , et après bien des délais , à ne vous l'accorder
qu'avec peine ; voilà ce qui nous met dans la né-
cessité de nous dépouiller même quelquefois de ces
entrailles de miséricorde que demanderoit notre
fonction , et de nous endurcir contre vous , en re-
fusant absolument de vous délier et de vous absoudre.
Point de péché qui expose plus le pécheur à la
tentation du désespoir. C'est saint Paul qui nous
l'apprend : Desperantes s scmctipsos traâidcruntim-
pudiciiiœ (i); Je vous conjure , mes frères, disoit-
il aux Ephésiens , de ne plus vivre comme ces pé-
cheurs qui, perdant toute espérance, s'abandonnent
à toutes sortes de dissolut ions : In operationem im-
mundiliœ omnis (2). Car l'effet le plus ordinaire de
l'impureté est de ruiner dans une ame tout l'édifice
de la grâce 3 et d'en renverser jusqnes aux fonde-
mens, qui est l'espérance chrétienne. Mais encore ,
demande saint Chrysoslôme , de quoi l'impudique
désespère-t-il , et de qui désespère-t-il ? Il déses-
père , reprend ce saint docteur , de sa conversion , il
(l)Eph. 4. — (i)Ihid.
124 SUR L'IMPURETÉ.
désespère de sa persévérance 3 il désespère du pardon
de ses crimes , et quand on lui promellroit le par-
don de ses crimes , il désespère de sa volonté propre ,
il désespère de Dieu , et il désespère de lui-même.
Est-il de plus tristes et de plus désolantes extrémités?
Il désespère de sa conversion; car le moyen, se dit-il à
lui-même, ou plutolluifaildire l'esprit impur, le moyeu
que je rompe mes chaînes , le moyen que je m'ar-
rache du cœur une passion qui fait toute la douceur
de ma vie , le moyen que je renonce de bonne foi
à ce que j'aime encore de meilleure foi ? si je disois
que je le veux, ne mentirois-je pas au Saint-Esprit?
et si je n'ai pas la force de m'y résoudre et de le
vouloir , ne suis-je pas le plus infortuné des hommes
et le plus délaissé de Dieu ? Supposé même sa con-
version , il désespère de sa persévérance : car , que
puis-je attendre de moi , poursuit-il , après tant de
légèretés et de changemens? Quand je dirai aujour-
d'hui à Dieu que je veux sortir de ma misère , et
que la résolution que j'en ai formée sera éternelle,
pour le dire et pour le penser , serai-je plus en état
de l'exécuter ? N'ai - je pas dit cent fois la même
chose , et cent fois après l'avoir dit , ne me suis-je
pas trouvé le même que j'étois? Pourquoi prétendre
que ce que je dirai maintenant sera plus solide? et
pourquoi me flatter que je ne serai plus ce ro-
seau agité du vent , qui cède et qui plie dès qu'il
est ébranlé par le moindre souille ? En le voulant
ainsi , en m'y engngeant, changerai-je de naturel,
aurai- je une autre trempe d'esprit , serai-je pourvu
de plus grands secours, me fournira-t-on des remèdes
SUR L'IMPURETÉ. 120
plus présens et plus efficaces que ceux mêmes que
si j'ai souvent rendu inutiles ? Enfin , il désespère
tout à la fois, et de Dieu , et de lui-même : de Dieu ,
parce que c'est un Dieu de sainteté qui ne peut ap-
prouver ni souffrir le mal ; de lui-même , parce
qu'étant tout charnel , et vendu , comme dit saint
Paul , au péché : Venumdatus sub peccato (i) , il ne
peut presque plus désormais aimer le bien ; de Dieu
parce qu'il a si souvent abusé de sa miséricorde et de
sa patience ; de lui-même , parce qu'il a les plus sen-
sibles convictions de son instabilité et de son incons-
tance; de Dieu et de lui-même , parce qu'il voit entre
Dieu et lui des oppositions infinies qu'il ne croit pas
pouvoir surmonter , et qui lui font prendre le parti
de se livrer aux désirs de son cœur : Despcrantes ,
scmctipsos tradiderunt impudicitiœ (2).
Aussi, chrétiens, est-il vrai que nul autre péché
ne tient le pécheur si étroitement lié par l'habitude.
Tout y contribue: les occasions de ce péché beaucoup
plus fréquentes , la facilité de commettre ce péché
beaucoup plus grande , le penchant naturel vers ce
péché beaucoup plus violent, les impressions que
laisse ce péché beaucoup plus fortes. Ne cherchons
point tant de raisons , mais tenons-nous-en à la seule
expérience. Je vous le demande, mes chers audi-
teurs, combien voit-on d impudiques dans le monde,
je dis d'impudiques par état, qui se convertissent ? En
connoissez-vous beaucoup dans qui la grâce ait opéré
ce changement ? Je trouve bien, disoit autrefois saint
(1) Roui. 7. — Epbes. 4-
1^6 sur l'impureté.
Chrysostôme,et j'ai plus droit encore de le dire aujour-
d'hui, je trouve bien des âmes pures qui se sont tout à
fait préservées de la contagion du péché. Il y en a eu de
tout temps, et il y en aura toujours pour l'édification
de l'Eglise et pour la gloire de Jésus-Christ. Je vois
dans le christianisme des sociétés d'hommes crucifiés
au monde et à la chair , qui sur la terre semblent vivre
comme les anges du ciel ; j'y vois des assemblées de
vierges qui , selon l'expression de saint Jean, ont
blanchi leurs vêtemens dans le sang de l'Agneau ;
j'y vois des femmes pleines de vertu , des veuves
d'une réputation et d'une vie irréprochable. Mais des
chrétiens chastes et réglés après avoir vécu dans le
désordre ; mais des hommes autrefois lascifs et vo-
luptueux , qui aient cessé de l'être; mais des âmes
libertines et dissolues qui recouvrent le don de la
pudeur après lavoir perdu par l'incontinence : ah !
mes frères , reprenoit saint Chysostôme , c'est ce que
je cherche dans le monde, mais assez inutilement ,
et c'est ce qui me fait douter si , lorsqu'il s'agit de
ce crime , la pénitence n'est pas encore plus rare
que l'innocence s et s'il n'est pas plus facile de ne
tomber point du tout que de se relever après sa chute.
Je sais , mes chers auditeurs , que l'un et l'autre est
possible à Dieu; je sais que l'Ecriture et la tradition
ne laissent pas de nous en fournir de célèbres exem-
ples: mais comment vous les propose-t-on ? comme
des prodiges de la grâce , comme des faits extraor-
dinaires et singuliers : un Augustin , une Magdeleine ,
quelques autres spécialement élus pour être des vases
sur l'impureté. 127
de miséricorde, mais dont le petit nombre est cent
fois plus capable de vous faire trembler , que de
vous donner de la présomption.
Cependant , me direz-vous , on voit ces bommes
esclaves de la chair , se présenter avec douleur au
sacrement de la pénitence. Avec douleur , chrétiens !
Ah ! quelle douleur ! car , pour vous en découvrir
l'abus ordinaire , si vous l'ignorez, ils se présentent ,
dit le chancelier Gerson , à ce sacrement de la pé-
nitence , bien plus communément pour être con-
damnés de Dieu , que pour être absous de ses mi-
nistres; ils s'y présentent, mais avec des circonstances
qui font bien connoître que leur dessein n'est pas de
déraciner le mal. Car pourquoi ces craintes, ces ré-
serves en s'accusant? pourquoi ces vains ménagemens
dune prudence toute humaine? pourquoi ces chan-
gemens de confesseurs ? pourquoi même ce choix
affecté des moins sévères et des plus commodes? Le
grand secret , pour un chrétien en qui ce péché pré-
domine , est de se mettre sous la conduite d'un
homme de Dieu, intelligent, exact, zélé : mais c'est
ce qu'ils ne veulent pas. Enfin , ils s'y présentent
faisant trêve avec leur passion, et ne rompant jamais
avec elle. Car , observez-les dans la suite , et vous
verrez si j'ai raison de me défier de leur pénitence.
Ils détestent , ce semble , leur péché , mais ils ne
cessent pas pour cela d'en aimer l'objet et d'en en-
tretenir les occasions; ils se défont d'un engagement ,
mais ce n'est que pour en former un autre. La fré-
quentation de cette personne leur devenant même
nuisible selon le monde , ils s'en éloignent ; mais
128 sur l'impureté.
ils prennent parti ailleurs : au défaut de celle-ci , ils
trouveront celle-là. Je dis plus : au défaut de tout
le reste, ils se trouveront toujours eux-mêmes, et
ce sera assez. Ainsi ils changent de sujets , mais ils
ne 'changent pas de sentimens ; et malgré leur dou-
leur prétendue, leur péché subsistera toujours. Quand
donc feront-ils une vraie pénitence ? dans cette vie ? ils
ne s'y déterminent jamais ; dans l'autre ? elle y est inu-
tile et sans effet ; à la mort ? c'est alors le péché qui les
quitte , et non pas eux qui quittent le péché. Les
voilà donc sans pénitence , et dans le temps , et dans
l'éternité , et par conséquent dans un état de réproba-
tion. Or, qui les réduit en cet état? l'impureté. Mais
si cela est , il s'ensuit donc que le monde est plein
de réprouvés, puisqu'il est pleiu de voluptueux et
d'impudiques. A cela , mon cher auditeur , je n'ai pour
toute réponse , que deux paroles à vous dire , mais
quisontd'une autorité si vénérable , et au même temps
d'une décision si expresse, qu'elles ne souffrent nulle
réplique.
La première, de saint Paul : que les impudiques
ne seront jamais les héritiers du royaume de Dieu :
Neque fornicarii , neque adulteri 9 neque molles....
reqnum Dei possidebunt (i). La seconde , de Jésus-
Christ même : que nous sommes tous appelés au
royaume de Dieu , mais qu'il y en a peu d'élus : Multi
vocati 'vpuuci electi '(2). Or, comparant entre elles ces
deux grandes vérités, quelque indépendantes qu'elles
semblent être d'abord l'une de l'autre, j'y découvre un
enchaînement admirable : car , quand je m'imagine
(1) 1. Cor. 6. — (2) Matth. 22.
d'une
sur l'impureté. 129
d'une part, beaucoup d'appelés et peu d'élus, et que,
de l'autre , je vois tant d'ames sensuelles et si peu de
chastes, je n'ai plus de peine à voir la liaison de laparole
du Sauveur du monde avec celle de l'Apôtre , et je
ne cherche point d'autre dénouement de ce terrible
mystère de la prédestination et de la réprobation des
hommes. Le seul partage que font dans le monde
l'incontinence et la chasteté, suffit pour nous le faire
comprendre: car, s'il y avoit beaucoup d'ames pures:
ou si beaucoup d'impudiques se convertissoient , je
ne pourrois presque plus me persuader qu'il y eût
si peu d'élus. Au contraire, s'il étoit vrai qu'il y eût
beaucoup d'élus , malgré le petit nombre d'ames
pures, ou le nombre encore plus petit d'impudiques
convertis, il fandroit dire que les impudiques auront
donc place dans le royaume de Dieu. Mais un nombre
infini de voluptueux et d'impudiques , et d'ailleurs
nul impudique reçu dans l'héritage céleste, voilà ce
qui vérifie et ce qui me fait parfaitement entendre
l'oracle du Fils de Dieu : Plusieurs d'appelés, peu
d'élus : Multi vocali , pauci eheti.
C'est à vous , mes chers auditeurs , à y prendre
garde , tandis qu'ils est encore temps pour vous :
car, il est temps encore, après tout, et à Dieu ne
plaise que je vous renvoie sans espérance. En vous
proposant des vérités si terribles , mon dessein n'a
été que de vous les rendre salutaires. Si j'ai dit
que l'impureté est de tous les péchés celui qui rend
le pécheur plus sujet à la rechute, ce n'est que pour
vous engager à une plus exacte pratique de la vi-
gilance chrétienne. Si j'ai dit qu'd n'y a point de
TOME m, g
j3o sur l'impureté.
péché qui expose plus le pécheur à la tentation du
désespoir , ce n'est que pour vous élever au-dessus
de vous mêmes , et pour vous porter à implorer le
secours de Dieu avec plus d'ardeur et plus de con-
fiance. Si j'ai dilque nul autre péché ne tientle pécheur
plus étroitement lié par l'habitude , ce n'est que pour
vous inspirer des sentimensplus héroïques , et pour
vous déterminer à faire de plus généreux efforts.
Votre salut les demande , et Dieu les attend de vous.
Mais pour cela , mon Dieu , nous avons besoin de
votre grâce , d'une grâce prévenante , d'une grâce
victorieuse et toute-puissante. Grâce que je deman-
derai sans cesse. Elle est précieuse, et j'en connois
le prix; mais toute précieuse qu'elle est, je puis l'ob-
tenir, et Dieu ne la refusera point à ma prière. Grâce à
laquelle je ne mettrai nul obstacle ; ce n'est pas assez :
à laquelle je me disposerai, et par où? par la fuite
des occasions , par la mortification de mes sens , par
la fréquente confession , par la lecture des bons
livres, par d'utiles entretiens avec un directeur sage
et zélé , par les aumônes , par les sacrifices , par tous
les moyens que la religion me fournit. Grâce à la-
quelle je répondrai fidèlement et sans me tromper,
promptement et sans hésiter . pleinement et sans rien
réserver. Grâce que je n'exposerai jamais; car, l'ex-
poser , ce seroit vouloir la perdre. Mais aussi , mon
Dieu , grâce avec laquelle je me promettrai une sainte
persévérance , jusqu'à ce que j'arrive à la gloire où
nous conduise , etc,
SERMON
POUR LE
LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR LE ZELE.
Dixit Jésus Pharisaeis : Utiquè dicetis mihi liane similitu-
dinem : Medice , cura teipsutn.
Jésus-Christ dit aux Pharisiens : Sans doute que vous m'ap-
pliquerez ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vous-même*
En saint Luc, chap. 4.
Oe ne fut point par une simple conjecture de la
disposition des pharisiens et de la malignité de leurs
cœurs à son égard , que le Fils de Dieu leur parla
de la sorte : ce fut , dit saint Chrysostôme , par un
esprit de prophétie , et par une vue anticipée de ce
qui lui devoit arriver dans sa passion , puisquen
effet les Pharisiens le voyant sur la crois , lui repro-
chèrent qu'il avoit sauvé les autres , et qu'il ne pour-
voit se sauver lui-même. Reproche que ce divin
Sauveur avoit bien prévu qu'on lui feroit un jour ,
mais à quoi par avance répondoient bien les miracles
qu'il opéroit dans la Judée et dans la Galilée ; re-
proche qui ne lui pouvoit être fait que par un esprit
d'infidélité 5 et reproche enfin qui se détruisoit de
lui-même , puisqu'il n'avoit point d'autre fondement
que l'envie et l'opiniâtreté des pharisiens. Mais ne
pouvons-nous pas dire , qu'autant que ce reproché
9-
l32 SUR LE ZÈLE.
étoit foible contre Jésus-Christ , autant auroit-il de
force contre nous , si nous voulions aujourd'hui nous
l'appliquer , ou s'il falloit nous en défendre ? C'est
ce qui m'engage , mes chers auditeurs , à prendre
pour sujet de ce discours , ce qui contient en effet
tout le mystère de notre évangile , savoir , cette pa-
rabole autrefois en usage parmi les Juifs : Medice 9
cura teipsum ; Médecin , guérissez-vous vous-même.
C'est ce qui me donne lieu de vous dire dans les
mêmes termes , du moins dans le même sens : Chré-
tiens, pensez à vous-mêmes, corrigez- vous vous-
mêmes , n'ayez point tant de zèle pour les autres ,
que vous n'en ayez encore plus pour vous-mêmes;
ou plutôt , mesurez le zèle que vous avez pour les
autres , sur le zèle que vous devez avoir pour vous-
mêmes , et de celui-ci tirez des conséquences pour
celui-là. Telle est la solide leçon que je viens vous
faire , après que nous aurons demandé le secours
du ciel par l'intercession de Marie. Ave s Maria.
Il n'est rien de plus sublime , ni même de plus
héroïque dans l'ordre des vertus chrétiennes , que
le zèle du salut et de la perfection du prochain. Car
ce zèle , dans la pensée du docteur angélique saint
Thomas , est une expression de l'amour divin : c'est
ce que la chanté a de plus pur et de plus exquis ;
c'est ce qui a fait le caractère des hommes aposto-
liques ; c'est le don qu'ont eu les prophètes , et
l'esprit qui anime les prédicateurs de l'évangile ;
enfin , c'est dans cette vie le couronnement et la
consommation de la sainteté. Aussi , quand l'Ecri-
SUR LE ZELE. 1 65
ture parie des apôtres , elle nous les représente
comme de brillantes étoiles dans le firmament de
l'Eglise , c'est-à-dire , comme des lumières en qui
Dieu se plaît à faire éclater toutes les richesses de sa
grâce. Cependant , chrétiens , quelque excellence et
quelque prérogative que je découvre dans ce zèle de
la perfection des autres , il m'est évident , et voici
tout mon dessein , qu'il doit être soutenu et auto-
risé, qu'il doit être épuré et réglé , qu'il doit être
adouci et modéré par le zèle de notre perfection
propre. Soutenu et autorisé , parce que , sans cela,
il est vain et sans effet ; épuré et réglé , parce que ,
sans cela , il est défectueux et faux ; adouci et mo-
déré , parce que , sans cela , il est odieux et rebutant.
Tâchez , s'il vous plaît , chrétiens , à bien entrer
dans ces trois pensées. Rien de plus grand que le
zèle du salut et de la perfection du prochain ; mais
ce zèle , tout grand qu'il est en le regardant du
côté de Dieu qui l'inspire , peut être , à le prendre
du côté de l'homme qui le pratique , foible dans son
sujet , vicieux dans sa substance , extrême dans son
action. Il peut être foible dans son sujet , parce qu'on
ne pense pas , avant toutes choses , à l'appuyer sur
un solide fondement. Il r>eut être vicieux dans sa
substance , parce qu'on n'a pas soin d'en faire un
juste discernement. Il peut être extrême dans son
action , parce qu'on n'y mêle pas ce qui en doit faire
le sage adoucissement. Or , d'où dépend ce fonde-
ment solide qui doit soutenir notre zèle , ce juste
discernement qui doit régler notre zèle , ce sage adou-
cissement qui doit modérer notre zèle ? du soin que
l34 SUR LE ZÈLE.
nous apporterons à nous corriger d'abord nous-
mêmes et à nous perfectionner : car , c'est ce zèle
de nous-mêmes et pour nous-mêmes , qui autorisera
notre zèle pour le prochain , qui rectifiera notre zèle
pour le prochain , enfin , qui adoucira notre zèle
pour le prochain. Voilà 3 en trois mots , les parties
de ce discours.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est par nous-mêmes , chrétiens, que doit com-
mencer ce zèle de correction et de réforme que la
vue des intérêts de Dieu a coutume de nous inspi-
rer : et celte maxime est fondée sur l'ordre essentiel
de la charité , qui veut qu'en matière de salut et de
tout ce qui se rapporte au salut, nous nous aimions,
sans exception, nous-mêmes préférablemenl à tout
autre. Car, l'amour - propre , dit saint Ambroise ,
qui est condamné comme vicieux et comme injuste
dans tout le reste , devient en ce seul point , non-
seulement honnête et raisonnable , mais d'une obli-
gation et d'un devoir indispensable. En effet , je dois
aimer le salut de mon prochain plus que mes biens,
plus que ma santé , plus que mon honneur , plus
que ma vie ; mais il ne m'est pas même permis de
l'aimer autant que mon salut propre , et que ma
perfection selon Dieu : et s'il étoit en mon pouvoir
de convertir tout le monde en me pervertissant ,
ou de le réformer en me déréglant , je devrois aban-
donner la conversion et la réformation de tout le
monde : persuadé que Dieu ne voudroit pas alors
que le monde fût converti ni réformé par moi , puis-
SUR LE ZELE. 103
qu'il ne le pourroit être qu'au préjudice de cette
charité personnelle que je me dois à moi-même , et
en vertu de laquelle Dieu veut que je m'applique
premièrement à moi-même , et que je lui réponde
de moi-même.
C'est ainsi que raisonne saint Augustin , et après
lui le docteur angélique saint Thomas. Or , que s'en-
suit-il de là? ce que j'ai dit d'abord, chrétiens :
savoir , que tout zèle de la perfection des autres ,
qui ne suppose pas un zèle sincère de se perfection-
ner soi-même , quelque droite intention d'ailleurs
qui le fasse agir, est un zèle peu sensé , un zèle mal
ordonné , un zèle même chimérique et faux ; et par
conséquent , un zèle sans autorité du côté de celui
qui l'exerce , et sans effet de la part de ceux envers
qui on l'exerce. Pourquoi un zèle sans autorité du
côté de celui qui l'exerce ? Saint Grégoire , pape ,
en apporte la raison : parce qu'il n'y a que le bon
exemple que l'on donne , et le témoignage qu'on
se rend d'avoir commencé par soi - même , qui
puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle
de réformer les autres ; et que du moment que le
zèle n'est pas soutenu d'une régularité au moins
égale à celle qu'il exige du prochain , et dont il veut
faire une loi au prochain , il n'a plus même cette
bienséance qui lui seroit nécessaire pour se déclarer
et pour agir. Je m'explique. Vous vous inquiétez de
mille choses que vous prétendez être autant d'abus ,
et à quoi l'on convient avec vous qu'il seroit bon
d'apporter remède : mais on vous dit au même temps
que cette inquiétude vous sied mal , tandis que tout
l36 SUR LE ZÈLE,
ce qu'il y a dans vous-même de blâmable et souvent
d'insupportable , ne trouble en rien votre tranquil-
lité. Vous êtes touché des injustices et des désordres
qui régnent dans notre siècle , et l'on ne peut pas dé-
savouer qu'il n'y en ait de très-grands et en très-grand
nombre : mais d ailleurs on vous répond que vous avez
mauvaise grâce de parler si haut , et de déclamer
avec tant de chaleur contre des désordres étrangers,
tandis que vous prenez si peu garde à certains dé-
sordres visibles qu'on remarque dans votre per-
sonne , et que vous y pourriez remarquer. Vous
donnez des avis salutaires , et peut - être , eu égard
aux sujets et aux circonstances , ces avis sont-ils bien
fondés ; mais quelque bien fondés qu'ils puissent
être , on ne comprend pas avec quelle assurance
vous osez les donner à celui-ci ou à celle-là , et les
donner si exactement , et les donner si rigoureuse-
ment, en ne vous les donnant jamais à vous-même.
Car, on a toujours droit de s'étonner que des défauts
dont Dieu, ne vous a point fait responsable, et qu'il
ne tient pas à vous de corriger , excitent tant vos
murmures et vos plaintes , lorsque les vôtres , dont
vous devriez être encore plus en peine , et dont Dieu
vous demandera compte , ne font sur vous nulle
impression. Ordonnez dans vous la charité , selon
le précepte et l'expression du Saint-Esprit , c'est-à-
dire , avertissez-vous vous-même , reprenez-vous
vous-même, scandalisez-vous de vous-même, et
puis vous serez reçu à reprendre et à censurer les
autres. Sans cela , non-seulement votre zèle n a rien
que de foible , mais il devient même en quelque
SUR LE ZÈLE. 187
sorte méprisable , puisqu'il porte avec soi sa réfu-
tation , et qu'il n'y a qu'à l'opposer à lui - même
pour le faire taire et pour le confondre.
C'est l'excellente leçon que vouloit nous faire le
Fils de Dieu dans l'évangile , par cette espèce de
parabole dont il se servoit : Quid autem vides fes-
tucam in oculo fratris tui ; et trabem quœ in oculo
tuo est non considéras (1)? Pourquoi voyez - vous
une paille dans l'œil de votre frère , vous qui dans
le vôtre n'apercevez pas une poutre ? et comment
pouvez-vous dire à votre frère : Mon frère , souffrez
que je vous ôte cette paille qui vous incommode ,
lorsque vous avez vous-même une poutre qui vous
aveugle? Comme si le Sauveur du monde eût dit à
ce prétendu zélé ; c'est la réflexion de saint Chry-
sostôme , qui revient à ma pensée , comme s'il lui
eût dit qu'un tel zèle ne lui convenoit pas ; et que
ce langage de charité , qui dans tout autre auroit
été louable , ne pouvoit être qu'un reproche contre
lui. Comme s il lui eût dit que , quelque sensibles
que fussent les imperfections de son frère, ce n'éloit
point à lui à les remarquer et à les voir : Quid autem
vides? que s'il avoit des lumières , il devoit les mé-
nager pour lui-même , et établir pour principe que ,
jusqu'à ce qu'il fût parvenu à la connoissance de lui-
même , c éloit une présomption de vouloir connoitre
les autres et les juger.
Morale que ce divin maître enseignoil encore bien
mieux dans la pratique , lorsqu'il trouvoit mauvais,
par exemple , que les pharisiens entreprissent d'ac-
(1) Luc. ê.
Iû$ SUR LE ZÈLE,
cuser devant lui cette femme surprise en adultère ,
et qu'ils s'ingérassent à en poursuivre la punition.
Pourquoi cela , demande saint Jérôme ? le crime de
cette femme n'étoit-il pas constant et avéré ? la loi
de Moïse n'ordonnoit-elle pas expressément qu'elle
fut lapidée ? Il est vrai ; mais il paroissoit indigne
à Jésus-Christ , que des hommes aussi criminels que
les pharisiens , et qui , remplis d'une fausse idée de
leur sainteté , ne pensoient à rien moins qu'à punir
dans eux-mêmes ce qu'ils condamnoient avec tant
de sévérité dans le prochain , s'érigeassent en cen-
seurs publics , témoignassent tant d'ardeur pour
l'observation de la loi , se fissent parties contre les
pécheurs : voilà ce que le Sauveur du inonde ne
pouvoit supporter ; et c'est pourquoi il leur répondit ,
que celui d'entre eux qui se trouvoit sans péché ,
jetât donc la première pierre ; leur marquant ainsi
qu'il n'y avoit que celui - là seul à qui il pût être
permis de le faire , et que les autres avoient assez
dans leurs propres scandales de quoi s'occuper, pour
ne pas tourner toutes leurs pensées et tout leur zèle
contre les scandales d'autrui. Argument plausible et
convaincant , dont ces sages du judaïsme se sen-
tirent si vivement pressés, que, selon le rapport de
l'Evangéliste , ils se retirèrent sans rien dire : Et
audientes unus -post unum exibant , incipientes à
senioribus (i).
Mais , avouons-le , mes chers auditeurs , et dé-
plorons ici la misère humaine. Examinons bien tous
les traits de ce tableau } et nous reconnoîtrons que
(i) Joau. 8.
SUR LE ZÈLE. 1 3g
c'est le nôtre. Car, qu'y a — t — il de plus commun
dans le christianisme, que l'illusion de ce zèle pha-
risaïque , qui consiste à être éclairé pour les autres ,
régulier pour les autres , et pour soi - même sans
exactitude, sans attention , sans réflexion? Que voit-
on maintenant dans le monde ? vous le savez , des
gens qui voudraient rétablir l'ordre partout ailleurs
que dans leurs personnes et dans leur conduite; des
laïques corrompus et peut-être impies , qui prêchent
sans cesse le devoir aux ecclésiastiques ; des séculiers
mondains et voluptueux, qui ne parlent que de ré-
forme pour les religieux ; des hommes de robe pleins
d'injustices , qui invectivent contre le libertinage de
la cour ; des courtisans libertins , qui déclament
contre les injustices des hommes de robe ; des par-
ticuliers d'une conduite déréglée , qui cherchent des
moyens pour remettre ou pour maintenir la règle
dans l'Etat , mais à qui l'on pourroit bien dire ce
que Jésus-Christ disoit à ces femmes de Jérusalem :
NolileJJcre super me t sed super vos ipsas Jlete (i) ;
Ne pleurez point sur moi , mais sur vous-mêmes.
En effet , on s'afflige et on gémit , on se plaint que
le monde se pervertit tous les jours s qu'il n'y a plus
de religion , que les intérêts de Dieu sont abandon-
nés ; et l'on ne gémit pas sur les relâchemens où
l'on tombe et où l'on s'entretient , sur la mauvaise
éducation qu'on donne à ses enfans, sur les dé-
bauches qu'on tolère dans ses domestiques. Saint
Paul avoit peine à comprendre comment celui qui
n'a pas soin de sa maison pouvoit avoir le zèle de
(i) Luc. 23.
1^0 SUR LE ZÈLE.
l'Eglise de Dieu : Quomodd Ecchsiœ Dei diiigen-
tiam habehit (j) ? Mais ce que saint Paul ne com-
prenoit pas , on le comprend bien aujourd'hui puis-
qu'on a trouvé le secret d'allier ces deux choses ,
et que , malgré la corruption des familles chré-
tiennes , causée par la négligence de ceux qui les
gouvernent , il est pourtant vrai que jamais l'Eglise
n'eut tant de réformateurs sans mission , sans litre ,
sans caractère , qui se croient néanmoins suscités et
autorisés de Dieu.
Je sais, mes chers auditeurs , que les saints ont
eu ce sentiment de zèle ; mais plût au ciel qu'on
voulût s'en tenir aux exemples des saints ! Il n'en
faudroit pas davantage pour nous porter à un prompt
amendement , et pour nous établir dans une solide
humilité. Je sais que David disoit à Dieu : Tabes-
cere me fecit zelus meus , quia obliti sunt verba
tua inimici mci (2) ; Ah ! Seigneur , mon zèle m'a
desséché quand j'ai vu jusqu'à quel point vos en-
nemis vous oublioient ; mais je sais aussi qu'il ne
parloit de la sorte qu'après s'être reproché mille fois
de l'avoir oublié lui-même , qu'après en avoir fait
une rigoureuse pénitence , qu'après avoir hautement
et pleinement réparé un oubli si criminel : faisons
ce qu'il a fait , et nous aurons droit de dire ce qu'il
a dit. Je sais quels vœux et quels souhaits formoit
saint Bernard , quand il désiroit avec tant de pas-
sion de revoir l'Eglise dans son ancien lustre et dans
sa première pureté : Quis mihi det , ut videam Ec-
clesiam Dei sicut in diebus antiquis ( 3 ) ? mais ,
(1) ». Tim. 3. — (2) Psal. 118. — (3J Bem.
SUR LE ZÈLE. 1^1
autant que je suis édifié du souhait de saint Bernard,
autant suis- je surpris et confus de voir souvent tenir ce
langage à un mondain connu pour avoir peu de reli-
gion , ou à une mondaine remplie d'orgueil et ido-
lâtre d'elle - même ; et j'en reviens , pour l'un et
pour l'autre , à la maxime de l'évangile : Cura teip-
sum : C'est bien à vous qu'il appartient de parler en
ces termes : allez , guérissez vos plaies qui sont vi-
sibles et mortelles , et ne vous ingérez point à vouloir
guérir celles que la malignité d'un esprit chagrin
vous fait peut-être apercevoir là où il n'y en a point;
demeurez dans vous-même : vous y trouverez plus
que suffisamment à quoi employer , et même à quoi
épuiser ce fonds de zèle qui vous rend si vif et si
ardent. Que l'Eglise soit réformée , j'y consens ;
mais elle ne le doit point être par vous , tandis que
vous serez ce que vous êtes; vous aurez beau porter
des lois ; dès que ces lois viendront de vous , qui
n'en gardez aucune , elles ne serviront qu'à votre
confusion , puisque rien ne paroît plus digne de
mépris qu'un zèle actif et empressé dans un homme
dont les actions démentent les paroles.
De là , zèle sans effet de la part de ceux envers qui
on l'exerce , et voici pourquoi : car , comme nous
n'aimons pas à être corrigés , et que naturellement
toute réforme qui nous vient d'ailleurs que de nous-
mêmes , par la seule raison qu'elle nous vient d'ail-
leurs , nous blesse et nous révolte , nous nous atta-
chons volontiers à examiner quiconque , sous une
apparence de zèle et de charité , veut prendre l'as-
cendant sur nous j et nous croyons bien nous en
1^2 SUR LE ZÈLE.
défendre , quand nous remarquons dans lui certains
foibles qu'il ne remarque pas lui-même, et sur quoi
il ne se fait pas justice : par là nous éludons toutes
ses remontrances , par là nous savons lui fermer
la bouche ; par là , bien loin de l'e'couter , nous
devenons fiers et indociles > par là nous pensons
avoir droit de lui répondre ce que répondit Jéthro à
Moïse : Stulto labore consumer/s ( i ) ; Vous tra-
vaillez en vain et vous prenez une peine bien inu-
tile. La plus grossière des erreurs est de penser que
l'on vous croira , lorsqu'il paroît , par votre conduite 9
que vous ne vous croyez pas vous-même ; que
l'on suivra vos conseils , quand vous êtes le pre-
mier dans la pratique à les abandonner : c'est bâtir
d'une main tandis que l'on détruit de l'autre ; ce que
l'Ecriture traite de folie. De là vient que ceux qui *
dans le monde et par office , sont chargés de ré-=
pondre des autres et de les corriger , ont une double
obligation , mais une obligation , dit saint Augustin >
aussi terrible devant Dieu qu'elle est indispensable ,
de s'appliquer , avant toutes choses à leur perfection
propre , pour se rendre capables de remplir les de-1
voirs que la Providence leur a imposés. De là vient
que le grand Apôtre , parlant des prêtres et des mi-
nistres de l'Eglise , veut , pour première qualité i
que ce soient des hommes irrépréhensibles : Oportet
irreprehensibiles esse (2) ; pourquoi ? afin que les
peuples , pour se parer de leur censure , ne puissent
pas leur dire : Médire, cura ieipsum ; Vous êtes
médecin des âmes , mais sojez d'abord médecin de
(1) Exod. iS. — (à) t. Tim. 3.
SUR LE ZÈLE. 1 43
la vôtre : reproche qui leur ôie toute liberté de
parler , et toute autorité dans l'exercice de leurs
ministères ; reproche , si je puis user de cette figure
d'Isaïe , qui les tient , comme des chiens muets ,
dans la maison de Dieu ; reproche qui les met dans
la nécessité de souffrir le vice et de craindre les vi-
cieux, de tolérer celui-ci et de ne pas pousser celui-
là ; reproche , enfin , qui , de tout temps , a énervé ,
et qui énerve encore plus que jamais la discipline
et le bon ordre dont ils devroient être le soutien ,
mais dont il faudroit pour cela qu'ils fussent les
modèles.
Non pas, après tout, chrétiens, qu'on ne dut
même leur obéir et profiler de leurs leçons , quand il
paroîtroit encore dans eux plus de foiblesse et qu'ils
seroient moins réglés ; puisque leur caractère est in-
dépendant du mérite de leur vie , et que , selon
Jésus-Christ , du moment qu'ils sont assis dans la
chaire de Moïse , il faut recevoir avec respect ce
qu'ils enseignent , sans prendre garde à ce qu'ils font ;
mais parce que le commun des hommes n'est ni assez
spirituel , ni assez équitable pour faire cette préci-
sion , on juge communément de l'un par l'autre ; et,
en méprisant ce qu'ils font , on s'accoutume à mé-
priser ce qu'ils enseignent. Or , si le plus saint mi-
nistère n'est pas là-dessus à l'épreuve de la malignité
du monde , que sera-ce de toutes les autres condi-
tions ? Ah ! chrétiens , que ne peut point un homme
tel que le concevoit saint Paul , un homme irrépré-
hensible ? il n'y a point de mal qu'il ne puisse arrêter,
point de bien qu'il ne soit en état de procurer. S'il
i44 SUR LE ZÈLE.
est dans une charge , avec quelle force ne parlera-
t-ii pas quand il faudra s'opposer à des scandales?
s'il est à la tête d'une famille , quel empire n'y pren-
dra-t-il pas pour y faire fleurir la pie lé ? s'il a des
enfans à élever , de quel poids ne seront pas auprès
d'eux ses avertissemens et ses conseils , et avec quelle
docilité ne les recevront-ils pas? Mais, qu'un père
débauché ou violent fasse à son fils des leçons de
modération et de régularité, quel fruit en peut-il
espérer ? qu'une mère évaporée et mondaine prêche
à sa fille la modestie et la fuite du monde , quel
succès en peut-elle attendre? Donnez, Seigneur,
donnez à votre Eglise des ministres pour la gouver-
ner, et à votre peuple des guides pour le conduire;
mais des ministres qui sachent se gouverner eux-
mêmes , mais des guides qui apprennent à se con-
duire eux-mêmes ; car c'est ainsi que le soin de notre
propre perfection doit autoriser notre zèle , et qu'il
le doit encore régler comme nous Talions voir dans
la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Il y a , dit saint Jérôme , des vertus d'une nature
si équivoque et si douteuse , que la première règle ,
pour les pratiquer sûrement , est de s'en défier : tel
est le zèle de la perfection du prochain. Dieu nous
en fait une vertu , et une vertu nécessaire , en mille
rencontres ; mais parce que ce zèle est sujet à dégé-
nérer et à se corrompre , Dieu veut qu'en le prati-
quant nous l'examinions, et que notre soin principal
soit de le rectifier : de le rectifier, dis-je, et par
rapport
SUR LE ZÈLE, l45
rapport à notre raison , et par rapport à notre cœur ;
par rapport à notre raison , parce qu'il se peut faire
que ce ne soit pas un zèle selon la science , ainsi que
nous l'apprend saint Paul : JEmulationcm Dei lia-
ient , sed non secundùm sa'entiam(i) ; par rapport
à notre cœur , parce qu'il arrive souvent que ce
n'est pas un zèle selon la charité. Or , par où le
rectifierons-nous en l'une et en l'autre manière ? Je
dis que ce sera par le zèle de notre perfection propre ;
et voilà , chrétiens , la seconde leçon que je tire de
cette parole de notre évangile : Cura leipsum. Tâ-
chons à en bien pénétrer le sens.
Nous avons du zèle pour les autres , et souvent il
se trouve que ce zèle , bien loin d'être un zèle selon
la science , par une malheureuse contagion que lui
communiquent les qualités de notre esprit , est un
zèle erroné , un zèle bizarre , un zèle borné et limité :
autant de caractères qui le falsifient , et qui nous
obligent par conséquent à en faire un sérieux examen,
pour le bien connoître et pour ne nous y pas laisser
surprendre. Permettez-moi d'en venir à un détail
qui développera toute ma pensée. Combien d'héré-
tiques , dans la suite des siècles, ont entrepris de
réformer 1 Eglise et d'en retrancher , soit pour le
dogme, soit pour la discipline, des erreurs et des
abus imaginaires? Peut-être quelques-uns agissoient-
jls avec une espèce de bonne foi; peut-être se flat-
toient-ils d'avoir reçu grâce pour cela, et peut-être
en eiï'el y éloient-ils poussés par un certain mouve-
ment de zèle , mais zèle erroné , qui , procédant de
(ij Rom. 10.
ÏOME III. 10
l4G SUR LE ZÈLE.
l'esprit de schisme , ne pouvoit être que pour la des*
truction , et nullement pour l'édification. Si ceux que
ce zèle animoit avoient eu au même temps un autre
•zèle, je veux dire, celui de leur propre sanctifica-
tion ; si d'abord ils eussent fait un retour sur eux ,
pour réformer leur orgueil , pour réformer leur pré-
somption , pour réformer leur singularité , pour ré-
former leur entêtement et leur opiniâtreté , sources
funestes et ordinaires des hérésies , la raison leur
eût dit , ou ils se seroient dit à eux-mêmes : il n'est
pas juste que mon sentiment particulier soit la déci-
sion et la règle des choses ; mais il est juste , au con-
traire , que je le soumette à l'autorité de celle qui a
Jésus-Christ pour chef et le Saint-Esprit pour maître.
En matière de religion , le parti de l'obéissance et
de l'unité est le seul parti qu'il y ait à prendre; et
quand , hors de là , je ferois des miracles , non-seu-
lement ces miracles me devroient être suspects, mais
je les devrois regarder comme des illusions. Ils au-
roient pensé , ils auroient parlé de la sorte , et le
zèle de leur réformation personnelle eût servi de
correctif au prétendu zèle d'une réformation géné-
rale qui les trompoit. Mais , parce qne cette atten-
tion sur eux-mêmes leur manquoit , qu'arrivoit-il ,
chrétiens ? ce que vous savez : en voulant retrancher
des abus, ils remplissoient le monde d'erreurs; en
ne s'appliquant jamais à guérir ces maladies internes
qui corrompaient peu à peu le fond de leur religion ,
ils se pervertissoient, ils se précipitoient en aveugles
dans l'abîme de perdition , et ils y entraînoient les
autres avec eux : voilà ce que j'appelle un zèle erroné.
SUR LE ZÈLE. 1^7
Zèle bizarre : suivez-moi toujours , et reconnoisseZ
aujourd'hui les égaremens de l'homme dans la re-
cherche même du bien : zèle bizarre qui, sans avoir
appris à se gouverner par le bon sens , voudroit
néanmoins être reçu à gouverner souverainement le
monde , et qui, plein de ses idées vaines et quelque-
fois extravagantes, au lieu de travaillera les redres-
ser, prétend à son gré, et selon l'extravagance de
ses idées , donner la loi partout , et réformer tout*
Or , combien d'exemples dans le siècle où nous
vivons n'en avons-nous pas? Laissez agir des gens
poussés et conduits par cet esprit, et vous verrez
quels beaux effets aura leur zèle. Il n'y aura point
d'états qu ils ne renversent , point de devoirs qu'ils
ne confondent , point de sociétés qu'ils ne divisent,
point de maisons qu'ils ne troublent. Au lieu de pro-
portionner leur zèle aux conditions des hommes, ils
mesureront les conditions des hommes par leur zèle.
Au lieu de s'accommoder aux génies et aux talens ,
ils voudront accommoder tous les talens et tous les
génies à leurs humeurs et à leurs vues. Ils seront sé-
vères où il faut être doux , et lâches où il faudroit
être sévères. Ils conseilleront plus qu'on ne peut , et
ne demanderont pas ce que l'on doit : ils porteront à
des excès de perfection , incompatibles avec les
points d'obligation. L'un engagera à des retraites
imprudentes et hors de saison^ l'autre à des éclats in-
soutenables et même scandaleux : celui-ci , d'un
homme du monde bien intentionné j, fera un vision-
naire; celui-là, d'une femme vertueuse, une dévote
entêtée : pourquoi? parce que tout cela n'a pOUr pria-
l48 SUR LE ZÈLE.
cipe qu'un zèle mal entendu , et que le premier agent
qui donne aux autres l'impression, ne s'est pas étu-
dié d'abord à se régler soi-même. Le remède seroit
donc de se précautionner contre soi-rneme : Cura
teipsum, et de faire les réflexions suivantes : Je passe
pour singulier , et je le suis en effet. J'ai toujours
des sentimens écartés et opposés aux sentimens com-
muns. Or , dans la conduite du prochain , dois-je
tant déférer à mes lumières ; et la prudence ne veut-
elle pas que je m'attache à ce qui est généralement
approuvé , et que je me déparle de ce que je vois
contredit par une certaine raison universelle ? C'est
ainsi que le zèle pourroit devenir discret et sage.
Mais bien loin de se faire une si utile leçon , on se
fait de ses bizarreries une espèce de mérite ; et parce
qu'on a l'esprit tourné autrement que le reste des
hommes, on se croit au-dessus de tous les autres
hommes, sans considérer qu'il est bien plus probable
qu'on est d'autant plus au-dessous qu'on pense moins
y être.
De là, zèle borné et limité : ce que l'on a jugé bon
et saint , on veut qu'il soit bon et saint pour tout le
monde; et si tout le monde n'en passe par là, on
est déterminé à condamner tout le monde et à croire
tout le monde perdu. Hors du plan de réforme qu'on
a conçu, tout paroît égarement, tout paroît dé-
sordre et relâchement. Mais Dieu , le souverain
maître , a-t-il donc traité avec vous pour ne distribuer
ses dons et ses grâces que selon vos projets? na-t-il
point, dans les trésors de sa sagesse, d'autres idées
du bien que celles que vous proposez? nous appelle-
SUR LE ZÈLE. 1^9
t-il tous au même genre de perfection? nous con-
duit-il tous par le même chemin? est-ce à vous seul
qu'il a révélé ses voies? est-ce de vous seul qu'il veut
se servir pour l'accomplissement de ses desseins?
et qui êtes-vous , enfin , pour entreprendre , si je
puis ainsi parler, de raccourcir sa providence, et
pour vouloir lui prescrire des bornes ? Il auroit
fallu de bonne heure vous élever l'esprit: Curateip-
sum ; il auroit fallu vous faire une plus grande ame,
une ame capable de tout bien , capable au moins
d'estimer le bien partout où il est , et de quelque
part qu'il vienne. 11 auroit fallu vous appliquer ces
paroles de l'Apôtre aux Corinthiens : Eamdem au-
tem habentes remunerationem dilatamini et
vos (i) ; Ayez, mes frères, les uns pour les autres,
un zèle moins étroit et moins resserré. Alors on ne
vous verroit plus tant fatiguer le monde de vos avis;
on ne vous entendroit plus tant déclamer contre
ceux qui prennent d'autres routes que les vôtres , et
vous ne feriez plus tant d'efforts pour les amener, on
de gré , ou de force 3 à votre point.
Cependant , après avoir rectifié le zèle par rapport
à l'esprit , il reste à le régler et à l'épurer par rap-
port au coeur; et c'est ici que notre amour-propre
triomphe , et qu'il met en oeuvre tous ses artifices et
toutes ses ruses. Car de croire que tout zèle pour la
la perfection du prochain soit un zèle inspiré de
Dieu , abus , chrétiens : si cela étoit , il ne seroit ni
si prompt, ni si naturel; il ne seroit pas si aisé de
l'avoir; il en coùteroit davantage pour le soutenir,
(1) 2. Cor. 6.
j5o sur le zèle.
■et l'on ne verroh pas les plus imparfaits , et souvent
même les plus libertins , s'en faire honneur. Mais
l'illusion est de confondre les choses, et de prendre
pour vrai zèle ce qui est passion et pure passion : je
Teux dire , de prendre pour zèle ce qui est chagrin ,
de prendre pour zèle ce qui est inquiétude , de
prendre pour zèle ce qui est intrigue, de prendre
pour zèle ce qui est envie , de prendre pour zèle ce
qui est ambition et intérêt : car tout cela , quoiqu'in-
finiment éloigné d'un zèle chrétien, ne laisse pas de
l'imiter et d'en avoir toutes les apparences. Ainsi
l'envie semble-t-elle déplorer dans le prochain des
défauts qu'elle se plaît à y remarquer. A insi l'ambition,
sous prétexte de rétablir ou de maintenir l'ordre ,
cherche-t-elle à dominer. Ainsi l'esprit d intrigue
trouve-t-il par là mille occasions de se produire et
de s'ingérer. Ainsi la vivacité d'une ame naturelle-
ment inquiète la porte-t-elle à sortir hors d'elle-
même pour s'attacher aux imperfections du prochain ,
et pour y trouver des sujets sur quoi s'excuser. Ainsi
la mélancolie prend-t-elle le nom de zèle pour avoir
droit de contester et de condamner. Mais tout cela ,
ajoute saint Grégoire , pape, n'est point ce zèle de
Dieu qu'avoit saint Paul , quand il disoit aux Corin-
thiens : JE mu/or enim vos Dei œmulationc (i) ;
c'est le zèle de l'homme , et de l'homme passionné ,
de l'homme aveugle et corrompu. Or, sans le zèle de
Dieu, celui de l'homme n'est qu'un fantôme , el ,
pour parler avec l'Ecriture , une idole de zèle : Ido-
lum zeli{p)\ c'estl'expressionduprophèteEzéchiel;
(i) 2. Cor. 11. — (a) Ezech. 8
SUR LE ZÈLE. l5l
et vous savez ce que dit l'apôtre saint Jacques , que
la passion de l'homme, c'est-à-dire, le zèle de
l'homme, n'accomplit jamais la justice de Dieu.
Mais qu'un homme de bonne heure se soit étudia
lui-même pour connoître les plus secrets mouvemens
de son cœur; que, par de saintes violences, il se
soit rendu maître de ses inclinations et de ses anti-
pathies, de ses désirs et de ses aversions; qu'il ait
appris à réprimer sa cupidité, à borner son ambition ,
à étouffer ses ressenti mens , à modérer ses colères ,
à calmer ses inquiétudes : alors il sera en état de dis-
tinguer quel esprit l'anime dans son zèle , et de le
réduire aux termes de la raison et de l'équité. Sans
autre pierre de touche que ses propres réflexions, il
démêlera , au travers des plus belles couleurs dont se
pare le faux zèle , la malignité de l'envie , l'aigreur
de l'animosité et de la haine , les emportemens de la
vengeance, les artifices de l'intrigue , les préten-
tions de l'intérêt , les saillies et les impétuosités du
naturel. Il saura quand il faudra parler , et quand il
faudra se taire. Il ne cherchera point à guérir un
mal , peut-être assez léger , par un autre mal beau-
coup plus grand ; et à corriger un désordre peut-
être assez peu sensible , par un autre désordre beau-
coup plus criminel , je veux dire , par une médi-
sance atroce , ou par un éclat scandaleux. Il ne s'at-
tachera point opiniâtrement , sous une apparence de
zèle , à rebuter certaines personnes qui ne lui plaisent
pas , à les décrier et à les détruire plutôt que d'autres
qu'il aime et à qui il passe tout. Dès qu'il aura
quelque sujet de craindre que ses vues ne soient pas
!$2 SUR LE ZÈLE.
assez épurées , qu'il n'y entre de la passion , il pren-
dra le parti de l'humilité et du silence , persuadé
qu'il vaut mieux , après tout , risquer la perfection
de son frère que la sienne propre. Ah! mon Dieu,
qu'est-ce que l'homme , et combien est-il sujet à
s'égarer , lors même qu'il semble tenir les voies les
plus droites et pratiquer les plus belles vertus? Quoi
qu il en soit , chrétiens , il ne suffit pas d'autoriser
notre zèle pour la perfection du prochain, et de le
régler : il faut encore l'adoucir , et c'est à quoi nous
servira le zèle de notre perfection particulière ,
comme je vais l'expliquer dans la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
Si, dans la conduite de la vie , nous étions tou-
jours aussi disposés, ou à faire grâce aux autres qu'à
nous la faire à nous-mêmes , ou à nous faire justice
à nous-mêmes qu'à la faire aux autres , il seroit inu-
tile , dit saint Chrysostôme , de chercher dans la
morale chrétienne de quoi tempérer la ferveur de
notre zèle à l'égard du prochain , puisqu'il est cons-
tant qu'elle n'excéderoit jamais les termes d'une juste
modération. Mais parce que l'iniquité de l'homme
lui donne un penchant tout contraire, et que son
naturel le porte, quand il le laisse agir, à n'être in-
dulgent que pour soi , et à réserver pour les autres
toute sa sévérité, le zèle le plus sincère et le plus
pur a besoin d'un tempérament qui , sans affoiblir
sa vertu , rende soji action plus supportable, et qui
en corrige les excès sans en altérer le principe. Ainsi
le Sauveur du monde réprima-t-il le zèle de deux
SUR LE ZÈLE. I 53
disciples qui s'intéressèrent pour son honneur, et
qui , indignés de l'outrage qu'il avoit reçu , lui de-
mandoient qu'il fit descendre le feu du ciel sur les
Samaritains. Zèle apostolique , reprend saint Am-
broise , mais dont la rigueur devoit être adoucie
par l'onction de cette admirable parole : Ncscitis
cujus spirilùs estis (1); Vous ne savez pas sous
quelle loi vous vivez , ni quel en est l'esprit. Ainsi ,
dans la doctrine de saint Paul, le zèle même de la
conversion des pécheurs qui devroit être , ce semble ,
le plus ardent et le plus libre , veut-il néanmoins des
ménagemens sages et si nécessaires, que, sans cela,
tout divin qu'il est , il deviendroit non-seulement
inefficace , mais intolérable et odieux. Ainsi, de tout
temps , les hommes apostoliques , dans la poursuite
des plus saintes entreprises , ont-ils cru , si j'ose
parler ainsi , devoir humaniser leur zèle pour lui
donner cet attrait et cette grâce dont ils étoient per-
suadés que dépendoit sa force. Il est donc question
de trouver le correctif, mais le correctif infaillible
et sûr , de tous les mouvemens trop vifs et trop im-
pétueux du zèle , quoique véritable , dont on se sent
animé pour les autres; et je dis encore que c'est le
zèle qu'on doit avoir pour soi-même : en voici la
raison , qui comprend dans un seul point les plus
excellentes instructions.
C'est que tout homme zélé pour soi-même , quelque
bien qu'il se propose et qu'il envisage hors de soi ,
a toujours en vue cette grande maxime , de ne ris-
quer jamais la charité, et d'abandonner plutôt tout
(i) Luc. 9.
l54 SUR LE ZÈLE.
le reste , qne d'exposer cette vertu qu'il regarde
comme le fondement et la base de tout ce qu'il pré-
tend édifier. Il dit surtout et partout avec l'Apôtre:
Quand je parlerois le langage des anges , quand je
ferois des miracles dans le monde, si je n'ai la cha-
rité, je ne suis rien. Or, la charité a toutes les qua-
lités qui doivent faire dans une ame cet admirable
tempérament que nous cherchons ; et il est impos-
sible que le zèle dégénère dans aucune des extrémités
à quoi il est sujet , tandis que la charité le dirige ;
car prenez garde, chrétiens :1e zèle dont on se sent
ému à l'égard du prochain , quand il abonde , est
naturellement impatient , précipité , aigre , impé-
rieux , déliant , incrédule , facile à s'offenser et à se
piquer : voilà ses défauts , ou , pour mieux dire , ses
excès. Mais par des caractères bien opposés et bien
remarquables , la charité , selon saint Paul , est pa-
tiente, humble , simple, sans fard, sans aigreur,
ne s'emportant jamais, ne s'éîevant jamais, se ré-
jouissant du bien , croyant peu le mal , en sorte que
nous y trouvons tons les adoucissemens qui doivent
perfectionner notre zèle. Etudions tous ces traits, mes
chers auditeurs, et ne négligeons pas des règles aussi
essentielles et aussi importantes que celles-là.
Le zèle , je dis le zèle de la perfection d'autrui ,
est naturellement impatient. Car on en voudroit voir
d'abord le succès ; on voudroit qu'au moment qu'on
a parlé , la face du monde changeât ; qu'il n'y eût plus
d'abus, plus de désordres , dès qu'on les a condam-
nés ; et parce qu'on n'y voit pas les choses si tôt dis-
posées, non-seulement on se rebute , mais on en
SUR LE ZÈLE. l55
conçoit de la haine contre les personnes , maison en
témoigne du dépit, mais on éclate et on s'emporte ;
pourquoi ? parce qu'on ne sait pas conserver Ja cha-
rité , cette charité patiente , et qu'on ne l'appelle pas
à son conseil. Or , voulez-vous, mon frère , disoit
saint Augustin, être plus modéré et plus patient dans
votre zèle? considérez l'éternité de Dieu : Vis esse
longanimis ? vide œternitatem Dei (i). Car , à le
bien prendre , votre zèle n'est inquiet et empressé,
que parce que votre vie est courte , et cette impa-
tience que vous faites paroître quand on ne se corrige
pas aussi promptement que vous le voulez, est même
une marque du sentiment que vous avez de la briè-
veté de vos jours. Mais Dieu , dont la durée est éter-
nelle, a un zèle paisible et tranquille : comme tous
les temps sont à lui, ce qu'il ne fait pas dans un temps ,
il le fait dans l'autre; ce qu'il n'obtient pas aujour-
d'hui , il se réserve à l'obtenir demain ; et sa patience
à supporter le mal , bien loin dêtre un foible qui
l'humilie, est un attribut dont il se fait honneur.
Entrez donc dans la pensée de cette sainte éternité,
si vous voulez que votre zèle ait le calme de cette
divine tranquillité : Vis esse longanimis ? vide œter-
nitatem Dei ; c'étoit le raisonnement de ce saint doc-
teur. Mais sans remonter jusqu'à l'éternité de Dieu,
j'ai bien plus tôt fait de me rabattre sur moi-même,
et de me dire : A quoi bon ces inquiétudes et ces em-
pressemens ? est-ce ainsi qu'agit la charité , ou est-ce
ainsi que le Dieu de la charité en use à mon égard ?
sisonzèle pour moi s'étoit lassé en tant de rencontres,
{i) August.
l56 SUR LE ZÈLE.
ei sur tant de sujets , où en serois-je ? pourquoi mon
zèle pour les autres auroit-il moins de constance ? Dieu
m'a attendu des années entières , et le moindre retar-
dement me pousse à bout. J'ai résisté au zèle de Dieu ,
et je ne puis souffrir qu'on résiste an mien, est-ii
rien de plus injuste ? et voilà , chrétiens , sur quoi
saint Paul fondoit ce point de morale si paradoxe
dans la spéculation , et si vrai dans la pratique , quand
il disoit qu'encore que le zèle soit prompt et ardent,
la charité est patiente , et que c'est à la patience de
la charité d'arrêter la promptitude et l'ardeur du zèle:
Charitas patiens est (i).
Comme notre zèle est impatient, par une suite
nécessaire , il devient chagrin, fâcheux , mortifiant,
plein d'amertume, toujours sur le ton de l'invective et
du reproche ; en sorte qu'il semble qu'on se fasse un
plaisir d'attrister le prochain en le réformant , au lieu
de le consoler en lui inspirant de la confiance et en
l'encourageant. Car vous savez combien ce caractère
de zèle est ordinaire , et quelle peine les âmes , sou-
vent les mieux intentionnées et les plus droites , ont
à s'en défendre. De dire, chrétiens , que le zèle du
Sauveur des hommes n'a point été de cette nature ;
qu'au contraire , c'est par un zèle de douceur qu'il
a fait profession de les gagner , et qu'il les a en effet
magnés; que quelque ardeur qu'eût cet homme-Dieu
pour les intérêts de son Père , quelque horreur qu'il
eût des scandales qui secommettoientdans le monde,
quelque austérité de mœurs et de vie qu'il prétendît
établir ( trois choses infiniment capables d'exciter le
(i) i. Cor. 10.
SUR LE ZÈLE. I Bj
feu divin qui le brùloit , et de l'enflammer ) , rien
néanmoins de tout cela n'a aigri son zèle ; mais que
de là même il a tiré des raisons pour l'adoucir , sa-
chant forL bien qu'une loi aussi sévère que son évan-
gile , ne réformeroit jamais le monde qu'autant que
la douceur de sa conduite la rendroit aimable ; que
l'horreur qu'il avoit des scandales , séparée de celte
douceur , iroit à exterminer les scandaleux et non pas
les scandales mêmes; et que l'ardeur dont il étoit
animé pour les intérêts de son Père céleste , seroitun
feu dévorant qui consumeroit et qui ne purifîeroit
pas. De dire encore que c'est par cette douceur que
son zèle a été tout-puissant , qu'il a fléchi les cœurs
de bronze , qu'il a attiré les publicains , qu'il a sanc-
tifié les pécheresses , qu'il a opéré les grands miracles
de conversion : qu'au reste, il n'est pas croyable que
notre zèle doive réussir par d'autres voies que le sien ,
ni que notre sévérité soit plus efficace ou plus heu-
reuse : de parler , dis-je , de la sorte , et de vous
proposer ce modèle , ce seroit une espèce de dé-
monstration dont il n'y a personne qui ne dût être
touché. Mais laissant toute autre preuve , j'aime
mieux en revenir toujours au même principe , qui ,
dans sa simplicité , a quelque chose et de plus sen-
sible et de plus pénétrant. Car enfin, mon frère,
puis-je dire à tout homme zélé pour les autres jus-
qu'à l'excès , consultez-vous vous-même s et soyez
vous-même votre juge. Dans quelque disposition que
tous soyez à profiler du zèle des autres pour votre
avancement et pour votre perfection , vous voulez
qu'on vous ménage 7 vous prétendez qu'on ait pour
l58 SUR LE ZÈLE.
■vous des condescendances et des égards, vous ne vous
accommodez pas de cette exactitude rigoureuse et
pharisaïque qui né garde aucune mesure , vous ue
pouvez supporter que l'on vous traite avec hauteur;
s'il s'agit de vous faire une remontrance et de vous
donner un avis , vous croyez avoir droit d'exiger
qu'on prenne votre temps, qu'on entre dans votre
esprit , qu'on étudie votre humeur ; si l'on en use
d'une autre manière , bien loin de vous ramener à
l'ordre, on vous révolte. N'esi-il donc pas juste que
vous vous imposiez la même loi? vous demandez que
Ion compatisse à vos foiblesses ; pouvez-vous doue
vous dispenser de compatir aux foiblesses de votre
prochain ? Nonne ergà oportuit et te misereri con-
servitui{ï) , concluoit notre divin maître, après nous
avoir proposé la parabole de ce débiteur qui ne voulut
pas remettre une dette qu'on lui avoit remise ? Est-
il raisonnable que , pour guérir les plaies de vos
frères , vous n employiez que le vin , tout pur et
tout aigre qu'il peut être , et que votre délicatesse
aille au même temps à vouloir , pour votre guérison ,
qu'on ne verse que de l'huile sur vos blessures ? Ne
faut-il pas que votre douceur, selon la belle règle
du grand évêque de Genève , soit le premier appa-
reil des plaies dont vous entreprenez la cure ? Or , si
cette règle convient partout et à l'égard de toute
sorte de sujets , beaucoup plus , dit saint Grégoire ,
pape, convient-elle à l'égard de ceux qui, dominés
par de longues habitudes , et après avoir vécu dans
de grands désordres, forment enfin la généreuse ré-
(i) Multh. 18.
SUR LE ZÈLE. I %
solution de quitter leur premiers engagemens et dé
retourner à Dieu. Comme ils sont plus foibles , ils
ont plus besoin d'être aidés , d'être soutenus , d'être
encouragés. Non pas qu'il faille manquer de fermeté,
mais il y a une fermeté sage , une fermeté qui sait
s'insinuer , qui sait se faire aimer , et faire aimer à
ceux mêmes que l'on corrige , la salutaire correction
-qu'ils reçoivent. Si vous les rebutez par un zèle dur
et impitoyable , vous leur donnerez horreur du re-
mède , vous les éloignerez du sacrement , ils se re-
plongeront dans le même abîme , dans les mêmes dé-
sordres , ils abandonneront tout. Ah ! combien de
pécheurs, touchés de Dieu, auroient consommé
l'ouvrage de leur conversion , s'ils étoient tombés
entre les mains d'un ministre plus patient et plus
compatissant! Mais parce que celui qu'ils ont ren-
contré les a contrislés , les a chagrinés , les a déses-
pérés , plus de pénitence pour eux pendant la vie ,
et peut-être plus de pénitence même à la mort.
Je sais que celte charité qu'inspire le vrai zèle , et
qui lui est si propre , demande bien des ménagemens
et bien des réflexions. Je sais que pour ne se pas
échapper quelquefois , il faut bien s'étudier soi-même
et être bien maître de soi-même. Mais , mon cher
auditeur , de quoi s'agit-il ? il s'agit de gagner votre
frère à Dieu : Lucratus eri's fratrern tuum (i). Il
s'agit de le retirer de la voie de perdition , de le ra-
mener dans les voies de Dieu. Le laisserez-vous pé-
rir , pour ne vouloir pas vous f:\ire à vous-même
quelque violence , après qu'il en a coûté à Jésus-
(i)Matt.h, iS.
160 SUR LE ZÈLE,
Christ tout son sang pour le sauver ? Allumez , Sei-
gneur, allumez clans nos cœurs ce feu divin , ce saint
zèle dont brûloit votre Prophète, que dis-je? dont
vous avez brûlé vous-même sur la terre. Piendez-
nous sensibles aux intérêts de votre gloire , sensibles
aux intérêts du prochain , sensibles à nos propres
intérêts; et nous n'épargnerons rien pour des âmes
qui vous doivent élernelleufent glorifier, pour des
âmes avec qui nous devons être éternellement unis
dans le ciel , pour des âmes dont la sanctification et
le salut , après avoir été le sujet de nos soins , de-
viendra le gage de notre félicité éternelle, où nous
conduise, etc.
SERMON
SERMON
POUR LE
MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE,
•SUR LA PARFAITE OBSERVATION
DE LA LOI.
Accesserunt ad Jesum ab Jerosolvmis Soriba? et Pharisaeî,
dicentes : Quare Discipuli tui transgrediuntar traditionem
senioram ? Ipse auteni respondens , ait illis : Quare et vos
transgredimini niandatuni Dei propter traditionem vestrain l
Des Docteurs et des Pharisiens venus de Jérusalem ,
■s'adressèrent à Jésus-Christ , et lui dirent : Pourquoi vos
Disciples violent-ils les traditions des anciens ! Mais il leur
répondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commande-
ment de Dieu pour suivre votre tradition ! En saint Mattk. ,
chap. i5.
Madame (i),
Vu'étoit un des caractères de la fausse dévotion , ou,
si vous voulez , de l'hypocrisie des pharisiens , de
s'attacher scrupuleusement aux traditions qu'ils
avoient reçues de leurs pères , et de violer au même
temps sans scrupule les plus importantes obligations
de la loi de Dieu. Us payoient jusqu'à la dîme des
plus petites herbes, mais ils manquoient de chanté
pour le prochain ; ils observoient le sabbat avec une
exactitude qui alloit presque jusqu'à la superstition ,
(i) La Pieine.
TOME III. I i
162, sur la parfaite observation
mais ils ne craignoient point , le jour même du sab-
bat, de commettre des injustices; ils reprenoientles
apôtres de ne laver pas leurs mains avant le repas ,
mais ils contrevenoient eux-mêmes au commande-
ment de Dieu le plus indispensable , qui est d'hono-
rer son père et sa mère , puisqu'ils apprenoient aux
enfans à les traiter avec dureté ; et par une fausse re-
ligion , ou plutôt par une ingratitude digne de tous
les châtimens du Ciel , à les abandonner dans le be-
soin , et à leur refuser les secours dont ils leurétoient
redevables : tel étoit , dis-je, le désordre de ces sages
du judaïsme. Que fait aujourd'hui le Sauveur du
monde ? Condamne-t-il absolument cette régularité
qu'ils faisoient paroître à observer toutes les tradi-
tions des anciens et toutes les cérémonies qui leur
étoient prescrites ? Non , chrétiens: souverain légis-
lateur , il vouloit que toute la loi fût accomplie jus-
qu'à un point : mais par une conduite pleine d'équité
et de sagesse , il loue dans ses ennemis mêmes ce
qu'il y a de louable , et il blâme seulement ce qu'il
y a de criminel et de vicieux. Il approuve ce qu'ils
font, et il leur reproche ce qu'ils ne font pas. En
comparant deux sortes de devoirs dont les uns ont
pour objet les points de la loi les plus essentiels, et
les autres regardent les articles les moins nécessaires ,
il leur fait entendre qu'il faut d'abord pratiquer ceux-
là , et ne pas ensuite omettre ceux-ci : Hœc oportuit
facere , et Ma non orniitere (i). Par où , mes frères ,
il nous apprend à nous préserver nous - mêmes
d'un désordre tout opposé à celui des pharisiens,
(i) Matth. a3.
DE LA LOI. l63
mais assez commun dans le monde , je dis dans le
monde chrétien. Car le de'sordre des pharisiens
étoit de s'attacher aux petites choses, et de négliger
les grandes; et le nôtre est de nous borner quelque-
fois tellement aux grandes , que nous croyons pou-
voir impunément mépriser les petites. Mais moi je
prétends qu'il y a entre les unes et les autres une
telle liaison, que de manquer volontairement et ha-
bituellement aux moindres devoirs, c'est s'exposer à
violer bientôt , et en mille rencontres , les plus grands
préceptes , et ce que la loi nous ordonne sous de plus
grièves peines. Voilà le sujet que j'entreprends de
traiter dans ce discours; et en le traitant, madame,
quelle consolation pour moi de parler à une reine , ou
devant une reine qui , sur le trône , et malgré tous
les dangers de la cour, sait si bien rendre à Dieu ce
qui lui est dû; qui , fidèle à la loi , et à toute la loi ,
va bien encore dans la pratique au-delà de la loi ; en
un mot, qui , par la plus rare et la plus merveilleuse
alliance , réunit dans son auguste personne tout l'éclat
de la grandeur humaine , et tout le mérite de la sain-
teté chrétienne ? Ce n'est donc point ici pour vous
madame , une morale trop sublime et nouvelle , mais
sans que ce soit une morale nouvelle , ni trop relevée
pour Votre Majesté , elle y trouvera toujours de auoi
animer de plus en plus la ferveur de sa piété. Saluons
d'abord Marie , et lui disons : Ave , Maria.
Je dis, chrétiens, qu'il est infiniment dangereux
de négliger dans la voie du salut les petites choses;
et qu'en tout ce qui touche la religion et la cons-
ii.
164 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
cience , il n'y a rien de si léger qui ne mérite nos
soins , et qui ne demande une fidélité parfaite et une
entière soumission. Je fonde cette importante maxime
sur deux principes ; l'un est l'orgueil de l'homme ,
et l'autre est son aveuglement. L homme de lui-même
est orgueilleux ; et qiœ fait en lui son orgueil ? il le
porte à l'indépendance , et lui donne un penchant
secret à s'émanciper et à s'affranchir de la loi. Ce n'est
pas assez : outre que l'homme est orgueilleux, il est
aveugle; et que fait en lui son aveuglement? il l'em-
pêche de bien connoître toute 1 étendue de ses de-
voirs , et de bien discerner ce qu'il y a de plus ou de
moins essentiel dans la loi. De là, je forme deux pro-
positions qui contiennent tout le fond de ce discours ,
et qui en feront le partage. Car, je prétends qu'un
préservatif nécessaire pour réprimer l'orgueil de
notre cœur , c'est de l'assujettir aux moindres obliga-
tions de la loi: vous le verrez dans la première par-
tie. J'ajoute que nous ne pouvons mieux corriger.'les
erreurs de notre esprit , ou en prévenir les suites
funestes, que par une obéissance exacte aux plus
petits devoirs de la loi : je vous le montrerai dans la
seconde partie. Rendez-vous attentifs à l'une et à
l'autre : et quoique cette matière n'ait pas peut-être
d'abord de quoi frapper vos esprits , vous en com-
prendrez néanmoins bientôt toute la conséquence.
PREMIÈRE PARTIE.
A remonter jusqu'à la source de la corruption de
l'homme , il est évident, chrétiens , que le premier de
tous les désordres , c'est 1 orgueil ; et que le premier
DE LA LOI. lG5
effet de l'orgueil , c'est l'amour de l'indépendance et
de la liberté. Voilà le vice capital et prédominant de
notre nature ; d où il arrive que nous avons tant de
peine à nous assujettir , que toute autorité supérieure
nous est onéreuse , que le commandement et la loi
nous tient lieu de joug , et que notre inclination nous
porte toujours à le secouer , quand elle n'est pas ré-
glée par la raison. Ce vice nous est si naturel qu'il ne
faut pas même l'imputer au péché d'origine comme
à sa cause , puisqu'il est vrai que , jusque dans l'état
d'innocence , le premier homme , non-seulement y
fut sujet, mais y succomba, et que ce bienheureux
état qui l'exemptoit de toute autre foiblesse , ne
l'exempta pas de celle-ci , je veux dire , de cet or-
gueil secret qui le poussa à s'émanciper de l'obéissance
due à son souverain et à son Dieu. Car , comme re-
marque saint Ambroise , l'homme n'est pas tombé
dans ce désordre d aimer la liberté et l'indépendance ,
parce qu'il a désobéi à Dieu ; mais il a désobéi à Dieu
parce qu'il étoit sujet à ce désordre : et l'on ne peut
pas dire que son orgueil soit une suite de son péché ,
puisque l'Ecriture nous apprend au contraire que son
péché a été l'effet de son orgueil. Il est donc certain
que l'orgueil nous donne de lui-même un penchant
à nous licencier , et à nous affranchir des lois qui
nous sont imposées. Or , quoique cela soit ainsi , il
y a néanmoins des lois d'une autorité si vénérable ,
et d une obligation si bien fondée dans les principes
mêmes de la raison, que quelque passion que nous
ayons pour la liberté , nous ne pouvons presque nous
départir de l'attachement respectueux et de la sou-
l66 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
mission qu'elles exigent de nous ; et ces lois sont
celles de la religion et de la conscience : de la reli-
gion , qui nous lie à Dieu : car c'est de là qu'elle a
pris son nom; et de la conscience , qui nous assujet-
tit à nous-mêmes. Oui , tout ennemi qu'est 1 homme
de la dépendance , il a de la peine à ne pas aimer
ces deux lois , parce qu'il les envisage comme les
deux sources de son bonheur et de son salut éternel.
Tandis qu'il est encore dans l'intégrité et dans la
pureté des mœurs , rien de plus souple qu'il l'est à la
loi intérieure de sa conscience; rien de plus attaché
ni de plus soumis au culte de la religion. Cependant
il ne laisse pas d'ailleurs d'avoir toujours dans lui-
même le fond de cette pernicieuse liberté , ou plutôt
de ce pernicieux libertinage qui ne peut supporter la
gêne et la contrainte ; et lors même que nous nous
proposons de nous captiver sous l'empire de la reli-
gion et de la conscience , l'orgueil de notre esprit
nous suscite une autre loi directement opposée,
comme dit saint Paul , à toutes les lois de Dieu. Loi
qui consiste à ne reconnoître pour loi , que ce qui
nous plaît ; à n'écouter la conscience , qu'autant
qu'elle nous flatte ; à n'avoir plus de déférence pour
la religion , qu'autant qu'elle se trouve conforme à
nos vues, c'est-à-dire, à nous faire les arbitres de
l'une et de l'autre , et à vivre en effet selon notre ca-
price et selon les désirs de notre cœur.
Voilà donc comme une espèce de combat dans
l'homme entre son orgueil et sa raison ; sa raison qui
veut qu'il se soumette , et son orgueil qui ne le veut
pas ; sa raison qui lui apprend à se laisser conduire
DE LA LOI. 167
et gouverner surtout dans les choses de Dieu, et son
orgueil qui lui persuade de n'en croire que lui-
même ; sa raison qui autorise la religion et la cons-
cience comme ayant droit de souveraineté sur lui ,
et son orgueil qui se révolte contre cette souverai-
neté. Qui l'emporte des deux ? ni l'un ni l'autre ,
chrétiens, si nous avons égard aux commencemens.
Pourquoi ? parce que d'abord ils sont presque l'un
et l'autre de force égale : le respect de la conscience
et de la religion étant assez fort pour soutenir quel-
que temps contre l'amour déréglé de l'indépendance
et de la liberté; et l'amour de l'indépendance et de
la liberté étant trop violent pour être jamais entiè-
rement détruit par le respect de la religion et de la
conscience. Mais voici ce qui arrive , quand l'homme
commence à quitter Dieu , et que Dieu commence
à se retirer de l'homme ; c'est que dans la pratique
de ces deux devoirs qui touchent la religion et la
conscience , il observe les grandes choses avec quel-
que sincérité , et qu'il ne se fait plus une règle de
garder les petites. Il a toujours , ou il semble tou-
jours avoir de la vénération pour ce qui lui paroît
essentiel; mais il y a d'autres points moins imnortans
sur lesquels il se relâche sans scrupule ; et si vous
voulez savoir la raison de cette différence , elle est
claire , dit saint Grégoire pape : car elle est fondée
sur ce que les grandes choses, en ce qui regarde la
conscience et la religion , portent avec elles un
caractère si visible et si éclatant de l'autorité divine,
qu'il retient l'homme dans l'ordre; au lieu que les
petites, où ce caractère est moins remarquable , le
l68 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
rebutent par la sujétion qu'elles demandent. Que
fait-il donc? il se réduit aux premières; mais celles-
ci , il les abandonne. Pour ne pas devenir libertin ,
il veut être régulier dans les unes; et pour ne se pas
rendre trop dépendant , il s'accoutume à mépriser
les autres. Tel est le principe du désordre de l'homme.
Et cet état , quoique bien contraire aux desseins de
Dieu , quoiqu'iniiniment éloigné de la perfection
chrétienne, quoique très-dangereux pour le salut, ne
seroit pas , après tout , par lui-même , un état de
damnation , si l'on en demeuroit là. Mais voici le
progrès: c'est saint Bernard qui l'a observé, et qui
a pris soin de nous en développer le mystère dans
son excellent ouvrage des degrés de V humilité et de
V orgueil. Vous me demandez, dit-il , mes frères, ce
que fait dans l'homme cette liberté présomptueuse
qui le porte à négliger certaines obligations de cons-
cience moins rigoureuses et moins étroites ; et moi
je vous réponds qu'elle produit en lui les plus fu-
nestes effets. Car je dis qu'elle lui fait perdre insen-
siblement le respect et l'obéissance qu'il doit à Dieu.
Je dis qu'elle étouffe peu à peu dans lui la crainte
des jugeinens de Dieu. Je dis qu'elle le rend hardi
à tout entreprendre contre la loi de Dieu. Je dis
qu'après lui avoir fait contracter l'habitude des petits
péchés , et lui en avoir ôté la honte s elle lui donne
bientôt, selon rEcriiure, un front de prostituée
pour le plus grands crimes : Frons meretricis facta
est tibi (i) ; et que ces transgressions, quoique lé-
gères , sont autant de brèches fatales par où le
démon entre dans son cœur.
(i) Jcreni. 3.
DE LÀ LOI. 169
En effet , ajoute saint Bernard , je l'ai reconnu , et
l'expérience me l'a appris, que de même qu'un juste
qui marche avec ferveur dans la voie de Dieu , après
en avoir essuyé toutes les petites difficultés , se joue
des plus grandes , qu'il croyoit auparavant insur-
montables ; aussi un pécheur qui suit le cours et les
mouvemens de sa passion , à force de franchir le
pas dans les moindres occasions , en vient enfin jus-
qu'au point de ne trouver plus rien qui l'arrête dans
la voie de l'iniquité : Et quemadmodum justus ,
ascensis his gradihus , corde a la cri currit ad vitamy
sic iisdem descensis , impius jam absque laborefes-
tinat ad mortem (1). Voyez-vous , dit ce Père , com-
ment le juste et le pécheur , quoique par diiïerens
principes , acquièrent cette liberté , l'un pour la vie ,
et l'autre pour la mort ? La charité donne des ailes
à l'honûne juste, et la cupidité en donne au pécheur:
Illum proclivem charitas , illum cupiditas facit (2).
Le juste ne ressent pas sa peine, parce qu'il est animé
de l'amour de Dieu ; et le pécheur est insensible à
la sienne , parce qu'il est dans l'endurcissement : In
uno amor , in altero slupor laborem non sentit (3).
Dans l'homme juste , c'est l'abondance de la grâce ,
et dans le pécheur, c'est le comble du péché qui exclut
les remords et la crainte : In ilîo perfecta virtus 9 in
isto consummata iniquitas foras mitiit timorem{j+),
Tous deux s'avancent dans le chemin du vice ou de
ki vertu , et s'y avancent de telle sorte qu'ils n'en
sont pas même fatigués.
Mais avant que le pécheur en soit venu là , n'a-t-il
(1) Bera. — (2) Idem (3) Idem. — (h) Idem.
17O SUR LA PARFAITE OBSERVATION
rien à souffrir ? Ah ! mes frères , reprend saint Ber-
nard , il y en a qui souffrent : et qui sont-ils ? Ce
sont ceux qui voudraient tenir le milieu ; c'est-à-
dire , certaines âmes imparfaites qui voudraient se-
couer le joug de la conscience et de la religion dans
les petites choses , et qui ne voudraient pas le rompre
dans les grandes : Medii sunt qui fatigantur et
angustantur (1). Car ceux-là, dit-il, souffrent de
tous les côtés; et du côté de la grâce, à laquelle ils
résistent, et du côté de leur passion qu'ils ne satisfont
pas pleinement : la grâce les trouble , et la passion
les irrite : la grâce leur reproche d'avoir fait telles
démarches, et la passion au contraire de n'être pas
encore allés plus avant : la grâce leur dit : Falloit-il
mépriser Dieu pour si peu de chose ? et la passion :
Falloit-il ne se satisfaire qu'à demi? Ainsi ils demeu-
rent tout à la fois exposés à la peine intérieure de l'une
et de l'autre, ou , si vous voulez , ils goûtent tout à la
fois, et les amertumes du vice , et celles de la vertu,
sans en goûter la douceur. Mais prenez garde , pour-
suit saint Bernard , bientôt la passion et l'amour de
la liberté prévaut : car cet état de violence ne peut pas
durer; et il faut , ou que de la négligence des petites
choses l'homme passe jusqu'au mépris des grandes ,
ou qu'il rentre dans l'ordre dont il s'est écarté , et
qui est celui d'une entière soumission à Dieu. Et
parce qu'en matière de péché le retour est aussi diffi-
cile que le progrès est naturel , pour un pécheur qui
revient de celte licence présomptueuse , il y en a
cent autres qu'elle conduit à la perdition ; et c'est
(1) Bern.
DE LA LOI. 171
pourquoi saint Bernard en fait un degré d'orgueil si
dangereux pour le salut. En effet , écoutez bien , s'il
vous plaît , mes chers auditeurs , ce que je vais vous
dire : de là sont venus presque tous les scandales et
tous les désordres qui ont éclaté dans le inonde:
de là les grands attentats de l'hérésie et les prodi-
gieux égaremens de 1 impiété; de là les affreux relà-
chemens de la discipline de L'Eglise ; de là la déca-
dence des ordres les plus religieux et les plus fervens ;
de là la ruine d'une infinité d'ames chrétiennes qui
se sont perdues , et qui se perdent encore tous les
jours. Le voulez-vous voir dans une induction éga-
lement sensible et touchante ? suivez-moi.
J'ai dit les grands attentats de l'hérésie. Car , de
quoi étoil-il question, quand Luther, cet homme
né pour la désolation du royaume de Jésus-Christ ,
commença à répandre le venin de son erreur ? de
quoi s'agissoit-il ? à peine le sait-on , tant la chose ,
ce semble, importoit peu. Il trouvoit dans les indul-
gences, ou, pour mieux dire, dans l'application et
dans la concession des indulgences , certains abus
qui le choquoient : il auroit voulu en retrancher
l'excès et en rectifier l'usage. Etoit-ce donc là des
points si essentiels dans la religion ? Non , chrétiens :
mais , de quelque nature qu'ils fussent , la décision
ne lui en appartenoit pas : il n'en devoil point être
l'arbitre ni le juge. Cependant il le prétendit , et
sur cet article il osa traiter de superstitieuse la pra-
tique commune des fidèles. Où le mena ce premier
pas ? vous le savez, jusqu'à combattre les plus invio-
lables maximes de la foi orthodoxe. Ce toit peu de
I72 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
chose que la matière qui s';igitoit : mais ce fut assez
pour le rendre hardi à innover. De l'usage de l'in-
dulgence il en vînt à la substance même qu il rejeta»
Et parce que la foi de l'indulgence avoit du rapport
et de la liaison avec celle du purgatoire, après avoir
décrié l'indulgence , il n'hésita plus à attaquer la
créance du purgatoire. La foi du purgatoire étoit le
fondement de la prière pour les morts ; il abolit la
prière pour les morts. Cette prière se tronvoil auto-
risée par les liturgies , et par le sacrifice de la messe ;
il renonça au sacrifice de la messe , non sans peine ,
il est vrai, mais enfin il y renonça. Cela l'engageoit
dans le mystère de la satisfaction de Jésus-Christ ,
du mérite des bonnes œuvres , de la justification des
hommes ; il ne respecta rien , satisfaction , mérites,
bonnes œuvres , il dogmatisa sur tout. Là - dessus
l'Eglise s élève contre lui ; il ne connoît plus d'autre
église que celle des prédestinés , qui est invisible.
Le souverain pontife le déclare anathême , et ii
déclare lui-même le souverain pontife antechrist.
On lui oppose les livres de l'Ecriture ; il désavoue
pour livres de l'Ecriture tous ceux qui lui sont
contraires. On le presse au moins par ceux qu'il
reçoit , et il s'obstine à n'en point recevoir dont il
ne soit lui-même l'interprète pour en déterminer le
sens. On convoque des assemblées et des conciles :
mais ii proteste contre les conciles , et il ne veut
pour règle que l'esprit intérieur qui le gouverne.
Voilà le dernier emportement de 1 hérésie. Pensoit-il
en venir-là ? non : il confessa lui-même cent fois
qu'il étoit allé plus loin qu'il ne vouloit , et il s'éton-
DE LA LOI. iy3
woit îe premier des progrès de sa secte et de ses
erreurs. Mais il n'en, devoit pas être surpris, puisque
le caractère de l'esprit de l'homme est de se licencier
toujours quand il a pris une fois l'essor. Ce seul point
de l'indulgence fut comme un levain : Modicumfer-
mentum (i)5 mais un levain qui , venant à s'enfler
par l'orgueil de cet hérésiarque , corrompit en peu
de temps, selon l'expression de l'évangile, toute la
masse , et fit de ce catholique , de ce religieux , un
apostat.
J'ai dit les prodigieux égaremens de l'impiété.
Voyez, mes frères, ces libertins de profession dont
le monde est rempli, qui prenant pour force d'esprit
l'endurcissement de leur cœur, font gloire de n'avoir
ni foi ni loi. Ne croyez pas que cet état d'irréligion
où ils vivent se soit formé tout à coup , ni qu'ils
aient d'abord effacé de leur esprit ces notions géné-
rales de l'existence et de la providence d'un Dieu ;
c'est ce qui ne peut être , et ce qui ne fut jamais.
En effet , leur libertinage , je dis , libertinage de
créance , commence d'abord , par où ? que sais-je ?
par quelques railleries qu'ils font de certaines dévo-
tions populaires : cela leur semble léger , et peut-être
est-il tel qu'il leur paroît. Mais laissez croître ce petit
grain ; bientôt ils ne craignent point de censurer les
dévotions reçues et approuvées de toute l'Eglise :
c'est quelque chose de plus. Ensuite ils étendent leur
censure jusqu'à nos plus saintes cérémonies : témé-
rité encore plus grande. De là ils passent au mépris
des sacremens ; autre degré de présomption. Ce mé-
(1) 1. Cor. 5.
174 SL1R LA PARFAITE OBSERVATION
pris est suivi d'une révolte secrète et intérieure contre
nos mystères mêmes : disposition prochaine à l'ex-
tinction de la foi. Enfin, ils ne considèrent plus la
religion que comme une police extérieure, nécessaire
pour contenir les peuples : maxime pleine d'abomi-
nation. Cela joint aux réflexions qu'ils font sur les
événemens du monde , les fait douter s'il y a une
Providence ; surcroît d'aveuglement , dont Dieu les
punit. Ne sachant plus s'il y a une Providence, ils ne
savent pas trop s'il y a un Dieu , ni s'ils ont une
ame spirituelle capable de le posséder , parce que
tout cela leur devient incertain : dernier comble de
l'impiété. Or , remontez au principe du mal , et
tachez à le découvrir; ce n'est rien ou presque rien:
mais votre Prophète l'a dit, Seigneur, et il est vrai,
que l'insolence de ceux qui se retirent de vous va
toujours croissant : Superbia eorum qui te oderunt ,
ascendit scmper (i).
Est-ce ainsi qu'il en va à l'égard des mœurs ? oui ,
chrétiens , et plus même à l'égard des mœurs qu'à
l'égard de la foi. Car, comme dit saint Ambroise , les
lois qui nous obligent à bien vivre , nous tenant encore
plus dans la dépendance que celles qui nous obligent
à croire , nous avons plus de penchant à les violer.
Tant de relâchemens que nous déplorons, d'où ont-
ils pris leur origine , demandoit saint Bernard , sinon
de la liberté démesurée avec laquelle les chrétiens
lâches et les mondains , n'écoutant que leur amour-
propre et leur orgueil, ont négligé premièrement
les petites observances, et puis se sont peu à peu
(i) Ps. 73.
DE LA LOI. 175
déchargés des grandes ? Ces relâchemens se sont-ils
jamais introduits par un soulèvement subit et général
des fidèles, et par une rébellion formée de leur part
contre les saintes lois que l'Eglise leur prescrivoit ?
Non , répond saint Bernard ; mais ils ont toujours
commencé par des exemptions en apparence res-
pectueuses , que chacun , sous divers prétextes , a
voulu s'accorder au préjudice du droit commun , pré-
tendant qu'en telle et telle circonstance, la loi n'étoit
pas faite pour lui , et se souciant peu des consé-
quences que son mauvais exemple devoit produire
dans les autres. D'où vient que le monde chrétien
s'est vu , quelquefois avec étonnement, plongé dans
l'abîme d'un désordre universel , sans qu'on pût dire
ni quand , ni comment il y étoit tombé , si ce n'est,
ajoute le même Père , parce qu'il y étoit tombé par
des degrés et par des chutes presque insensibles :
dépravation énorme dans ses accroissemens , mais
si imperceptible dans sa naissance , qu'à peine l'a-
t-on pu remarquer. Pourquoi tant de synodes et tant
de conciles assemblés pour la réformation , non
pas de la foi , mais de la discipline , qui s'afïbiblit
et qui dégénère toujours ? n'étoit-ce pas pour ré-
fréner cette licence , si funeste et si contagieuse , qui
se glisse aussi bien dans le christianisme et dans les
ordres les plus saints , que dans les sociétés les plus
profanes ? Et pourquoi l'Eglise , malgré le soin con-
tinuel qu'elle a apporté à réformer ses enfans et à se
réformer elle-même, a-t-elle néanmoins été comme
forcée de consentir à l'abolition de ces lois si salu-
taires et si sages , qui furent autrefois en vigueur ,
176 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
et qui n'ont cessé d'y être que parce que l'abondance
de l'iniquité a prévalu ? n'est-ce pas par de légères
trangressions que ce changement a commencé ? Ce
n'est pas assez. Pourquoi saint Bernard , écrivant à
un grand pape, se plaignoit-il hautement d'une espèce
de corruption dont il rejetoit en partie le blâme sur
la cour romaine , et qui consistoit à accorder trop
aisément toutes sortes de dispenses ? n'en apportoit-
il pas la raison , savoir , que cette facilité des prélats
et des supérieurs à dispenser , angmentoit de plus
en plus l'inclination violente qu'ont les hommes à
s'émanciper ? Hé quoi , saint Père, lui disoit-il , avec
un zèle respectueux , mais tout évangélique , falloit-il
donc faire des lois s s'il devoit y avoir tant d'exemp-
tions et tant de dispenses? ne savez-vous pas que vous
avez des hommes à conduire s c'est-à-dire , des créa-
turesennemies de l'assujettissement, etquil faut à leur
égard, non point de la tolérance et de la mollesse pour
relâcher , mais de la force et du courage pour leur
résister ? et ne voyez-vous pas jusqu'à quel point s'est
accru cet abus des dispenses; en sorte qu'après les
avoir autrefois reçues comme des grâces , on les exige
maintenant comme des dettes; et qu'au lieu qu'elles
ne se donnoient que pour des sujets importans , ou
les obtient aujourdhui pour les raisons les plus
vaines et les plus frivoles ? quoi donc , poursuivoit-
il , vous défend-on par là de dispenser ? non , mais
de dissiper : Quid ergo , inquis , prohibes dispen-
sare ? non , sed dissipare (1). Là où la nécessité
aura lieu , la dispense est excusable ; là où l'intérêt
(1) Bernard.
public
DE LA LOI. I77
public et la gloire de Dieu se trouveront engagés ,
elle est louable ; mais hors de la nécessité et de l'uti-
lilé commune, ce n'est plus une dispense, mais une
dissipation : Ubi neutrum , jam non dispensatio ,
sed dissipaiio crudelis est (1); dissipation cruelle:
pourquoi? parce qu elle damne également, et le supé*
rieur qui dispense , et l'inférieur qui est dispensé ;
parce qu'elle fomente dans les esprits cet amour de
l'indépendance , qui , des plus petites fautes , conduit
aux plus grands désordres.
Que seroit-ce maintenant, si j'examinois en détail
d'où vient la réprobation particulière de tant d'ames
qui périssent , et qui suivant le cours du monde ,
s'égarent de ia voie du salut ? n'est-ce pas ordinai-
rement des moindres péchés ? car voit-on des justes
se pervertir dans un moment? voit on des pécheurs
commencer à se déclarer par les derniers scandales ?
Non, disoit saint Grégoire pape, il n'en va pas ainsi :
il y a un apprentissage pour le vice aussi bien que
pour la vertu. Quelque disposition que nous ayons
au mal , il faut même livrer des combats avant que
d'être tout-à-fait méchant. C'est par la vanité , ajoute
ce saint docteur ; et retenez bien cette parole , elle
est belle : c'est par la vanité que nous parvenons à
l'iniquité, et nous y parvenons infailliblement, lors-
que notre volonté , accoutumée à de petits péchés ,
n'est plus touchée de l'erreur des crimes ; tellement
que , par cette habitude , dont elle s'est en quelque
façon nourrie et fortifiée , elle acquiert enfin dans
sa malice , je ne dis pas seulement de la tranquillité ,
(1) Bernard.
TOME lit, 12
178 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
je ne dis pas seulement de 1 impunité , mais de l'au-
torité : A vanitate ad iniquilatcm mens nostra du-
citur , si assueta malis levibus graviora non per-
horrescat , et ad quamdam autoritatem nequitiœ
per culpas nutrita perveniat (i). Rien de plus vrai ,
chrétiens , ni de plus solide que la pensée de ce Père ;
car c'est, par exemple , la vanité d'une conversation
trop libre, qui sera la source de la damnation de ce
jeune homme; c'est la vanité des habits et des ajus-
temens , qui servira d'entrée au démon pour séduire
et pour perdre cette femme ; c'est la vaine curiosité
délire tel livre , qui entamera l'innocence de celui-
ci; c'est une vaine complaisance pour le monde , qui
deviendra la ruine de celle-là. Je m'explique.
Vous voulez être vêtue comme les "autres, et en
cela vous ne comptez pour rien de vous affranchir
d'une certaine régularité à quoi vous réduit le chris-
tianisme : voila la vanité; mais cette vanité vous ren-
dra idolâtre de vous-même , mais cette vanité vous
inspirera des désirs de plaire aussi funestes que cri-
minels, mais cette vanité fera périr avec vous je ne
sais combien d'ames créées pour Dieu et rachetées
du sang d'un Dieu ; voilà l'iniquité : A vanitate ad
iniquitatem. \ ous voulez vous satisfaire en lisant ce
livre profane et dangereux , et sur cela vous étouffez
les remords de votre conscience ; voilà la vanité :
mais ce livre vous fera perdre le goût de la piété ,
mais ce livre vous remplira l'esprit de folles imagi-
nations , et même des plus sales idées du vice , mais
ce livre fera naître dans votre cœur des tentations
(1) Gregor.
DE LA LOI. 179
auxquelles vous ne résisterez pas : voilà l'iniquité :
A vanitatc ad iniquitatem. Il vous plaît d'entretenir
encore quelque commerce avec cette personne , de
lui écrire , de la voir , de converser avec elle , et
vous êtes sûr de vous - même comme si tout cela
étoit innocent voilà la vanité ; mais ce reste de
commerce rallumera bientôt le feu que la grâce de
la pénitence avoit éteint , et feia revivre toute la
passion : voila l'iniquité : A vanilate ad iniquitatem.
D'abord ce n'est qu'enjouement , que galanterie,
que belle humeur : et c'est ce que saint Grégoire ap-
pelle vanité; mais de là s'ensuit ce que Guillaume
de Paris appelle les troupes et les légions du démon
de la chair : Exercitus et acies carnis , c'est-à-dire ,
de là les premiers sentimens du péché, de là les con-
sentemens criminels aux désirs du péché , de là les
actions honteuses qui mettent le comble au péché ,
de là les attachemens opiniâtres à l'habitude du péché,
de là les prétendues justifications dont on s'autorise
dans l'état du péché , de là la gloire impie et scan-
daleuse que l'on tire ou que l'on veut tirer du péché,
de là l'insolence avec laquelle on soutient le péché.
Car , tout cela , chrétiens , a une liaison et un enchaî-
nement nécessai ' ; et dire : J'irai jusque-là et je ne
passerai pas outre; je me permettrai telle chose et je
ne m'accorderai rien davantage , c'est n'avoir pas les
premiers principes de la connoissance de soi-même :
pourquoi ? parce que la règle est infaillible , que de
la vanité nous allons à l'iniquité : A vanitate adini*
(juitatem.
C'est à quoi , mon cher auditeur , vous ne pouvez
12.
i8o SUR LÀ PARFAITE OBSERVATION
trop prendre garde , et ce qui demande toute votre
étude et tous vos soins. Je n'ignore pas qu'une ob-
servation parfaite de la loi , je dis de toute la loi et
des moindres devoirs qu'elle nous impose , a ses
peines , et qu'il faut savoir pour cela prendre sur
soi-même en bien des rencontres, et se contraindre;
mais l'évangile ne nous enseigne point une autre voie
du salut que la voie étroite : Arcta via est auœ ducit
ad vilam (i). Et voilà pourquoi le Sauveur du monde
nous a tant avertis de nous faire violence à nous-
mêmes , parce que le royaume des cieux ne s'em-
porte que par la violence : Regnum cœlorum vim
patitur, et violenti rapiunt illudi^z); voilà pourquoi
i! nous a tant exhortés à faire eiïbrt : Contendiie.
De croire que la porte du ciel s'élargisse , ou qu'elle
se rétrécisse à votre gré3 c'est une erreur, dit saint
Chrysostôme , puisque saint Jean dans son Apoca-
lypse , nous déclare qu'elle est de bronze et d'airain,
et en effet, prenez telles libertés qu'il vous plaira , ac-
cordez-vous à vous-mêmes tels privilèges que vous
voudrez , jamais la loi de Dieu ne changera ni ne
pliera ; et tous les adoucissemens dont vous userez
ne la feront pas relâcher d'un seul point de sa sévé-
rité. Au contraire , plus vous entrepiendrez sur elle ,
plus vous tâcherez à vous la rendre favorable , et plus
elle deviendra redoutable pour vous; car alors , bien
loin de vous favoriser , elle s'élèvera contre vous et
elle vous condamnera. Or , cela supposé , comment
devons-nous agir, si nous sommes sages? comment
devons - nous raisonner ? n'esl ce pas de la sorte ?
(i.)-Mattli. 7. — (3) Matth. 11.
.
DE LA LOI. l8ï
Le chemin du salut est étroit ; il faut donc que je
resserre aussi ma conscience : car il n'y a point de
danger pour moi de me restreindre dans les bornes
de mon devoir , mais je dois tout craindre si je viens
jamais à les franchir. Je ne puis être trop soumis à
Dieu, mais je cours risque de me perdre si je ne le suis
pas assez ; et cet esprit d'indépendance, qui pourroit
peut-être me réussir en traitant avec les hommes ,
ne sauroit m'attirer, de la part de Dieu , que le sou-
verain malheur. Ah! chrétiens, on cherchoit autre-
fois des remèdes efficaces pour bannir les scrupules
du monde : et moi , par un sentiment bien opposé ,
je voudrois que ce qui s'appelle le monde fût au-
jourd'hui rempli de scrupules. Oui , plût au Ciel que
tant d'ames libertines fussent converties en scrupu-
leuses! Dieu y trouveroit sa gloire , et elles y trou-
veroient leur sûreté : ce seroit en elles une foiblesse ,
mais dont il seroit bien plus aisé de les guérir que de
la malheureuse présomption qui les rend si hardies
à transgresser la loi. Il ne s'agit ici que de petites
choses , j'en conviens, mais parce nous sommes su-
perbes, c'est une première raison pour être en garde,
jusque dans ces petites choses, contre nous-mêmes :
à quoi j'ajoute que nous sommes aveugles et peu éclai-
rés ; seconde raison qui va faire le sujet de la seconde
partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Pour peu que nous prenions soin de nous étudier
nous-mêmes, nous reconnoîtrons bientôt que l'igno-
rance et l'aveuglement sont les apanages du péché.
182 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
L'expérience ne nous l'apprend que trop. Mais puis-
que nous marchons dans les ténèbres , conclut ad-
mirablement saint Augustin , il faut donc que nous
mesurions tous nos pas, et que notre circonspection
supplée au défaut de nos lumières. Or , elle n'y peut
suppléer qu'en nous faisant observer inviolablement
cette maxime , d'être exacts et religieux jusque dans
les plus petites choses. Voilà , dit ce grand docteur,
le correctif nécessaire de notre ignorance en ce qui
regarde la conduite du salut. Je considère , ajoute-
t-il , ces ténèbres de l'esprit humain en deux ma-
nières bien différentes : en tant que ce sont les peines
du péché, et qu'elles ont rapport à la justice de Dieu;
et en tant qu'elles nous sont volontaires , et qu'elles
viennent de la malignité de notre cœur. Comme peines
du péché , je les déplore ; comme effets de notre
volonté., je les déteste : mais dans l'une et dans l'autre
vue , elles me causent de saintes frayeurs ; et après
avoir bien examiné , je ne trouve point d'autre voie
pour en éviter les suites funestes, que d'être fidèle à
Dieu dans les plus légères obligations et dans l'ac-
complissement des moindres devoirs. Sans cela il est
impossible que je ne m'égare et que je ne tombe
dans des abîmes d'où peut - être je ne me retirerai
jamais.
Ce sentiment n'est-il pas bien raisonnable, et n'est-
ce pas celui que nous devons prendre ? Pûen , mes
chers auditeurs , où les hommes soient plus sujets à
se tromper et plus exposés à l'erreur , qu'en ce qui
regarde la conscience et la religion. Ecoutez la raison
qu'en apporte saint Grégoire pape ; elle est remar-
DE LA LOI. l83
quable et digne de lui: c'est dans ses morales sur Job.
Un objet, dit ce grand pape , pour être vu clairement
et distinctement , doit être , à l'égard de l'œil qui le
voit , dans une juste dislance ; c'est-à-dire , qu'il
n'en doit être ni trop proche, ni trop éloigné : car,
dans une trop grande proximité , il empêche son
action ; et dans un trop grand éloignemenl, il épuise
sa vertu : en sorte que l'œil , tout clairvoyant qu'il
est, ne peut apercevoir les choses les plus visibles,
quand elles sont , par rapport à lui , dans l'une ou
dans l'autre de ces situations. Il en est de même de
notre esprit et de ses connoissances : et voilà, dit le
même saint , ce qui nous rend aveugles dans les de-
voirs de la conscience et de la religion. Car les ma-
tières de la religion sont infiniment élevées au-dessus
de nous , et c'est pour cela que nous les peidons de
vue , parce qu'elles sont , pour ainsi dire , hors de la
sphère et de l'activité de notre esprit ; et celles
de la conscience sont au- dedans de nous- mêmes :
car , qu'est-ce que la conscience , dit saint Bernard
dans le traité qu'il en a fait, sinon la science de soi-
même ? Conscient! a quasi sui ipsius scient ia (i).
Comme donc il arrive que l'œil , destiné à voir tout ce
qui est hors de lui, ne se voit point néanmoins lui-
même : ainsi l'esprit de l'homme est-il pénétrant ,
subtil , plein , si j'ose employer ce terme , de sagacité
pour tout le reste, hors pour la conscience, qui est
son œil , et par où il doit se connoître.
Mais que s'ensuit -il de là? ah ! chrétiens , vous
prévenez déjà ma pensée , et plaise au Ciel qu'elle
(1) Bem.
l84 SUR LA PARFAITE OESERVATION
vousserve de règle dans la pratique ! c'est que l'homme
étant aveugle dans ces deux choses, je dis en ce
qui regarde la religion et la conscience , il est iné-
vitable pour lui de s'y tromper , s'il n'apporte un
soin extrême à se préserver des illusions où son aveu-
glement le peut conduire ; de s'y tromper , dis-je,
ne perdez pas la réflexion qu'ajoute saint Bernard ,
non pas en supposant pour grandes les fautes qui
sont légères de leur nature , car il est rare que son
erreur le mène là ; mais en supposant pour légères
celles qui sont en effet importantes: illusion qui lui
est très -ordinaire ; c'est-à-dire, qu'il est sujet à
traiter de bagatelle en matière de conscience et de
religion, des choses où la religion néanmoins et la
conscience se trouvent notablement intéressées ; à ne
compter pour rien ce qui devant Dieu doit être censé
pour beaucoup ; à juger pardonnable et véniel ce
qui de soi-même est criminel et mortel ; à diminuer
par de fausses opinions la rigueur des plus étroites
obligations: car tout cela, ce sont autant d'effets de
l'aveuglement de l'homme. Et parce que cet aveu-
glement ne le justifie pas : parce que c'est un aveu-
glement, ou affecté par malice, ou formé par négli-
gence, ou fomenté par passion , qu'arrive-t-il encore?
ce que nous éprouvons tous les jours: que, pour
connoitre mal les petites choses , l'homme est exposé
à manquer dans les plus essentielles; que, suivant
les erreurs dont il se prévient sur ces fautes prétendues
légères , il lui est aisé de commettre de véritables
crimes ; et que , pensant ne faire qu'un pas dont les
suites sont peu à craindre , il court risque de se pré-
DE LA LOI. 103
cipiter et de se perdre , s'il ne s'impose cette loi
d'avoir pour Dieu une fidélité entière , et de ne rien
négliger, jusqu'aux plus menues pratiques. Car cette
loi bien observée le met à couvert de tout , et fait,
pour parler de la sorte , qu'il peut être aveugle en
assurance, puisqu'il est certain que tant qu'il s'at-
tachera à cette maxime , quand il seroit du reste
rempli d erreurs , quand son esprit seroit obscurci
des plus épaisses ténèbres , il ne s'égarera jamais ,
et que toujours il marchera aussi droit que s'il avoit
pour se conduire toutes les lumières d'une souve-
raine prudence : pourquoi ? parce que la loi qu'il
s'est prescrite lui servira de guide ; et voilà le second
principe sur lequel j'ai fondé ma proposition : que ,
dans ce qui touche la religion et la conscience , il
est d'une importance extrême de se resserrer toujours
plutôt que de se licencier en aucune manière et de
se relâcher.
En effet , ne l'avons-nous pas vu , et ne le voyons-
nous pas encore , que le relâchement sur certains
points estimés peu nécessaires , est un des pièges les
plus dangereux pour nous surprendre et pour nous
faire tomber dans les plus grands désordres? en vou-
lez-vous des exemples par rapport à la religion ?
Souvenez-vous , mes chers auditeurs , de ce qui est
rapporté par saint Augustin dans un de ses traités
sur saint Jean , et de la fameuse dispute émue entre
un manichéen et un catholique au sujet d'une mou-
che qui , par hasard , servit d'occasion à la plus cé-
lèbre des contro\ erses qui partageoient alors les es-
prits. Est-il croyable , disoit au catholique le mani-
l86 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
chéen , qu'un si petit insecte , et d'ailleurs si importun
à l'homme, ait été créé de Dieu ? Non , lui répondit
celui-ci avec simplicité , je ne le puis croire. Pre-
nez garde , dit saint Augustin ; il étoit catholique de
profession , bien intentionné pour la vraie créance,
et fort éloigné de cet esprit superbe et présomptueux
qui conduit au libertinage et à l'impiété ; mais il
étoit ignorant , et il ne concevoit pas que la produc-
tion d'une mouche fût quelque chose dont son ad-
versaire pût se prévaloir et prendre avantage sur lui.
Que fit le manichéen ? on vous l'a dit cent fois : de
la mouche , il lui persuada d'accorder le même pour
l'abeille ; de l'abeille il le poussa jusqu'à l'oiseau , de
l'oiseau à la brebis, de la brebis à l'éléphant ; enfin ,
îl lui fit avouer que Dieu n'étoit pas le créateur de
l'homme. D'où procéda une si grossière erreur ? de
l'aveuglement de l'esprit , qui , séduisant le catho-
lique , lui fit négliger et compter pour peu ce qui
néanmoins étoit un point fondamental.
En faut-il un exemple encore plus sensible et plus
connu ? De 1 hérésie manichéenne , passons à l'hé-
résie arienne , et voyez sur quoi rouloit en ces pre-
miers temps le schisme du monde chrétien. Il se ré-
duisoit tout à un seul mot : savoir , si le Verbe
devoit être appelé consubstanliel , c'est-à-dire , de
même substance que son Père , comme le vouîoient
les défenseurs de la vérité , ou s'il étoit seulement
semblable en substance à son Père , comme le sou-
tenoient les partisans d'Arius. Cette question , re-
marque saint Hilaire, sans parler des schismatiques ,
partageoit même entre eux les orthodoxes : les uns
ml
DE LA LOI. 187
prétendant que c'étoit peu de chose, et les autres en
faisant un article capital. Pourquoi , disoient les pre-
miers, tant de chaleur et tant de bruit? Que ce soit
consubstantiel qui l'emporte , ou semblable en subs-
tance , une différence si légère doit-elle troubler le
repos de l'Eglise ? est-il juste qu'un si petit sujet
cause une division si universelle , et que pour une
syllabe , pour une lettre dont on ne convient pas ,
plus de la moitié du monde soit retranchée de la
communion des fidèles ? C'est ainsi qu'ils partaient
avec un zèle aveugle et indiscret ; et parce qu'ils ne
connoissoient pas assez ce mystère de la divinité du
Verbe , en négligeant une syllabe dont il s'agissoit,
ils ruinoientle fondement de la religion chrétienne:
au lieu que saint Athanase et les vrais fidèles avec
lui , mieux instruits et plus éclairés , vouloient qu'on
sacrifiât tout pour ce seul mot consubstantiel , prêts
à mourir eux-mêmes , et a le maintenir par l'effusion
de leur sang , tant ils le jugèrent nécessaire pour
conserver la pureté de la religion catholique. N'est-ce
pas ainsi qu'en mille rencontres , lorsque l'Eglise ,
usant de son autorité , a voulu décider et régler des
points de foi , ses ennemis pour éluder des décisions
opposées à leurs sentimens , et auxquelles ils refu-
soient de se soumettre , les traitoient de questions
vaines et inutiles ? Je ne dis point combien cette con-
duite répugne à l'humilité de la foi et à la prudence
évangélique : c'est assez que vous compreniez par là
l'obligation indispensable que nous avons de respecter
jusqu'aux plus petites choses, partout où la religion
l88 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
est mêlée, puisqu'il est vrai que notre ignorance
nous expose à de si funestes égaremens.
Que n'ai-je le temps , pour la perfection de ce dis-
cours , d'appliquer aux mœurs et à la conscience , ce
que j'ai dit de la foi et de la religion ! Que ne puis-je
produire ici certains genres de péchés , toujours
griefs en quelque sujet que ce soit, dès qu'ils sont
volontaires , mais que l'ignorance nous fait mettre
souvent au nombre des petits péchés ! combien en
pourrois-je compter d'autres dont nous mesurons la
grièveté, ou la légèreté , non suivant ce qu'ils sont
en effet dans les conjonctures présentes , mais selon
nos idées et les désirs de notre cœur ! Sénèque disoit
un beau mot : que nous n'estimons grands certains
dons de la fortune , et certains établissemens du
monde , que parce que nous sommes petits : Ideà
magna œstimamus , quia parvi sumus (i). Mais ici,
au contraire, il y a mille choses qui ne nous pa-
roissent petites , que parce que notre aveuglement
est grand. Ce n'est point une simple réflexion que
je fais , c'est une règle que je vous propose , et une
règle nécessaire dans la conduite de la vie. Oui ,
chrétiens , je dis qu'il y a certains genres de péchés
où nous nous trompons toujours, quand nous les
supposons légers, parce qu'ils ne sont jamais tels
dans l'idée de Dieu. Ainsi cet abominable péché , ce
péché honteux que saint Paul nous défend de nom-
mer , est-il toujours mortel et toujours un sujet de
damnation , dès qu'il est accompagné d'un consen-
(i) Senec.
DE LA LOI. 189
tement libre. Opinion constante , et si autorisée
parmi les théologiens , que ce ne seroit pas seule-
ment une témérité de la contredire , mais un scan-
dale. Dans l'impureté , dit le savant Guillaume de
Paris , rien de léger , rien de véniel. Cependant ,
qui le sait ? qui de vous en est persuadé ? qui de vous
a pris soin de s'en instruire? combien y a-t-il là-
dessus d'erreurs répandues dans le monde , et, par
une suite nécessaire , combien de crimes se com-
mettent tous les jours dans la fausse et malheureuse
prévention que ce ne sont point des fautes qui attirent
la haine de Dieu? J'ajoute qu'il y a d'autres péchés ,
tantôt griefs , tantôt légers , dont nous ne mesurons
la malice que selon les divers intérêts qui nous gou-
vernent. Avons-nous fait au prochain l'injure la plus
atroce? ce n'est rien, à nous en croire : mais nous
a-t-il offensés? la moindre injure que nous en avons
reçue est un monstre à nos yeux. Jamais l'agresseur
a-t-il reconnu tout le tort quil a , et jamais l'of-
fensé est-il convenu du peu de tort qu'on lui a fait?
l'un l'augmente, l'autre le diminue , chacun comme
1 amour-propre et sa passion l'inspirent. Jusque dans
le tribunal de la pénitence , où nous prétendons
agir avec Dieu de bonne foi, combien de railleries
et de médisances , combien de paroles piquantes que
l'on compte pour des bagatelles, et sur quoi Ton ne
daigne pas même s'expliquer ? Est-ce qu'elles sont
toutes en effet de ce caractère , et qu'il n'y en ait
presque aucune qui puisse nous causer de justes re-
mords? Est-ce que nous voulons mentir au Saint-
Esprit , et les dissimuler malgré les remords de la
190 SUR LA PARFAITE OBSERVATION
conscience? Non, chrétiens: mais c'est que nous
sommes aveugles, et que notre aveuglement nous
empêche de les apercevoir et d'en être touchés.
Quel remède, mes chers auditeurs, et quel parti
prendre pour se garantir des suites d'un aveugle-
ment si pernicieux? Ah! Seigneur, vous me l'avez
appris : c'est de me contenir dans les bornes d'une
exacte et entière soumission à votre loi ; c'est de ne
me permettre quoi que ce soit qui puisse en quelque
sorte blesser votre loi; c'est de n'affecter jamais une
fausse liberté , qui si souvent , lors même que je
l'ignorois , et parce que je l'ignorois , m'a rendu
prévaricateur de votre loi. Voilà le moyen , ô mon
Dieu ! dont vous m'avez pourvu et que je dois mettre
en œuvre. Sans cela ma perle est inévitable: car il
faudroit , pour me garantir des chutes fatales dont
je suis menacé, ou que mon aveuglement cessât, ou
qu'une étude constante et assidue de mes devoirs sup-
pléât aux lumières qui me manquent. De n'être plus
aveugle ni exposé aux erreurs de mon esprit, c'est
ce que je ne puis espérer : car étant pécheur , telle est
ma triste destinée ; et comme il ne dépend pas de
moi d'être exempt de toutes les foiblesses de Ja con-
cupiscence , aussi ne puis-je être dans celte vie ab-
solument dégagé des ténèbres de l'ignorance, puisque
c'est une peine de mon péché. De combattre cette
ignorance par des réflexions continuelles sur le
nombre et la qualité de mes devoirs, il est vrai que
je le puis ; mais le ferai-je toujours l et quand je le
ferois, aurai-je toujours assez de lumières pour y
réussir, c'est-à-dire, pour connoîlre clairement et
DE LA LOI. 191
distinctement ce qui est d'une obligation rigoureuse ,
et ce qui ne Test pas? et quand enfin je le connoî-
trois , aurai-je toujours assez de force et assez de
résolution pour agir selon mes connoissances ? Ah!
Seigneur , il est bien plus court et bien plus sûr de
m'interdire tout péché, de quelque nature qu'il puisse
être. Outre que j'aurai l'avantage d'en être plus agréable
à vos yeux , outre que je me ferai un mérite de vivre
dans un plus parfait attachement à vos volontés , outre
que ce sera une consolation pour moi de penser que
je suis du nombre de vos fidèles serviteurs , ou que
je tâche au moins à vous servir comme eux; motif à
quoi je dois être plus sensible qu'à toutes les récom-
penses que je pourrois attendre de vous , je n'aurai
plus besoin , quand il s'agira de votre loi , de l'exa-
miner de si près , ni de chercher tant d'éclaircisse-
ment et d'aller à tant de conseils, qui souvent me
flattent au lieu de m'instruire , ou qui m'embarrassent
au lieu de me calmer. Cette exactitude , cette régu-
larité dans les plus petites choses me tiendra lieu de
tout le reste. Avec cela je pourrai compter sur vous
et sur moi-même : sur vous , parce que vous vous
êtes engagé à combler de vos grâces une ame qui
vous donne tout sans réserve; sur moi-même, parce
que j'aurai le plus assuré préservatif contre ma fra-
gilité naturelle et contre le penchant de mon cœur.
Heureux , mes frères , si vous entrez dans ces sen-
timens ! Méditez bien cette maxime de saint Bernard ,
que ce seroit un miracle , si celui qui se permet tout
ce qui lui est permis , ne se laissoit pas emporter à
ce qui lui est défendu. Souvenez-vous de cet oracle
192 SUR LA PARFAITE OBSERVATION DE LA LOI.
du Saint-Esprit , que quiconque méprise les petites
choses , tombe peu à peu , et même , sans y prendre
garde , dans les grandes. N'oubliez, jamais que vous
êtes foibles , et que vous ne pouvez mieux vous pré-
cautionner contre le péclié , qu'en évitant jusqu'à
l'ombre même du péché. Enfin , mettez-vous en état
d'entendre de la bouche de Jésus-Christ cette con-
solante parole : Venez , bon serviteur ; parce que
vous m'avez été fidèle en peu de chose , prenez pos-
session de mon royaume céleste, et goûtez-y une
félicité éternelle. Puissions-nous tous y parvenir,
chrétiens ! c'est ce que je vous souhaite , etc.
SERMON
SERMON
POUR LE
JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR LA RELIGION ET LA PROBITE.
Omnes quibabebantinfirmosvariis languoribus , ducpbant
illosad Jesum. At ille singulis raanus imponens, curabat eos.
Exibant autem daemonia à multis, clamantia, et dieentia :
Quia tu es Filius Dei. Et increpans non sinebat ea loqui , quia
sciebant ipsum esse CbristuuK
Tous ceux qui avalent des malades de diverses maladies 9
tes amenaient a Jésus , et il les guérissoit tous en les touchant.
Or , les démons sortaient de plusieurs possédés , criant et
disant : Fous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait , et ne
leur permettait pas de parler , parce qu'ils savoient qu'il étoii
le Messie. En saint Luc , cbap. 4*
l^i 'est le témoignage que rendent au Sauveur du
monde , dans notre e'vangile , ces esprits de ténèbres1
à qui il faisoit sentir son souverain pouvoir, en les
chassant des corps , et dont il étoit venu sur la terre
renverser l'injuste domination. Témoignage certain ,
puisqu'ils savoient et qu'ils avoient appris par de si
sensibles épreuves ce qu'il étoit : Quia sciebant ipsum
esse Christum (i). Témoignage public ? puisqu'ils
le disoienl et qu'ils lefaisoientsi hautement entendre:
Clamantia , et dicentia quia tu es Filius Dei (2)^
Témoignage d'autant plus glorieux au Fils de Dieu7
(1) Luc. 4. — (2) nid*
TOME III* j3
If)-+ SUR LA RELIGION
que c'étoient ses ennemis mêmes qui reconnoissoient
sa toute-puissante vertu , et qui publioient sa divi-
nité: Exibanî autem dœmonia (i). Mais témoignage
que cet homme-Dieu méprise et qu'il rejette , parce
que ce n'étoit a après tout , qu'un témoignage forcé ,
et qu'il ne partoit pas d'un vrai sentiment de reli-
gion : Et increpans non sinebat ea loqui (2) : car s'ils
obéissaient à ses ordres en sortant des possédés, c'est
qu'ils ne pouvoient résister à sa parole ; et tandis
qu'ils rtionoroient d'une part , ou qu'ils sembloient
l'honorer en l'appelant Fils de Dieu , ils le blasphé-
moient de l'autre, et ils le renonçoient , en suppo-
sant de toutes leurs forces à l'établissement de sa loi.
En vain donc, mes frères, pour en venir à nous-
mêmes , adorons-nous Dieu , ou prétendons-nous
l'adorer , si nous ne l'adorons en esprit et en vérité.
En vain lui rendons-nous un culte apparent , si dans
la pratique nous démentons par nos mœurs ce que
nous confessons de bouche. En vain sommes-nous
chrétiens , ou nous disons-nous chrétiens , si nous
ne le sommes que de nom, et si nous n'en devenons
pas plus fidèles à nos devoirs. Et quand je dis nos
devoirs , je n'entends pas seulement certains devoirs
de religion, mais les devoirs les plus communs de
la société et les plus ordinaires dans l'usage de la vie
et dans le commerce du monde. C'est de là même
aussi que je tire le sujet de ce discours; et prenant
la matière en général , je veux vous faire voir le rap-
port nécessaire qu'il y a entre la religion et la pro-
fité ; je veux vous donner une parfaite idée de l'uno
(l) LUC. 4' (2) Jl'ïd.
ET LA PROBITÉ. IC)5
et de l'autre , en vous montrant la dépendance mu«
tuelle qu'elles ont l'une de l'autre. Pulssiez-vous sur
ce plan régler désormais toute la conduite de votre
vie ! C'est pour cela que j'implore le secours du Ciel ,
et que je m'adresse à Marie, en lui disant : Ave %
Maria*
Avoir de la probité selon le monde , et avoir de la
religion , ce sont deux choses qu'on a de tout temps
distinguées , et qui sont en effet très-différentes , soit
qu'on les considère dans leurs principes , soit qu'on
en juge par leurs objets, soit qu'on ait égard aux
fins qu'elles se proposent: car la probité , selon le
monde , semble n'être tout au plus qu'un effet de
la raison , et la religion est le grand ouvrage de
la grâce. La probité , selon le monde , est bornée à
quelques devoirs de société qu'elle règle entre les
hommes, et la religion est occupée aux plus saints
exercices du culte de Dieu. La probité , selon le
monde , n'envisage rien que de mortel et de péris-
sable , et la religion porte ses vues et ses espérances
jusque dans l'éternité. Cependant j'ose avancer une
proposition dont quelques-uns ne comprendront pas
d'abord toute la vérité , mais dont j'espère que la
suite de ce discours les convaincra ; car je prétends
que la probité et la religion, toutes différentes, et
quelquefois même tout opposées qu'elles paroissent ,
ont néanmoins entre elles une liaison très-étroite s
jusque-là , qu'à les prendre dans toute l'étendue
qu'elles doivent avoir , on peut dire absolument
qu'elles sont inséparables. Pourquoi ? concevez, s'il
196 SLR LA RELIGION
vous plait , ces deux pensées : parce qu'il est impos-
sible qu'un homme qui n'a point de religion , ait une
véritable probité; et qu'il n'est pas plus possible
qu'un homme qui n'a pas le fond d'une vraie pro-
bité, ait une solide religion. Ces deux maximes ont
besoin d'éclaircissement ; mais l'éclaircissement que
je vais leur donner en doit être la preuve. Point de
probité sans religion : c'est la première partie; point
de religion sans probité : c'est la seconde. Mais la
probité avec la religion ou la religion avec la probité ,
voilà ce qui fait , selon Dieu et selon le monde ,
l'homme de bien , et ce que j'ai présentement à dé-
velopper.
PREMIÈRE PARTIE.
Je l'ai dit, chrétiens, et il faut que le monde,
malgré lui, le reconnoisse, que sans la vertu de reli-
gion qui nous assujettit à Dieu et à son culte , il n'y
a point de véritable probité parmi les hommes. Voici
les raisons sur quoi je fonde cette importante maxime.
Premièrement , parce qu'il n'y a que la religion qui
puisse être une règle certaine , un principe universel
et un fondement solide de tous les devoirs qui font
ce caractère de probité dont je parle. Secondement,
parce que tout autre motif que celui de la religion
n'est point à l'épreuve de certaines tentations déli-
cates , où la vraie probité se trouve sans cesse ex-
posée. Enfin , parce que quiconque a secoué le joug
de la religion n'a plus de peine à s'émanciper de
toutes les autres lois qui pouvoient le retenir dans
l'ordre , ni à se défaire de tous les engagemens qu'il
ET LA PROBITÉ. 197
a dans la société humaine , et sans lesquels la probité
ne peut subsister. Je vais vous faire entendre ces
trois pensées.
Je dis que la religion est le seul principe sur quoi
tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être
sûrement établis. C'est la doctrine du docteur ange-
lique saint Thomas , dans sa Seconde seconde , ques-
tion quatre-vingt-unième. Car la religion , dit-il ,
dans la propriété même du terme , n'est rien autre
chose qu'un lien qui nous tient attachés et sujets à
Dieu comme au premier Être. Or, dans Dieu , ajoute
ce saint docteur, sont réunis comme dans leur centre,
tous les devoirs et toutes les obligations qui lient les
hommes entre eux par le commerce d'une étroite
société. Il est donc impossible d'être lié à Dieu par
un culte de religion , sans avoir en même temps avec
le prochain toutes les autres liaisons de charité et de
justice , qui font même , selon l'idée du monde , ce
qui s'appelle l'homme d'honneur. Ainsi , chrétiens ,
quand Dieu nous commande de l'adorer et de ne
servir que lui seul : Dominum Deum iuum adorabis ,
et illi soli servies (1), bien loin que cette restric-
tion , lui seul , exclue aucun des devoirs de la vie
civile , elle les embrasse tous ; bien loin qu'elle les
affaiblisse, elle les affermit tous; bien loin qu'elle
préjudicie à ce que les hommes sont en possession
d'exiger les uns des autres , elle le maintient dans
toute sa force, et elle l'autorise dans toute son éten-
due. Car , en vertu de la loi que j'ai reçue et que je
me suis faite de servir un Dieu , je rends à chacun ?
(1) Deut. 6.
K)8 SUR LA RELIGION
pav une conséquence nécessaire , ce qui lui est du,
l'honneur à qui appartient l'honneur, le tribut à qui
je dois le tribut ; je suis fidèle à mon roi , obéissant
ù mes supérieurs , respectueux envers les grands ,
modeste envers mes égaux s charitable à l'égard des
pauvres; j'ai du zèle pour mes amis, de l'équité pour
mes ennemis, de la modération pour moi-même:
pourquoi ? parce que dans Dieu seul je trouve ce qui
m'oblige à tout cela, mais d'une manière qui ne peut
être qu'en Dieu, et qui ne se trouve point hors de
Dieu,
En effet, je considère en Dieu tous ces devoirs
comme autant de dépendances du culte suprême dont
je lui suis redevable , et par conséquent comme au-
tant de points de conscience essentiels à mon salut.
Or , cette vue de conscience et de salut est la grande
règle qui fait que je me soumets , que je me captive,
que j'use , s'il est besoin , de sévérité et de rigueur
contre moi-même , pour me réduire à la pratique de
toutes ces obligations. Et voilà , chrétiens, la sainte
et divine morale que Tertullien proposoit aux infi-
dèles et aux païens pour leur faire comprendre la
pureté de notre religion , et pour effacer les fausses
idées qu'ils en avaient. Il leur faisoit voir que bien
loin qu'ils en dussent former aucun soupçon, ni
avoir aucun ombrage, ils la dévoient regarder comme
une religion utile à la sûreté et au bien commun. Car
c'est , leur remontroit-il , cette religion qui nous ap-
prend à faire tous les jours des vœux à notre Dieu
pour la prospérité de vos césars , lors même qu ils
nous persécutent, et à offrir pour eux le sacrifice de
ET LA PROBITÉ* 199
nos autels, au même temps qu'ils sacrifient le sang
de nos frères à la rigueur de leurs édits. C'est celte
religion qui nous apprend à servir dans vos armées
avec une fidélité sans exemple, puisque vous êtes
obligés de reconnoître que vous n'avez punit de
meilleurs soldats que les chrétiens. C'est cette reli-
gion qui nous apprend à payer exactement et sans
fraude les tributs et les impôts publics , jusque-là
que les bureaux de vos recettes ( c'est l'expression
de Tertullien ) rendent grâces de ce qu'il y a des
chrétiens au monde, parce que les chrétiens s ac-
quittent de ce devoir par principe de conscience et
de piété : Hinc est cjuod vectigalia çesira gratins
christianis agunt , utpotè debitum ex Jide pendcn-
tibus (1). Ces paroles sont admirables. En eliet , si
dans un Etat toutes choses se traitoient selon les lois
du christianisme ; si les peuples y obéissoieut en
chrétiens, et si ceux qui les gouvernent les gouver-
noient en chrétiens; si la justice y é toit rendue , si
l'on y exerçoit le commerce , si les emplois et les
charges s'y adminisli oient selon la conduite toute
pure et 1 inspiration de l'esprit chrétien, quel ordre
n'y verroil-on pas , et quelle paix ? marque évidente,
dit saint Augustin , non-seulement de la vérité , mais
de la nécessité de notre religion. Et c'est encore
par là qu'entre les différentes sectes de la religion
chrétienne , le parti catholique , qui est le parti de
la vérité, s'est de tout temps distingué du parti de
l'erreur. Car pourquoi, par exemple, les hérésies
ont-elles toujours fait naître les désordres , et pour-
(0 Tertull.
£0O SUR LA RELIGION
quoi ont-elles suscité , dans tous les lieux où elles se
sont élevées , la révolte des sujets contre les puis-
sances légitimes , sinon , dit le savant Pic de la Mi-
rande, parce qu'il est impossible de dégénérer de la
vraie religion sans dégénérer de la vraie probité?
Or , quel est le premier devoir de la probité , si ce
n'est de se soumettre à l'autorité?
11 faut donc considérer la religion dans le cœur de
l'homme , comme le premier mobile dans l'univers.
Prenez garde , s'il vous plaît , chrétiens : ce ciel , que
nous appelons premier mobile, a une vertu si puis-
sante, qu'il fait rouler avec soi tous les autres cieux ,
qu'il répand ses influences jusque dans le sein de la
terre, et qu'il entretient par son action et par son
mouvement toute l'harmonie du monde. Si ce pre-
mier mobile s'arrêtoit, disent les philosophes, toute
la nature seroit dans le trouble et dans la confusion.
De même , quand le principe de la religion vient
une fois à être détruit ou altéré dans un esprit , il
n'y faut plus chercher de règle ni de conduite; plus
d'honnêteté de mœurs, du moins constante et géné-
rale : remarquez bien ces deux termes , constante et
générale , qui comprennent tout. Car , sur quoi se-
roit fondée cette honnêteté ? sur les seules vues de
la raison? Ah! chrétiens, vous êtes trop éclairés et
trop bien instruits du mérite des choses, pour croire
que la raison seule, dans l'état où elle est réduite,
c'est-à-dire , corrompue par le péché , affoiblie par
les passions, sujette comme elle est à se prévenir et
à s'aveugler , puisse maintenir l'homme dans une
innocence entière et irréprochable. Vous avez trop de
ET LA PROBITÉ. 201
pénétration pour ne pas voir les scandales qui arri-
veroient , si les devoirs de la société humaine dépen-
doient uniquement de l'idée que chacun s'en forme;
et l'horrible renversement qui s'ejisuivroit, si cha-
cun , selon son caprice et selon son sens , se faisuit
l'arbitre de ce qu'il peut , de ce qu'il doit , de ce qui
lui appartient , de ce qui lui est permis : en sorte
que sa raison lui tînt lieu d'un tribunal souverain
au-dessus duquel il n'en reconnût point d autre , et
dont il n'y eût aucun appel. Je ne veux que vous-
mêmes pour en juger. Cette raison sans religion,
combien d'injustices n'autoriseroit-elle pas? com-
bien de trahisons et de fourberies ne trouveroit-elle
pas moyen de justifier? à combien de crimes ne don-
neroit-elle pas le nom de vertu ?
C'est pour cela, dit saint Chrysostôme , ceci est
remarquable : c'est pour cela que 3 dans les affaires
du monde les plus importantes , dans les traités
d'alliance et de paix , dans les premières charges
d'un Etat , dans l'administration même de la justice
ordinaire , on exige des sermens qui sont des pro-
testations publiques et solennelles de religion: pour-
quoi? parce que , sans le sceau de la religion , on ne
croit pas pouvoir s'assurer de la raison des hommes ;
et parce que les hommes mêmes , qui connoissenr
fort bien le foible de leur raison , se défient toujours
les uns des autres , à moins que cette raison qu'ils
ont pour suspecte n'ait , pour ainsi dire, une caution
supérieure et un garant, qui est la religion. Car,
qu'est-ce en effet que le serment et le jurement dans
la doctrine des théologiens , sinon une espèce de eau-
202 SUR LA RET JOTON
tion que nous fournit la religion même pour pou-
voir répondre aux autres de notre raison? Or cela
s'est pratiqué généralement dans toutes les nations
et dans tous les siècles. Autre preuve , dit saint Chry-
sosîôme , pour confondre le libertinage et pour dé-
truire cette prétendue suffisance de la raison, dont
l'impiété se glorifie. Aussi , chrétiens , consultez
votre propre expérience : y a-t-il personne de vous
qui voulut que sa vie et sa fortune fussent entre les
mains d'un homme sans religion ? Quelques lumières
qu'il ait, quelque raison qu'il fasse paroître , dès là
que je sais qu'il n'a point de Dieu , nem'estimerois-je
pas malheureux qu'il fût le maîire de mes intérêts;
et n'éviterai-je pas toujours, autant qu'il est en moi,
d'avoir aucun engagement avec lui ? Au contraire ,
si je suis convaincu que celui avec qui je traite a de
la foi et de la conscience , je ne crains rien ; et un
athée, tout athée qu'il est, se confiera plutôt à un
homme qui croit un Dieu , qu'à un libertin et un
impie comme lui. Providence adorable ! c'est ainsi
que vous éclatez jusque dans l'impiété, et que , mal-
gré nous , nous concevons de l'horreur pour l'irré-
ligion , qui non-seulement se contredit et se con-
damne , mais s'abhorre elle-même.
Vous me direz qu'indépendamment de toute reli-
gion , il y a un certain amour de la justice que la
nature nous inspire , et qui suffit au moins pour for-
mer un caractère d'honnête homme selon le monde.
Je sais, chrétiens, que cela se dit , et que c'est le
préteste spécieux dont le libertinage le plus raffiné
se sert pour conserver encore quelque reste d'estime
ET LA PROBITÉ. 2o3
et de bonne opinion parmi les hommes. Mais c'est
un prétexte qui n'a jamais trompé que les simples,
et dont il est aisé d'apercevoir l'illusion : car , sans
txaminer quel seroil cet amour de la justice aban-
donné à la discrétion de la bonne ou mauvaise foi de
chaque particulier, je vous demande , chrétiens, où
l'on trouveroit dans le monde des hommes qui se pi-
quassent d'un grand zèle pour la justice , s'ils éloient
une fois persuadés qu'il n'y a ni Dieu, ni religion?
Y en auroit- il beaucoup ? un ambitieux , un sensuel ,
un avare seroit-il beaucoup touché de cette idée de
iustice séparée de la connoissance de Dieu? et ces
honnêtes gens prétendus du monde', comment en
useroient-ils? Car enfin , s'il n'y avoit point de reli-
gion , et que je n'eusse plus devant les yeux ce pre-
mier Etre qui me régit et qui me gouverne , je me
regarderois moi-même comme ma fin; et, par un
dérèglement de raison , qui deviendroit néanmoins
alors comme raisonnable , je rapporterois tout à
moi : mon intérêt , mon plaisir , ma satisfaction ,
ma gloire , seroit mes divinités , et je prétendrois
avoir droit de leur sacrifier toutes choses : pourquoi?
parce que je ne verrois plus rien au-dessus de moi ,
ni hors de moi , de meilleur que moi. Et n'est-ce
pas ainsi que vivent les athées , qui n'ont nulle
créance de la divinité , se substituant en quelque
sorte à la place de Dieu , et n'agissant que pour eux-
mêmes, parce qu'ils n'ont point d'autre Dieu qu'eux-
mêmes ? Or, dites-moi s il peut y avoir avec cela
quelque probité ? le moyen qu'un homme préoccupé
de cette maxime eût de la charité pour le prochain?
204 SUR LA RELIGION
le moyen qu'il pût se faire une vertu d'obéir et de
dépendre 3 et qu'il se soumît autrement que par con-
trainte et par bassesse de cœur ?
Et c'est ici , chrétiens , que je dois vous faire re-
marquer , non pas l'impiété , mais 1 extravagance de
cette politique malheureuse dont un faux sage de
ces derniers siècles s'est glorifié d'être l'auteur. Poli-
tique qui ne reçoit de religion qu'autant qu'il en faut
pour bien faire son personnage selon le monde , et
qui n'en retient que l'apparence et la figure , pour
garder précisément les bienséances de son état: car,
sans entreprendre de réfuter une maxime si détes-
table ; sans m'arrêter à la pensée de Guillaume de
Paris, qu'une religion feinte et hypocrite est, dans
un sens , pire que l'irréligion même ; sans dire
qu'elle est plus dangereuse que ne seroit un athéisme
déclaré , parce qu'on se défie moins d'elle , et qu'elle
peut servir à cacher toutes sortes de crimes : sans
vous faire observer que c'est parmi les peuples où
cette doctrine s'est répandue, que les plus noires
perfidies ont été plus communes , et Dieu veuille que
bientôt il n'en soit pas ainsi de nous ; sans parler des
désordres qui s'ensuivroient, si les peuples n'avoient
de religion qu'autant que leurs intérêts le deman-
dent ; désordres qui montrent bien jusqu'où va l'éga-
rement des hommes quand ils se détachent une fois
de Dieu, et combien ce que dit saint Paul est vrai,
que Dieu les livre à un sens réprouvé : sans , dis-je ,
insister là-dessus , il me suffit , chrétiens , que cette
damnable politique, en raisonnant contre Dieu, se
détruise par elle-même et par son propre raisonne-
ET LA PROBITÉ. 2o5
ment; car, toute impie qu'elle est , elle recormoîtau
moins la nécessité d'une religion apparente pour con-
tenir les peuples dans le devoir ; et par là même elle
convient que la raison seule n'est pas capable d'en-
tretentr dans le monde cette probité qui le doit ré-
gler: d'où je conclus , moi , la nécessité d'une vraie
religion : pourquoi? parce que la vraie probité ne
peut pas être fondée sur le mensonge. Si donc il
faut une religion , et s'ils sont eux-mêmes forcés de
l'avouer , ils en doivent conséquemment admettre une
vraie, à moins qu'ils ne veuillent faire de l'univers
ce que Jésus-Christ reprochoit aux Juifs qu'ils avoient
fait du temple de Dieu , c'est-à-dire , une caverne
de voleurs.
Allons encore plus avant. J'ai dit , chrétiens , qu'il
n'y avoit que le motif de la religion qui fût à l'épreuve
de certaines tentations délicates auxquelles le devoir
et la probité se trouvent sans cesse exposés. Je m'ex-
plique, et suivez-moi. J'appelle tentations délicates,
celles qui attaquent le cœur par ce qu'il a de plus
sensible , qui opposent un intérêt puissant à l'inté-
grité d'une conscience foible , et qui mettent la rai-
son en compromis avec une forte passion. Tentation
délicate , par exemple , lorsqu'il ne dépend pour
avoir l'approbation et l'estime du monde, que d'em-
brasser le parti de l'injustice, et qu'en tenant ferme
pour la vérité , on s'attire le mépris et la haine. Ten-
tation délicate , quand , pour agir en homme de bien ,
il faut résister à l'autorité et au crédit , et risquer
même sa fortune et toutes ses espérances. Tentation
délicate , quand on voit entre ses mains un profit çon-
2o6 SUR LA RELIGION
sidérable , mais injuste , et qu'en donnant à telle
affaire une fausse couleur, ou en prenant certaines
mesures , on la peut faire réussir à son avantage.
Tentation délicate , lorsqu'aux dépens d'un misé-
rable ou d'un inconnu , on peut servir un ami ; ou
que , pour perdre un ennemi , on n'a qu'à s'écouter
un peu plus , et qu'à suivre les sentimens de son
cœur. Tentation délicate , lorsque franchissant un
pas hors des bornes de cette raison sévère et scru-
puleuse qui nous arrête , on se met en état d'être
tout et de parvenir à tout. En un mot , tentation dé-
licate , lorsqu'on se trouve en pouvoir de faire le mal
sans en craindre les conséquences , ou parce que
l'on est au-dessus des jugemens du monde et de la
censure , ou parce que la corruption étant si générale ,
on se promet d'avoir des approbateurs et des flatteurs
jusque dans le crime. N'est-ce pas là , et en mille
autres conjonctures, que nous voyons la raison la plus
droite , à ce qu'il paroît , succomber néanmoins à la
tentation, si elle n'est soutenue par la religion? Car
il est aisé , comme remarque saint Ambroise , de
trouver dans le monde des hommes religieux sur
leur devoir , quand leur devoir n'est combattu par
nul intérêt contraire. C'est alors qu'on parle haute-
ment , qu'on prononce des oracles, qu'on se déclare
pour la vertu et la probité ; et je conçois bien que
cette probité peut être un fruit de la raison humaine :
mais de voir des hommes d'un % probité et d'une vertu
qui se soutienne sans exception contre tout intérêt ;
des hommes d'honneur quand il en doit tout couler
pour l'être ; des hommes équitables contre eux-
ET LA PROBITÉ. 207
mêmes, et aussi déterminés à faire aux autres justice
d'eux-mêmes , qu'à ne se la pas faire à eux-mêmes
des autres ; ah ! chrétiens , c'est une espèce de mi-
racle où la religion duit venir au secours de la rai-
son , et sans ce miracle , point de probité.
De là vient que dans le siècle où nous vivons, par-
donnez-moi celte réflexion , que je fais non par un
esprit de critique, mais par un sentiment de zèle;
de là vient que dans notre siècle on se laisse aller à
tant de désordres dont auroient rougi les païens
mêmes. De là vient que presque tous les états sont
aujourd'hui décriés, et qu'on ne s'étonne plus de voir
des juges gouvernés par celui-ci , ou gagnés par celle-
là. De là vient qu'un homme parfaitement irrépro-
chable dans le maniement des deniers publics , et
qui sort les mains pleinement nettes de certains em-
plois, estpresque maintenant pour nous un prodige.
Le dirai-je ? de là vient qu'une femme vraiment
fidèle commence à devenir bien rare dans le monde;
que dans les conditions les plus honorables , il y a
tant de pratiques et de menées , tant d'artifices et de
détours , à qui je n'oserois , par respect pour cet au-
ditoire, donner le nom qui leur convient , mais que
la voix , ou , si vous voulez, que l'indignation pu-
blique traite tous les jours de friponnerie. De là vient
que le sacerdoce , tout spirituel et tout saint qu'il est ,
est souvent profané par des commerces et des né-
goces , non-seulement criminels et défendus de Dieu,
mais sordides même selon l'opinion commune; en-
fin , que le vrai caractère de l'honneur est presque
eflacé partout. Pourquoi cela? je vous l'ai dit : parce
2o8 SUR LA RELIGION
que , dans la plupart des états et des conditions de k
vie , il y a peu de religion. Car , encore une fois >
comment voulez-vous que cette femme , que ce juge ?
que cet homme d affaires en telles rencontres où je
puis me les figurer, ne soient pas emportés par la pas-
sion qui les domine, si chacun d'eux n'a quelque chose
qui l'élève au-dessus de ce milieu si juste et si pré-
cis de la raison? Or , c'est ce que fait la religion , qui ,
dans la vue de Dieu , non-9eulemenl nous empêche
d'attenter sur le bien d'autrui , mais nous fait même
abandonner le nôtre; qui, non-seulement triomphe
de l'ambition , mais nous porte encore à l'abaissement
et à l'humiliation ; qui , non-seulement réprime
les désirs criminels de la chair , mais nous détache
même des commodités et des aises de la vie; c'est-
à-dire , qui , faisant faire à l'homme au-delà de ce que
la raison lui commande, le rend victorieux de tout
ce que la tentation lui peut suggérer.
Et voilà , chrétiens , ce que nous avons vu dans la
personne de Jésus-Christ. Le démon , lui montrant
tous les royaumes de la terre, lui promit de l'en ren-
dre maître s'il vouloit se prosterner seulement une
fois devant lui. C'étoit une tentation bien forte ;
mais, que fit le Sauveur ? il se servit de la religion
contre une attaque si dangereuse ; et , sans autre dé-
fense que celle-ci : Scriptum est : Dominum Deum
iuum adorabis (i); Il est écrif : Vous adorerez le
Seigneur votte Dieu; il confondit son ennemi. Il ne
lui dit point tout ce que la philosophie et le monde
auroient pu répondre à la proposition que lui faisoit
(i) Mat th. 4-
cet
ET LA PROBITÉ. 209
cet esprit tentateur ; car , de quel secours peut être
îa morale et la philosophie , quand il s'agit d'un
royaume et même de plusieurs ? mais parce que le
royaume du Fils de Dieu n'étoil pas de ce monde >
il l'arrêta par ces paroles : Dominum Deum tuum
adorabis (1) ; et par là il triompha de lui : Tune
reliquit eum diabolus. Ayons de la religion , chré-
tiens, il n'y a point d'intérêt, point de tentation que
nous ne puissions aisément surmonter : n'en ayons
pas, il n'y a point de tentation , point d'intérêt qui
ne nous surmonte. Or , si cette maxime est absolu-
ment et généralement vraie de tout homme qui n'a
point de religion , beaucoup plus l'est-eîle d'un dé-
serteur de la foi , lequel , après avoir eu autrefois de
la religion , n'en a plus maintenant, mais a secoué le
joug , et dans sa révolte a dit aussi bien que l'infidèle
Jérusalem: Non serviam ; car, que ne peut-on pas
craindre d'un homme qui s'est défait de la crainte de
son Dieu ; et de quoi n'est-il pas capable , puisqu'il
a été capable même de s'élever contre le Tout-puis-
sant? si le respect du à ce premier Etre n'a pu le
retenir, qui l'arrêtera? que ne méprisera-t-il pas,
après avoir méprisé ce que tous les autres révèrent ?
et quelle conscience ne se formera-t-il pas , après
avoir pu s'en former une qui semble l'affranchir du
plus inviolable de tous les devoirs , qui est le culte
de son créateur?
De là , et c'est la troisième raison que j'ai ajoutée ?
de là plus de lois si sacrées qu'il ne foule aux pieds ,
plus d'engagemens si étroits à quoi il ne renonce.
(0 Matth. 4.
TOME III, 14
2IO SUR LA RELIGION
Engagemens de dépendance : il se soulèvera, si l'oc-
casion le permet, contre les puissances les plus lé-
gitimes ; engagemens de justice : il ne respectera ni
l'innocence, ni le bon droit , et , s'il est nécessaire , il
sacrifiera le foible et le pauvre; engagemens de fidé-
lité : il ira , sans hésiter , à la face du magistrat et de-
vant les autels, démentir sa parole et se parjurer;
engagemens du sang et de la nature : il vendra , s'il
le faut , amis , parens , frères et père même. Belle le-
çon pour vous , rois de la terre , qui vous apprend
que rien n'est plus pernicieux dans la cour d'un
prince , que ces hommes sans religion; belle leçon,
grands du monde , qui vous apprend à éloigner de
vous l'impiété et l'impie ; belle leçon maîtres du
siècle , qui vous apprend à ne souffrir point auprès
de vous des domestiques libertins; belle leçon pour
nous , mes chers auditeurs , et pour nous tous , qui
nous apprend à n'avoir jamais de liaison avec des
gens suspects en matière de créance , et à ne comp-
ter pas plus sur eux que sur leur foi. Si le libertin ose
paroître devant nous , s'il ose , en notre présence ,
tenir des discours scandaleux , ne le ménageons en
rien; mais soyons aussi courageux à lui résister, à
le décréditer , à défendre le Dieu que nous adorons ,
qu'il est hardi et insolent à l'attaquer ; honorons
notre religion, honorons-la partout et en tout, dans
ses mystères , dans son sacrifice , dans ses sacremens ,
dans ses cérémonies , dans ses observances. Tandis
qu'elle subsistera dans nous, Dieu sera avec nous;
ou , si le péché nous le fait perdre , nous aurons tou-
jours une voie pour le retrouver; la religion , jusque
ET LA PROBITÉ. 211
dans notre pécha , nous parlera , nous rappellera ,
nous tracera le chemin et nous ramènera. Mais si nous
laissons éteindre cette lumière , où sera notre res-
source? marchant dans les ténèbres, et dans les plus
profondes ténèbres, quelles chutes ne ferons-nous
pas ? en quels abîmes ne nous précipiterons-nous pas ?
sous une vaine montre de probité , à quelle corrup-
tion de moeurs et à quels excès ne nous porterons-nous
pas? point de probité sans religion , mais aussi, point
de religion sans probité : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Comme il y a une espèce d'hypocrisie dont l'effet
est de tromper les autres, aussi y en a-t-il une bien
plus subtile et plus déliée, qui consiste à se tromper
soi-même en ma'ière de religion; et quoique la pre-
mière semble avoir plus de malignité , puisqu'elle
abuse de ce qu'il y a de plus saint , qui est le culte
de Dieu , pour nous faire paroître aux yeux des
hommes ce que nous ne sommes pas; il faut néan-
moins reconnoître que la seconde est plus dangereuse
dans un sens , puisqu'elle ruine le principe fonda-
mental de toute la conduite de l'homme , qui tst la
juste connoissance des choses , en nous donnant une
fausse idée de la religion , et une idée souvent plus
difficile à corriger que l'irréligion même. C'est cette
seconde espèce d'hypocrisie que j'attaque présente-
ment, et que je réduis à un certain genre de chré-
tiens dont ma seule proposition vous marque le carac-
tère ; et qui , sans un dessein prémédité d'en impo-
ser au public , sont eux-mêmes dans l'erreur , se flat-
14.
212. SUR LA RELIGION
tant qu'ils ont de la religion , et cependant n'ayant
pas ce fonds de probité , d'intégrité , de sincérité que
le monde même exige de ceux qui veulent vivre selon
ses lois et avec honneur : car il n'y en a que trop
dans cette illusion , et ce sont là ceux à qui je parle.
Je prétends qu'une religion sans probité, je dis sans
probité dans le sens que le libertinage même et le
paganisme l'entendent, c'est-à-dire , sans une con-
duite irréprochable devant les hommes, et sans une
exacte régularité à remplir tous les devoirs de la vie
civile , n;est qu'un fantôme de religion et qu'un scan-
dale de religion : qu'un fantôme de religion , parce
que le fond de la religion lui manque ; qu'un scan-
dale de religion , parce qu'elle ne sert qu'à déshono-
rer la vraie religion. Deux vérités terribles pour tant
de faux chrétiens: j'expose l'une et l'autre en peu de
paroles.
Non , mes chers auditeurs , ce n'est qu'un fantôme
de religion qu'une religion sans probité : ainsi l'Ecri-
ture le déclare-t-elle dans un point particulier, mais
dont la décision juste et solide , quoique d'abord elle
semble outrée , peut s'étendre à tous les autres. Le
voici : Si qui s puiat se religiosum esse s non refrœ-
nans linguam suam 3 sed seducens cor suum , hu-
jus vana est religio (i) ; ce sont les paroles de saint
Jacques dans son épître canonique. Mes frères , di-
soit ce grand apôtre, si quelqu'un de vous croit avoir
de la religion , et que néanmoins il ne réprime pas
sa langue et qu'il lui donne toute liberté de parler ,
qu'il sache que sa religion est vaine. Prenez garde ,
(i) Jac. 1.
ET LA TROBITÉ, 21 3
chrétiens , il ne dit pas: Si quelqu'un de vous se li-
cencie en quelques rencontres à parler contre le pro-
chain : car , cela peut quelquefois arriver par foi-
blesse , par imprudence , par emportemen; , lors
même qu'on a de la religion ; mais l'Apôtre dit :
Si quelqu'un de vous, ne mettant jamais un frein à
sa langue, se fait une habitude de railler l'un, de
mépriser l'autre , de censurer celui-ci , de décrier
celui-là, et qu'il croie pouvoir accorder cette licence
effrénée avec la vraie religion , c'est un aveugle qui
s'égare ; et quoique peut- être il ne s'en estime ni
moins spirituel, ni moins parfait; quoique peut-être
il se fasse de ses médisances même un point de reli-
gion et de piété , comme si c'étoit un zèle chrétien
qui l'inspirât , je soutiens , moi , et je conclus qu'il
n'a qu'une religion imaginaire : Hujus vana est re-
ligïo. Quelle conséquence , reprend saint Chrysos-
tôme ! n'étoit-ce pas assez de dire que cet homme ,
en ne retenant pas sa langue , offense la religion ,
qu'il blesse la charité , qu'il engage sa conscience et
qu'il se rend criminel devant Dieu? non ; mais pre-
nant la chose dans sa source , 1 Apôtre prononce ab-
solument que c'est un homme sans religion : Hujus
van a est religio.
Or , chrétiens , comprenez toute la force de ce rai-
sonnement : s'il est de la foi qu'une pareille erreur ,
une erreur pratique touchant les saillies et les liber-
tés d'une langue médisante et sans retenue , suffit
pour détruire dans nous l'esprit de la religion , que
sera-ce de ces désordres essentiels qui détruisent en-
tièrement la probité dans le commerce des hommes,
2l4 SUR LA RELIGION,
et que certains hommes prétendroient néanmoins
pouvoir accommoder avec la religion ? que sera-ce
de ces duplicités accompagnées de mille protestations
d'amitié et de bonne foi ? que sera-ce de ces avarices
sordides et couvertes d'un voile de désintéressement
dont on se pare? que sera-ce de ces animosités pro-
fondes et invétérées , si contraires à la charité et à
la paix , mais à qui 1 on donne une fausse couleur de
justice ? que sera-ce de ces excès , de ces emporte-
mens, de ces duretés envers le prochain, que l'on
justifie par une intention prétendue droite? que sera-
ce de ces fraudes , de ces chicaues , de ces vexations
qui ruinent non-seulement des familles, mais des
villes , mais des provinces eniières? que sera-ce de
mille autres désordres qui ne sont que trop connus
et qui rompent to- s les liens de la société humaine?
tout cela est-il compatible avec une religion toute
sainte , avec une religion toute parfaite , avec une
religion toute divine? le seroit-il même avec le pa-
ganisme ? Hé quoi! Seigneur , un païen eût cru par
là renoncer à la religion qu'il professoit ; avec de
telles pratiques , ou l'eût, parmi des païens , traité
d'anathême , et dans un si monstrueux dérèglement
de mœurs , nous nous flatterons d'être chrétiens !
Remontons au principe. Vous me demandez pour-
quoi la religion a une dépendance si nécessaire de la
probité ; et moi je vous réponds , que c'est par un
ordre établi de Dieu , et que Dieu lui-même , en
quelque sorte , ne peut pas changer. Car , comme
la grâce suppose la nature , et que la foi est entée ,
pour ainsi dire , sur la raison , aussi la religion a-t elle
J
ET LA PROBITÉ. 21 5
pour base la probité. Détruisez la nature , il n'y a
plus de grâce ; pervertissez la raison , il n'y a plus
de foi ; et ôtez de la société des hommes ce que nous
appelons probité , il n'y a plus de religion. En effet,
la religion , dit saint Jérôme , veut un sujet digne
d'elle et digne de Dieu. Elle nous perfectionne en
nous élevant à Dieu ; mais elle suppose dans nous ,
ou plutôt, elle commence dans nous une certaine
perfection , qui nous rend tels que nous devons être
à l'égard des hommes ; et si nous n'avons ces qua-
lités et ces dispositions , Dieu ne peut agréer notre
culte , ni s'en tenir honoré : car , ce qui n'est pas
même bon devant les hommes, comment le seroit-il
devant Dieu, dont le jugement est bien encore au-
dessus du jugement des hommes? Etre juste , être
fidèle , être désintéressé , être sans reproche dans
1 estime du monde , ou du moins le vouloir être ,
travailler à l'être , et pour soutenir , pour sanctifier
toutes ces vertus, avoir de la religion et être chré-
tien , voilà l'ordre invariable et auquel il faut que
la religion se conforme. Mais que faisons-nous? nous
renversons cet ordre , et , par l'illusion la plus déplo-
rable , nous nous formons de grandes idées de reli-
gion et de christianisme , qui ne se trouvent ap-
puyées sur rien , parce qu'en même temps nous
négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de
la justice , c'est- à - dire , que nous bâtissons sans
fondement , ou , pour m'exprimer avec saint Paul ,
que nous bâtissons sur un fondement de paille. Nous
voulons construire un édifice de pierres précieuses,
mais nous paroissons devant Dieu semblables à cette
2l6 SUR LA RELIGION
statue de Nahuchodonosor dont parle le prophète
Daniel. Elle avoit la tête d'or et les pieds» de terre.
Cette tête d'or représente la religion , et ces pieds
de terre nos actions. Or,qn'est-ce que cela, sinon
un fantôme et une chimère ? car une chimère , dans
la signification même du terme , marque un com-
posé d espèces différentes, qui n'ont ensemble nulle
liaison et nul rapport : un visage d'homme avec un
corps de bête. C'est ainsi que les fables l'ont figurée;
et ce qui est impossible dans la nature , n'est-ce pas
ce que nous voyons et ce que nous déplorons dans
la conduite de la plupart des chrétiens ? Combien
peuvent dire , comme saint Bernard , mais avec
tout un autre sujet que saint Bernard : Je suis la
chimère de mon siècle , ou plutôt la chimère du
christianisme. J'honore Dieu , mais j'offense les
hommes. J'ai des scntimens de piété, mais je parle,
j'agis en mille occasions avec moins de droiture et
moins de raison que les plus impies. J'ai du zèle
pour certaines œuvres d éclat et de surérogation , et
je n'en ai point pour des œuvres de nécessité et
d'obligation. Je suis éloquent sur la discipline de
l'Eglise et sur la sévérité de l'évangile ; et toute ma
vie se passe à former des partis , à nouer des in-
trigues , à répandre des calomnies , à déchirer l'un ,
à détruire l'autre : chimère de religion. Il faut que
la religion , la vraie religion commence par les devoirs
généraux d'équité, de charité, de reconnoissance ,
de soumission et d'obéissance , parce que c'est ainsi ,
dit l'apôtre saint Jacques, que l'on se défend de la
malignité et de la contagion du siècle , et que c'est
ET LA PROBITÉ. 2iy
en quoi consiste la religion pure et sans tache : Re-
ligio munda et immaculata hœc est , immaculatum
se custodire ab hoc seculo (i).
Sans cette probité sincère et reconnue , non-seu-
lement fantôme de religion , mais scandale de reli-
gion. Je m'explique. J'appelle scandale de religion ,
ce qui expose la religion au mépris et à la censure;
j'appelle scandale de religion , ce qui lui ôte le crédit
et l'autorité qu'elle doit avoir dans les esprits; j'ap-
pelle scandale de religion , ce qui donne au liber-
tinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur
elle. Or , n'est-ce pas là ce que fait la conduite d'un
chrétien sans probité ? Si le christianisme peut de-
venir méprisable , par où le deviendra- t- il plus
naturellement que par là ? Je sais que nous ne man-
quons pas de réponses pour faire taire le monde ; je
sais qu'il faut bien distinguer la religion , et ceux qui
la professent ; qu'il ne faut pas confondre la sainteté
qui lui est propre , et qu'elle ne perd jamais , avec
nos désordres qu'elle est la première à condamner
et à nous reprocher. Mais le monde est - il assez
équitable pour faire ce discernement ? est - il assez
bien ,disposé pour le vouloir ? ne cherche-t-il pas
au contraire des prétextes contre elle? et pour peu
qu'ils autorisent son impiété , ne se fait -il pas un
plaisir de les relever et de les exagérer ? Quand
donc on voit des chrétiens infidèles dans leurs pa-
roles, intéressés dans leurs vues , inflexibles dans
leurs colères , impitoyables dans leurs vengeances,
sans modération dans leurs excès , sans pudeur dans
Çi) Jacob. î.
2i8 SUR LA RELIGION
leurs débauches , dissimulés , artificieux , fourbes
et imposteurs , qu'en peut penser le libertinage , et
qu'en pense-t-il en effet? N'en tire-t-il pas avan-
tage , et n'est-ce pas un triomphe pour lui ? Allez
alors lui vanter l'excellence de la loi de Dieu : que
n'aura-t-il pas , ou que ne croira-t-il pas avoir à lui
opposer? il la traitera , ou d'hypocrisie et de jeu, ou
de spéculation impraticable: d'hypocrisie et de jeu,
puisqu'avec de si belles leçons , avec de si hautes
maximes , elle ne rend pas meilleurs ceux qui l'em-
brassent : de spéculation impraticable , puisqu'en
faisant même profession de la suivre , on n'en ob-
serve pas les règles , et qu'on n'en accomplit pas les
devoirs. Il raisonnera mal , j'en conviens ; mais enfin
il raisonnera de la sorte ; et voilà les impressions que
feront sur son esprit les exemples qu'il aura devant
ses yeux. Car , c'est à ces exemples qu'il s'attachera ,
c'est sur ces exemples qu'il s'appuiera , c'est par ces
exemples qu'il jugera. Que ne dit - on pas tons les
jours de la dévotion ? vous le savez : que pour être
dévot par état, on n'en est souvent que plus dé-
guisé, que plus vindicatif, que plus fâcheux aux
autres , que plus amateur de soi-même. On le dit ,
et pourquoi ? parce qu'on voit en effet des dévots ,
j'entends de prétendus dévots , trompeurs , des
dévots ulcérés et envenimés les uns contre les autres ,
des dévots aigres , chagrins , bizarres , des dévots
sensuels et délicats. Or , ce qu'on dit en particulier
de la dévotion , on le dira en général de la religion.
Ainsi , mes frères , s'il nous reste encore quelque
zèle pour notre religion , vivons d'une manière non-
ET LÀ PROBITÉ. 219
seulement qui lui fasse honneur , mais qui la fasse
aimer de ceux mêmes qui lui pourroient être les plus
opposés. Or , je vous en ai appris le moyen. Qu'ils
voient en nous de la probité , c'est ce qui les édi-
fiera. Nos dévotions , nos ferveurs , nos pénitences ,
tout cela est saint ; mais à peine en seront-ils tou-
chés : leurs vues ne vont point encore jusque-là ,
et ils attendent que nous les attirions par quelque
chose de plus proportionné à leurs idées et à l'im-
perfection de leur état. Soyons bienfaisans , doux ,
affables , prévenans , humbles dans nos pensées ,
intègres dans nos senlimens , modestes dans la for-
tune , patiens dans l'adversité , sans détours , sans
artifices , sans ostentation , sans hauteur : alors ,
aidés de la grâce , nous les gagnerons , nous les
convertirons , nous les sanctifierons , et nous nous
sanctifierons nous-mêmes avec eux. Tel est, Sei-
gneur , le témoignage que vous demandez de nous.
Les martyrs , pour la même religion que nous pro-
fessons , ont versé leur sang et donné leur vie. Nous
devons être dans la même disposition de vous sacri-
fier tout ; mais nous ne nous trouvons plus dans les
mêmes occasions. Ah ! mon Dieu , quelle honte
pour un chrétien de ne pas faire , au moins en partie ,
par l'innocence de ses mœurs , ce que tant d autres
ont fait par leur inébranlable constance au milieu
des plus rigoureux tourmens ! Ce ne sera pas en vain ,
Seigneur , que nous vous glorifierons , puisque vous
avez promis à ceux qui vous honorent , une gloire
immortelle , où nous conduise 5 etc.
SERMON
POUR LE
VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR LA GRACE.
Respondit Jesas, et dixit ei : Si scires donum Dei.
Je, us-Christ lui répondit : Si vous connaissiez le don de
Dieu. En saint Jean, chap. 4.
Sire,
v>e don de Dieu que ne connoissoitpas encore cette
femme samaritaine dont il est parlé dans notre évan-
gile , et que le Sauveur des hommes lui fit connoître,
c'est, selon tous les Pères de l'Eglise et tous les in-
terprètes de l'Ecriture , la grâce même de Jésus-
Christ. Cette grâce sans laquelle nous ne pouvons
rien , et avec laquelle nous pouvons tout; celle grâce ,
par où, comme dit l'Apôtre , nous sommes tout ce
que nous sommes , si nous sommes quelque chose
devant Dieu ; cette grâce qui nous éclaire , qui nous
attire , qui nous persuade , qui nous convertit; cette
grâce qui nous porte au bien et qui nous éloigne du
péché ; celte grâce qui nous met en état de gagner
le ciel et d'y parvenir ; celte grâce qui opère en
nous et avec nous tout ce que nous faisons pour
Dieu , et qui , dans l'ordre du saint , nous donne
par son efficace , non -seulement le pouvoir, mais
SUR LA GRACE. 221
la volonté et l'action : voilà , dis-je , mes chers au-
diteurs , l'excellent don qu'il nous est si important
à nous-mêmes de bien connoître. Don parfait , qui
nous vient d'en -haut et qui descend du Père des
lumières. Don au-dessus de tous les dons de la na-
ture , et auprès duquel saint Paul regardoit comme
de la boue tous les dons de la fortune. Don des dons,
que Jésus-Christ seul a pu nous mériter , et que nous
recevons de la miséricorde infinie de Dieu.
Cependant , par une ignorance grossière , nous ne
le connoissons pas; et par une ingratitude encore
plus criminelle , nous ne prenons pas soin de le
connoître. De là vient que si souvent nous le rece-
vons en vain; et que, bien loin de nous en servir
pour glorifier Dieu , et pour nous sanctifier nous-
mêmes , nous en abusons jusqu'à nous pervertir
nous - mêmes et à mépriser Dieu. Car , c'est pour
cela que Jésus-Christ nous dit comme à la Samari-
taine : Si scires donum Dei (i) ; Si vous connoissiez
le don deDieu.Tâchons donc aujourd'hui, chrétiens,
à nous en former une juste idée. Entrons dans ce
trésor immense des miséricordes divines. Mesurons-
en , s il est possible , et la hauteur et la profondeur ;
et puisque Marie en a reçu la plénitude , pour parler
utilement de la grâce _, implorons le secours du Saint-
Esprit par l'intercession de cette mère de grâce , en
lui adressant les paroles de l'ange : Ave s Maria.
Disposer tout avec douceur , et tout exécuter avec
force , ce sont les deux excellentes propriétés que
(0 Joan. 4-
222 SUR LA GRACE.
l'Ecriture attribue à la sagesse. Mais il n'y a , dit
saint Augustin , que la sagesse de Dieu à qui ces
deux propriétés conviennent tout à la fois dans le
degré de perfection qui nous est exprimé par ces
paroles : Sapientia attingit à fine usque ad finem
fortiter , et disponit omnia suaviter (i). En eiïet ,
la sagesse des hommes étant aussi bornée qu'elle est,
se trouve sujette à deux défauts tout contraires. Est-
elle douce dans sa conduite ? il est à craindre qu'elle
ne devienne foible dans l'exécution. Est-elle efficace
et ferme dans l'exécution ? il y a danger qu'elle ne
soit dure dans sa conduite. Sa douceur , quand elle
prédomine , se tourne en mollesse , et sa force dé-
génère dans un excès de sévérité. Mais il n'appar-
tient qu'à la sagesse de Dieu , de réunir parfaitement
ces deux vertus , ce semble , si opposées. Car , elle
a seule l'avantage , non - seulement de ne séparer
jamais la douceur de la force , mais de trouver la
force dans sa douceur ; et par un secret inconnu à
tout autre qu'à elle , de faire consister sa force dans
sa douceur même. Or, ce que 1 Ecriture nous dit
de la sagesse de Dieu , je puis le dire également de
la grâce , puisque la grâce dont je parle , n'agit en
nous que comme l'instrument de cette sagesse sou-
veraine , qui est en Dieu la cause principale de notre
salut.
Et voilà, chrétiens, l'idée la plus juste que je puisse
vous donner de la grâce de Jésus - Christ : en voilà
les deux caractères , douceur et force. Douceur de
la grâce , dans la manière engageante dont elle dis-
(i) SaP. 8.
SUR LA GRACE. 223
pose le pécheur à sa conversion. Force de la grâce >
dans les étonnantes victoires qu'elle remporte sur
le pécheur au moment de sa conversion. Or , sans
chercher d'autre preuve , il me suffit de vous pro-
poser pour exemple de l'un et de 1 autre cette femme
de notre évangile. Car, vous verrez d'abord quelle
fut l'aimable conduite de la grâce pour gagner le
cœur de cette pécheresse. Vous jugerez ensuite quel
fut le merveilleux pouvoir de la grâce, par l'admi-
rable changement qu'elle opéra dans le cœur de cette
pécheresse : Attingens à fine usque ad finem for-
titer , et disponens omnia suaviter. La grâce de
Jésus-Christ employant tous les charmes de sa dou-
ceur pour convertir la Samaritaine : ce sera la pre-
mière partie. La grâce de Jésus - Christ , par son
efficace et par sa force , convertissant en effet la
Samaritaine , et de l'abîme du péché où elle étoit
plongée , l'élevant tout à coup au comble de la
sainteté; ce sera la seconde partie. L'une et l'autre
renferme tout mon dessein , et va faire le partage de
ce discours.
première partie.
Il ne faut pas s'étonner que la grâce, qui est le prin-
cipe de notre conversion , ait pour premier caractère
la douceur, puisqu'elle procède immédiatement du
cœur de Dieu , et que c'est le terme de son amour le
plus pur pour nous. Mais il nous importe de bien sa-
voir en quoi consiste cette douceur de la grâce , quels
en sont les traits les plus insinuans, ce qu'elle doit
faire en nous ? de quelle manière Dieu veut que nous
2.2+ SUR LA GRÂCE.
y répondions; et c'est ce que le Saint-Esprit a vi-
siblement entrepris de nous faire connoîlre dans la
conversion de cette femme samaritaine , dont il est
aujourd'hui question de nous appliquer l'exemple.
Car, que fait la grâce pour triompher pleinement
d'un cœur rebelle , et pour le soumettre à Dieu? Saint
Augustin , et les théologiens après lui , l'appellent
grâce victorieuse , et elle l'est en effet. Mais voici
une conduite bien différente de la conduite ordinaire
desconquérans. Pour triompher de nous, elle paroît
en quelque sorte s'assujettira nous. Ne vous offensez
pas de ce terme , qui ne déroge en rien , comme vous
le verrez , ni à la dignité , ni même à 1 efficace de la
grâce , et qui , dans ma pensée , ne signifie rien autre
chose que sa douceur. Elle paroît , dis-je , s'assujet-
tir à nous, comment? le voici. Car"elle nous attend
jusqu'à nous supporter des années entières. Elle
prend les temps favorables ; et , par une condescen-
dance que nous ne pouvons assez reconnoître , elle
ménage les occasions pour nous gagner. Quelque
intérêt que nous ayons à la rechercher , elle est tou-
jours la première à nous prévenir. Au lieu de nous
arracher par violence ce qu'elle veut obtenir de nous ,
elle nous le demande ; et au lieu de nous le deman-
der avec empire , elle ne l'obtient que par voie de
sollicitation et d'invitation. Elle ne nous demande ,
dit saint Prosper , que pour avoir lieu de nous don-
ner ; et elle nous demande peu , pour nous donner
beaucoup. Elle s'accommode à nos inclinations , à,
nos talens , aux qualités de notre esprit, et souvent
même , de la manière que je l'expliquerai , à nos im-
perfections
SUR LA GRACE* aaS
perfections et à nos foiblesses. Elle ne nous engage à
rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'at-
trait , et dont , malgré nos répugnances , elle n'excite
en nous le désir. Elle ne nous oblige à mépriser les
biens de la terre , qu'à mesure qu'elle nous en fait
voir le néant. Elle ne nous fait entreprendre de
grandes choses pour Dieu , qu'en nous imprimant une
haute idée de ses perfections et des récompenses qu il
nous promet. Elle ne nous porte à renoncer à nous-
mêmes et à nous haïr nous-mêmes , qu'en nous fai*
sant convenir par la confession de nos propres dé-*
sordres, que ce renoncement est au moins juste , et
cette haine bien fondée. Car telle est , chrétiens , la
conduite de la grâce ; telle en est la douceur : et c'est
aussi ce que nous voyons bien clairement dans les
démarches que fait le Sauveur du monde , pour con^
venir la Samaritaine. Conversion que Jésus-Christ
nous propose comme une image sensible de ce qui
se passe encore tous les jours entre Dieu et nous , par
îes saintes opérations de sa grâce. Ecoutez-moi , et
reprenons chaque article par ordre. Vous y trouverez
abondamment de quoi vous instruire et de quoi vous
édifier.
Je dis que souvent la grâce attend les pécheurs
jusques à lasser la patience de Dieu. Voyez Jésus-
Christ , la force et la vertu de Dieu même, fatigué
néanmoins , épuisé , assis sur le bord d'une fontaine.
Qu'attend-il ? une ame infidèle qu'il veut sauver ; une
pécheresse qu'il a choisie. Et de quoi e^t-il fatigué ?
si nous nous en tenons à la lettre , c'est de la longueur
tome m. x5
226 SUR LA GRACE.
du chemin qu'il a fait : fatigatus ex ilinere (i);
mais comme cet homme-Dieu disoit dans le même
évangile à ses apôtres, qu'il avoit une viande à man-
ger , bien plus exquise que celle qu'ils lui présen-
toient , une viande mystérieuse et divine qu'ils ne
connoissoient pas : Ego cibum habeo manducare
quem vos nescitis (2) , aussi éprouvoiï-il alors une
toute autre lassitude que celle qu il faisoit paroître ,
et cette lassitude lui venoit sans doute d'avoir si
long-temps supporté cette malheureuse dans le dé-
règlement de sa vie et dans l'habitude de son crime.
Car voilà, dit saint Augustin, ce qui devoit, tout
Dieu qu'il étoit, l'avoir fatigué, ce qui devoit avoir
presque épuisé sa patience. Cependant il ne se rebute
point ; et quelque éloignée de Dieu , quelque endur-
cie dans son péché que soit cette femme , il est ré-
solu de l'attendre : usant pour elle , si je puis me ser-
vir du terme de l'Ecriture , de ces lenteurs adorables
qui arrêtent les coups de sa justice, et qui suspendent
sa colère et ses vengeances : Sustentationes Bel (3).
C'est pour cela qu'il est assis , et qu'il se repose :
Fatigatus.... sedehat (4). Or, ce repos d'un Dieu
dans les cmporiemens et les révoltes de sa créature ,
c'est ce que j'appelle la douceur de la grâce. Ah!
chrétiens , combien de pécheurs dans le monde, et
peut-être parmi ceux à qui je parle , sont actuelle-
ment dans le même état que cette femme criminelle
et obstinée? c'est-à-dire , combien de pécheurs
opiniâtres ont lassé Dieu , ont outragé la bonté de
(1) Joan. 4 — (2) Ibid. — (3) Eccli. a. — (4) Joan. 4«
SUR LA GRACE. 227
Dieu , ont irrité le courroux de Dieu ; et à force
d'accumuler pèche' sur péché , rechute sur rechute ,
et d'augmenter par là chaque jour le poids de leur
iniquité , sont devenus pour Dieu comme de pesans
fardeaux , mais dont néanmoins , par un effet de son
inépuisable miséricorde , il veut bien attendre le
retour ? A juger de Dieu par nous-mêmes , peut-être
cette patience seroit-elle pour nous un scandale ;
peut-être nous viendroit-il dans l'esprit que Dieu
manque de zèle pour sa gloire , et qu'il ne soutient
pas assez hautement la souveraineté de son être. Mais
c'est en cela même , disent les Pères , qu'il la soutient,
et qu'il fait éclater sa gloire : car il n'y a que la pa-
tience d'un Dieu qui puisse aller jusque-là. Celle des
hommes , qui n'a pas plus d'étendue que la petitesse
de leur cœur , est bientôt à bout ; mais la mesure
de la patience de Dieu , est la grandeur de Dieu
même.
En effet , continue saint Augustin , Dieu est pa-
tient , parce qu'il est éternel ; il est patient , parce
qu'il est fort; il est patient , parce qu'il est Dieu : Pâ-
ti ens est quia œternus est , quia fort i s est , quia
Deus est (1). Et rien , à le bien prendre , ne nous
marque mieux sa divinité , et n'en est un témoignage
plus invincible , que cette tranquillité surprenante
avec laquelle il dissimule et il tolère les offenses des
hommes. Mais , de ce principe , quelle conséquence ,
mes chers auditeurs , devons-nous tirer? s'ensuit-il
que le pécheur ait droit de différer sa conversion, et
de faire attendre Dieu , parce que Dieu veut bien
(1) Aug-ust»
i5.
228 SUH LA GRACE,
l'attendre ? C'est ainsi qu'ont toujours raisonné , et
que raisonnent encore les libertins et les mondains;
et c'est ce faux raisonnement et cette damnable pré-
somption , qui , de tout temps , les a confirmés et les
confirme tous les jours dans leur libertinage et dans
leurs désordres. Mais à Dieu ne plaise , chrétiens,
que nous fassions nn tel abus de ses miséricordes ;
et quand il s'agit de pénitence, l'erreur la plus per-
nicieuse où nous puissions tomber , est de nous at-
tendre que Dieu nous attendra: pourquoi ? par mille
raisons qui ne souffrentpoint de réplique, et que vous
ne pouvez ignorer sans ignorer au même temps les
r»lus essentielles maximes de votre religion. Ecoutez-
les. Parce que si Dieu nous attend, c'est unique-
ment à sa grâce que nous en sommes redevables :
or , il n'est rien de plus impie , ni rien de plus in-
sensé , que de compter sur cette grâce , jusqu'à s'en
prévaloir contre Dieu même : An oculus tuus ne->
quant est , quia ego bonus sum (i) ? Parce qu'il y en
a plusieurs que Dieu n'attend pas , et sur qui, pour
l'exemple des autres, il lui plaît d'exercer sa juste
colère , en les laissant mourir dans leur péché : Ego
vado , et quœretis me s et in peccato vestro morie-
mini (2). Parce qu'à l'égard même de ceux que Dieu
attend , il y a un terme après lequel il ne les attend
plus : AdJiuc quadraginta dies , et Ninire subverte-
tur (3). Parce que nous ne pouvons savoir jusqu'à
quand Dieu nous attendra, ni même s'il nous atten-
dra, et que c'est le secret le plus impénétrable pour
nous et le plus caché : Quis scit si coiwertatur , et
(1) Mattb. 20. — (2) Joaa. S. — (3) Jon». 5.
SUR LA GRACE. 229
ignoscat (1) ? Parce que notre seule présomption , en
nous assurant que Dieu nous attendra , suffit pour
l'engager à ne nous attendre pas ; de peur, comme
remarque Tertullien , que sa patience , qui est un de
ses plus saints attributs , ne servît à autoriser et à fo-
menter nos crimes. Tout cela , chrétiens, autant de
vérités incontestables qui doivent nous tenir dans un
sage tempérament de crainte et de confiance. \ érités
qui nous laissent toujours dans l'espérance d'une
grâce assez constante pour nous attendre , mais qui
nous empêchent bien de faire fonds sur celte espé-
rance pour vivre dans l'impénitence. Vérités dont le
merveilleux enchaînement nous oblige à ne pas faire
attendre Dieu trop long-temps ; persuadés qu'il nous
attend encore , mais du reste , qu'il n'est rien de si
terrible qu'un Dieu dont la patience outrée se lasse
enfin d'attendre un pécheur , ni rien de si punissable
qu'un pécheur qui, volontairement et de plein gré,
fait attendre un Dieu. Cette morale demanderoit un
discours entier. Je la laisse , et je passe à un autre
point.
Non-seulement le Sauveur du monde attend la
Samaritaine , mais, par un nouveau trait de douceur
que je découvre dans sa grâce , il prend une occasion
commode pour traiter avec cette pécheresse: un lieu
séparé du bruit et du tumulte, où il sait qu'elle doit
se rendre ; un temps convenable à son dessein , 011
elle vient puiser de l'eau , et où rien ne pourra in-
terrompre les leçons toutes divines qu'il se prépare
à lui faire. Non pas que Dieu, pour nous communi-
(1) Joaae. 3.
2D0 SUR LA GRACE.
quer sa grâce , ait besoin de ces ménagemens , ni que
la grâce de Jésus-Christ dépende absolument des
temps et des occasions pour produire en nous son ef-
fet ; puisqu'au contraire c'est plutôt la grâce qui fait
ces temps précieux pour le salut, et ces occasions à
quoi notre conversion est attachée. Mais en cela
même ne devons-nous pas admirer l'ineffable bonté
de notre Dieu,, qui , pour nous attirer à lui et pour
nous sauver , veut bien ménager ainsi les occasions:
qui , dans cette vue , se sert avantageusement de celles
que nous lui présentons; qui lui-même en fait naître
auxquelles nous ne pensons pas ; qui , des événemens
les moins prémédités 3 fait pour nous des coups de
providence ; et qui, méritant d'être également servi
dans tous les lieux et dans tous les temps , ne dé-
daigne pas d'atttacher sa grâce à certains temps et à
certains lieux ? Quand nous lisons dans la Genèse ,
que Flébecca allant abreuver ses troupeaux à une fon-
taine , y rencontra le serviteur d'Abraham , qui lui
annonça son bonheur et le choix que Dieu faisoit
d'elle pour être l'épouse d'Isaac : ou dans le livre
des Rois , que Saùl cherchant les ânesses de son
père , trouva le Prophète qui lui déclara les vues
de Dieu sur lui , et lui apprit que le Seigneur l'avoit
destiné pour être le chef de son peuple et pour ré-
gner en Israël s nous bénissons l'aimable conduite
de la Providence. Mais cette conduite si aimable ,
chrétiens , n'éloit encore qu'une figure de ce que
Dieu vouloit faire et de ce qu'il fait tous les jours
en faveur de ses élus. Car , n'est-ce pas ainsi qu'il
leur oiïre sa grâce en de favorables conjonctures ?
SUR LA GRACE. 23l
N'est-ce pas ainsi , si j'ose m'exprimer de la sorte ,
qu il leur dresse de saintes embûches dans les occa-
sions que sa sagesse a disposées pour leur conver-
sion et pour leur sanctification? Et n'est-ce pas de
là que de savans théologiens , entre lesquels on
compte même cet incomparable docteur de l'Eglise,
saint Augustin , ont fait consister une partie du
mystère de la grâce , je dis de cette grâce que nous
appelons efficace, en ce qu'elle est donnée dans l'oc-
casion où Dieu a prévu qu'elle seroit salutaire ; au
lieu, ajoutent-ils, qu'il donne des grâces communes
indifféremment , c'est-à-dire , indépendamment de
ces occasions et des dispositions particulières où
nous pouvons nous trouver en les recevant ? Ceci
est fondé sur ce que Dieu dit dans l'Ecriture à
l'homme juste , ou , si vous voulez , au pécheur con-
verti : T empare accepto exaudivi te (i) ; C'est dans
le temps propre que je vous ai exaucé : Et in die
salutis adjuvi te (2) ; et c'est au jour de salut que
je vous ai aidé. Il y a donc , concluent-ils , et non
sans raison , dans l'ordre de la prédestination des
hommes , des temps de grâce et de faveur , où le
salut est non-seulement plus possible et plus facile,
mais plus infaillible et plus sûr. Nous le voyons dans
la femme samaritaine. Mais si nous y prenons bien
garde , ce que nous voyons dans elle , c'est ce qui
se passe encore tous les jours dans nous. Car , y
a-t-ii personne que Dieu ait autrefois touché et qu'il
ait ramené de ses égaremens , qui n'attribue en partie
sa conversion à certaines rencontres , et qui ne se
(1) 1. Cor. 6. — (2) Ibid.
23a SUR LA GRACE.
souvienne que ce fut là où Dieu lui ouvrit les yeux
et lui parla au cœur? Ainsi Ta reconnu saint Au-
gustin ; et l'aveu qu'il en fait est une espèce d'hom-
mage qu'il a cru \ voir à la grâce. C'est dans ses
confessions , qu'il a pris soin lui - même de nous
marquer jusqu'aux moindres particularitésdu combat
qu'elle lui livra ; le trouble , l'agitation où il se trouva ,
le jardin où il se retira , le saint ami qui l'y accom-
pagna , l'exemple des solitaires qui le confondit ,
l'endroit de saint Paul qu'il lut, et dont il se sentit
frappé quand cette grâce toute -puissante le trans-
forma dans un homme tout nouveau et le soumit
enfin à Dieu. Ainsi , dis-je , l'a- 1- il publié ; et si
nous faisions tous une pareille confession de notre
vie , ne pourrions-nous pas tous , par proportion ,
rendre de nous-mêmes un témoignage à peu près
semblable ?
Quel est donc pour nous le point capital et la
grande maxime de la sagesse chrétienne ? retenez-la
bien , mes chers auditeurs , et ne l'oubliez jamais.
C'est d'observer avec soin ces occasions , et de ne
les pas manquer. Car , combien de choses dont vous
ne voyez pas les conséquences et qui vous semblent
venir du hasard, sont autant de moyens que Dieu
a choisis pour vous retirer du monde , et dont peut-
être il lui a plu de faire dépendre votre prédesti-
nation même : par exemple , l'engagement que vous
avez avec ce serviteur de Dieu , ce livre de piété
que vous goûtez, ce sermon édifiant et convaincant
*jue vous entendez, cette mort subite qui vous ef-
fraie , cette perte de biens qui vous afflige , cette
SUR LA GRACE. 20Ô
disgrâce qui vous humilie , cette infirmité qui ,
malgré vous, vous réduit à mener une vie plus ré-
glée , et vous empêche de vous porter aux mêmes
excès. Si les desseins de Dieu vous étoient pleine-
ment connus, et que vous sussiez avec certitude
que c'est à cela qu'il a voulu attacher votre salut ,
ne les ménageriez-vous pas , ces occasions si impor-
tantes ? Or , vous n'en savez que trop , pour y ado-
rer au moins les conseils secrets de cette Providence
toute paternelle qui vous gouverne ; et si vous n'en
savez pas davantage , c'est ce qui vous oblige en-
core à vivre dans une dépendance plus absolue de
cette grâce en qui vous vous confiez. Mais si c'est
une occasion de salut , me direz-vous , et que Dieu
y ait attaché la grâce de ma conversion , il est sûr
que je me convertirai. Je le veux , chrétiens ; mais
il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertirez
jamais sans uu bon usage de cette grâce et de l'oc-
casion où elle vous est préparée. Car , de quelque
nature que soit cette grâce , il est de la foi que son
etîet ne peut être séparé de votre fidélité ; et de
quelque manière qu'elle agisse , il en faut toujours
revenir aux deux paroles du Sauveur des hommes :
Vigilate et orate (i) ; Veillez et priez. Priez , parce
que vous ne pouvez rien sans la grâce ; et veillez ,
parce que la grâce , toute puissante qu'elle est , ne
fait rien sans vous. Priez , afin qu'il y ait pour vous
un temps et un jour de salut ; et veillez , afin que
ce jour de salut ne vous échappe pas. Voilà en deux
(0 Matth, 26.
*3 + SUR LA GRACE.
mots les deux points fixes et tout le pre'cis de la
théologie d'un chrétien. Poursuivons.
J'ajoute que la grâce qui opère notre conversion ,
quelque intérêt que nous ayons à la rechercher , est
toujours la première à nous prévenir : et c'est, dans
la doctrine des Pères , ce qu'elle a de plus essentiel.
Car , si je la pouvois prévenir , dès-là elle ne seroit
plus grâce , parce qu'elle supposeroit en nous le
mérite de l'avoir prévenue. Je sais que nous pou-
vons , quoique pécheurs , chercher Dieu par la grâce,
et le trouver. Mais , reprend saint Bernard , nous
ne chercherions jamais Dieu par la grâce , si Dieu ,
par une autre grâce , ne nous avoit lui-même cher-
chés : Ni'si en/m priùs quœsita , non quœreres , sicut
nec digères nisi electa (i). Or, c'est ce qui paroît
sensiblement dans la conversion de cette femme de
Samarie. Le Fils de Dieu n'attend pas qu'elle fasse
quelque avance pour venir à lui : il l'aborde , il lui
parle , il l'engage , sans qu'elle y pense , dans un
entretien qui doit être le principe de son salut. Tel
est le mystère et le prodige tout ensemble de la cha-
rité de mon Dieu , de vouloir bien prévenir lui-
même des pécheurs , c'est-à-dire , de vouloir bien
rechercher lui-même de viles créatures ; de vouloir
bien appeler lui - même des âmes ingrates et re-
belles , des âmes criminelles et dignes de toutes ses
vengeances , des âmes foibles et inconstantes , dont
peut-être il prévoit les infidélités et les rechutes:
de les rechercher, dis -je, et d'aller au-devant
(2) Bern.
SUR LA GRACE. 235
d'elles , dans un temps où elles ne pensent point à
lui ; je dis plus , dans un temps où elles s'éloignent
de lui , où elles se soulèvent contre lui , où même
elles ont en quelque sorte horreur de lui. Ah ! Sei-
gneur, puis-je m'écrier ici , touché du sentiment de
saint Bernard , et en m'appliquant ce dogme de notre
religion si opposé au pélagianisme : ah ! Seigneur ,
est-il donc vrai que, tout aimable que vous êies, je
ne puisse de moi-même vous aimer , et que ma mi-
sère aille encore jusqu'à ne pouvoir désirer d'être
aimé de vous , si vous n'excitez en moi ce désir ?
Est-il donc vrai que , tout Dieu que vous êtes , vous
soyez dans la nécessité de faire les premières dé-
marches pour me réconcilier avec vous , ou de
m'avoir éternellement pour ennemi? ne seroit-ce
pas assez que vous fussiez disposé à me recevoir ?
Mais du moins , ô mon Dieu , puisque vous voulez
bien commencer, ne répondrai - je point à votre
amour? Ajouterai - je à 1 impuissance malheureuse
de vous prévenir t le crime impardonnable de ne
vous pas seconder ? Non , Seigneur , et vous me
faites trop bien comprendre ce que je vous dois ,
pour que mon cœur demeure dans une si mortelle
indifférence. Puisqu'il est de l'honneur de votre grâce
que ce soit elle qui me recherche , je veux bien me
soumettre à cette loi. Oui , mon Dieu , je veux bien
m'humilier dans cette vue ; je veux bien reconnoîue
devant vous ma foiblesse , et me confondre dans la
pensée que de moi-même je ne puis faire un pas
pour aller à vous ; et qu'avec toutes vos perfections,
je ne puis vous aimer si vous ne m'ainiez , et si vous
236 SUR LA GRACE.
ne m'aimez avant que je vous aime. Mais du reste ,
Seigneur , ce sera pour moi un puissant motif de
reconnoissance et de fidélité; et le souvenir de votre
infinie miséricorde en me cherchant malgré toute
mon indignité , en me prévenant , en me remettant
dans vos voies , m'attachera désormais à vous d'un
lien si étroit , que la nature , que la passion , que le
monde , avec tous ses charmes , que rien , quoi que
ce puisse être , ne le pourra rompre. Tel est le fruit
que l'ame chrétienne doit tirer de ce point de foi
utilement et solidement médité.
Mais encore , comment est-ce que la grâce nous
prévient? est-ce avec autorité et avec empire ? non,
dit le Prophète royal , mais par des bénédictions de
douceur : Prœvenisti eum in benedictionibus dul-
cedinis (i) ; car , si elle nous prévient , c'est en nous
demandant ce qu'elle veut obtenir de nous , et en
cela , remarque saint Prosper, consiste la différence
de la grâce et de la loi : la loi commande , et la
grâce invite ; la loi menace , et la grâce attire ; la loi
contraint , et la grâce engage. Or , c'est ce mélange
de la loi et de la grâce qui fait tout le mystère de
l'aimable et souveraine domination de Dieu sur nos
cœurs. Il ne tenoit qu'au Sauveur du monde d'user
de tout son pouvoir , et d'obliger la Samaritaine à
lui rendre d'abord et sans réplique , une obéissance
forcée; mais parce que c'est sa grâce qui agit en
elle , il veut qu'elle obéisse , non - seulement sans
répugnance , mais avec joie et avec amour. Par ou
donc commence-t-il ? il la prie de l'écouter et de
(l) Ps. 20.
SUR LA GRACE. z3j
îe croire : Mulier , crede mihi ( i ). Car , quoique
Dieu , par l'efficace de sa grâce , soit maître de nos
volontés , et qu'il puisse , comme il lui plaît , disposer
de nous , il n'en dispose néanmoins qu'avec réserve ,
et , si j'ose me servir du terme de l'Ecriture , qu'avec
respect ; c'est-à-dire 5 en nous inspirant , en nous
persuadant, en nous demandant ce qu'il nous veut
faire vouloir : Tu autem , dominaior virtulis , cum
magnâ reverentiâ disponis nos ( 2 ). Je dis plus ,
quoique maître absolu, il nous demande peu pour
nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ
à celte Samaritaine ? un peu d'eau : Da mihi bi-
lere (3) ; et pourquoi de 1 eau ? pour lui faire naître
le désir d'une eau bien plus excellente qu'il lui veut
donner , de celte eau salutaire et vivifiante dont la
source rejaillit jusque dans la vie éternelle : Fons
aciuœ salicntis in vitam œternam (4) ; de cette eau.
qui doit pour jamais étancher notre soif et nous éta-
blir dans une paix et dans une félicité parfaite: Qui
biberit ex aquâ ouam ego dabo ei , non sitiet in
œternum (5). Belle idée, mes chers auditeurs , de ce
que nous éprouvons tous les jours dans la conduite
de la grâce. Que demande-t-elle d'abord ? presque
rien : un peu d'attention sur nous-mêmes , un peu
de règle dans nos actions , un peu de discrétion dans
nos paroles , un peu d'assujettissement à nos devoirs.
Donnez - moi cela , nous dit Dieu ; c'est bien peu :
mais de ce peu dépendent toutefois les grâces les
plus abondantes ; et en effet , c'est souvent par ce
peu , je veux dire , par cette petite victoire rem-
(1) Joan. 4« — (2) Sap. 12. (3) Joan. 4- — (4) Ibid.-» (5) Ibid,
238 SUR LA GRACE.
portée sur la passion , par cette petite violence faite
à l'humeur , par ce petit sacrifice de l'intérêt , par
ce petit effort de la charité , par ce petit retranche-
ment d'une vanité mondaine , que nous nous met-
tons en état de recevoir la plénitude des dons célestes
et des miséricordes du Seigneur. C'est par là que
commencent les grands changemens , les grandes
conversions ; et ne sommes-nous pas bien coupables
si nous refusons à Dieu ce qu'il exige de nous, quand
l'avantage qu'il nous promet est tellement au-dessus
de ce qu'il attend ?
Disons néanmoins encore quelque chose de plus
touchant. Je prétends , avec saint Chrysostôme , que
la grâce , pour agir avec plus de douceur , s'accom-
mode à nos inclinations , à nos goûts , à nos talens ,
et même en quelque sorte à nos foiblesses , à nos
imperfections , à nos défauts : j'en ai la preuve dans
celte femme de notre évangile. Un autre que le Fils
de Dieu qui l'eût entendue disputer et raisonner sur
les points les plus important de la religion , l'auroit
rebutée ; un autre lui eût dit qu'il ne lui appartenoit
pas de pénétrer dans ces matières; que ces questions
épineuses et subtiles n'étoient pas de son ressort , et
que la grande science d'une femme devoit être de
n'en point trop savoir , ou de ne point affecter de
paroître en trop savoir : car c'est la réponse com-
mune qu'ont eue de tout temps à essuyer les femmes
curieuses , et qu'on a toujours fait valoir contre elles :
mais notre divin Maître n'ignoroit pas que ce n'est
point ainsi qu'on les convertit , et que cette réponse
mortifiante pour elles , bien loin de les corriger , ne
SUR LA GRACE. 239
sert qu'à les aigrir et à les irriter. Que fait-il donc ?
Il tient une conduite toute opposée. Cette femme
est vaine' et curieuse , il l'engage par sa curiosité
même ; elle se pique d'être savante , il ne dédaigne
point de raisonner avec elle sur ce qu'il y a dans la
religion de plus profond et de plus sublime. En ins-
truisant les peuples, il se servoit de paraboles , c'est-
à-dire , de comparaisons simples et familières , pour
s'accommoder à la grossièreté de leurs esprits; mais
il n'entretient celle-ci, toute pécheresse qu'elle est,
que de matières élevées et en des termes propor-
tionnés à la grandeur des sujets dont il veut bien
conférer avec elle : de la nature de Dieu , de la per-
fection de son être, de la pureté de son culte, de
l'adoration en esprit; et par là il la détrompe, sans
l'offenser , des finisses idées dont elle étoit prévenue
louchant la divinité et les hommages que nous lui
devons. Or , n'est-ce pas ainsi que la grâce agit et
sur nos esprits , et sur nos cœurs ? n'est-ce pas ainsi
qu'elle se conforme à nous , ne nous sanctifiant
presque jamais ( remarquez ceci , je vous prie ) , ne
nous sanctifiant presque jamais d'une manière con-
traire à nos inclinations naturelles , mais perfection-
nant selon Dieu nos inclinations naturelles , pour
nous sanctifier. Sommes - nous ardens et agissans?
elle nous anime d'un saint zèle , et nous porte à la
pratique des bonnes oeuvres ; sommes-nous tendres
et affectueux ? elle nous inspire pour Dieu une ten-
dresse d'amour qui nous fait quelquefois répandre à
ses pieds des torrens de larmes ; sommes-nous d'une
humeur facile? elle rectifie cette facilité d'humeur,
2^0 SUR LA GRACE.
et la convertit en charité pour le prochain ; sommet
nous d'un esprit rigide et sévère ? elle tourne celte
sévérité en ferveur de pénitence ; elle prend , dit
l'apôtre saint Pierre, par rapport à nous , autant de
différentes formes qu'elle trouve en nous de dispo-
sitions différentes : Multiformis gratia Dei ( 1 ) ;
grâce qui nous engage à être saints comme on vou-
droit l'être , si Dieu nous en donnoit le choix , et
que nous n'eussions qu'à en délibérer avec nous-
mêmes ; afin, dit saint Chrysostôme , qu'il ne nous
reste nul prétexte pour nous dispenser de la suivre *
puisqu'elle veut bien se servir de notre fonds pour
l'accomplissement de ses desseins ; puisqu'il n'y a
rien dans nous qu'elle ne mette en œuvre pour l'ou-
vrage de notre salut ; puisqu'elle ne demande point
d'autre naturel que le nôtre , point d'autre corn-
plexion que la nôtre , point d'autres talens que les
nôtres , pour faire de nous ce que Dieu veut que
nous soyons; enfin , puisque , dans un sens que vous
entendez assez , nous pouvons, en ne cessant point
d'être ce que nous sommes , devenir par elle tout
ce que nous ne sommes pas.
11 est vrai , chrétiens , que , par cette grâce , Dieu
nous oblige à mépriser tout ce que le monde estime ;
à renoncer de cœur aux honneurs du monde , aux
plaisirs du monde , aux biens du monde ; mais ici
même voyez encore et goûtez combien le Seigneur
est doux : Gustate et videte , quoniam suavis est
Dominus (2) ; il ne nous oblige à mépriser le monde
qu'après qu'il nous en a fait connoître par sa grâce
(1) 1. Petr. 4. — (2) Ps. 33.
1 illusion ,
SUR LA GRACE. 2^1
l'illusion , qu'après nous avoir convaincus que le
monde ne peut jamais nous rendre heureux ; il ne
nous oblige à renoncer au monde qu'après nous
avoir ôté, par sa grâce , l'estime et l'amour du monde.
Or , il est aisé de renoncer à ce que l'on n'estime et
l'on n'aime plus : c'est la sainte leçon que Jésus-Christ
fait à la Samaritaine : Omnis qui biberit ex aqud
hâc , sitiet iterùm (i) ; Quiconque boira de cette
eau aura encore soif ; c'est-à-dire , quiconque aura
de l'ambition dans le monde , quelque grand qu'il
puisse être , ne sera jamais content de ce qu'il est ;
quiconque voudra s'enrichir dans le monde, quelques
biens qu'il possède , n'en aura jamais assez à son gré;
quiconque sera esclave de ses sens , quoiqu'il ne leur
refuse rien , ne les satisfera jamais. Quand je suis
une fois persuadé de ce principe , je me détache de
tout sans peine ; et n'en sommes-nous pas invinci-
blement persuadés par la divine impression et les
saintes lumières de la grâce ? Il est vrai que cette
grâce m'oblige quelquefois à faire pour Dieu des
choses difficiles et pénibles ; mais en même temps
elle m'y fait trouver de l'attrait ; et comment ? par
la grandeur des motifs qu'elle me propose , et par
l'espérance des biens inestimables qu'elle me promet :
Si s cire s do nu m Dei , et qui s est qui dicit tibi : Da
mihi bibere (2) ; Si vous saviez , dit le Sauveur à
cette femme , quel est celui qui vous parle; c'est-à-
dire, si vous saviez, chrétiens, ce que c'est que
Dieu ; si vous saviez ce que Dieu a fait pour vous
et ce qu'il mérite de vous ; si vous saviez ce que
(1) Joan. /\. — (2) Ibid.
TOME III. j6
2.1+2, SUR LA GRACE.
vous avez à attendre de Dieu ; si vous saviez les
magnifiques récompenses qu'il réserve aux humbles ,
qu il réserve aux pauvres , qu'il réserve à ceux qui
souffrent et qui se mortifient pour lui ; si vous le
saviez , ah! il n'y auroit rien à quoi vous ne fussiez
déterminés , et les croix les plus pesantes vous de-
viendroient , non - seulement supportables , mais
aimables , dans la seule vue de lui plaire. Or , qui
nous apprend tout cela? la grâce de Jésus -Christ.
Il est vrai que cette grâce va , selon l'évangile ,
jusqu'à nous inspirer la haine de nous-mêmes; mais,
pour nous inspirer cette haine évaugélique , elle
nous fait convenir nous-mêmes de notre bassesse ,
de notre indignité , de notre corruption , de nos
désordres. D'où nous concluons nous-mêmes aisé-
ment que notre véritable intérêt est de nous haïr
dans cette vie , si nous vouions nous aimer pour la
vie éternelle : aussi le Fils de Dieu , pour faciliter
la pénitence à cette pécheresse de Samarie , lui fait-il
faire à elle-même la confession de son crime ; et.
par la honte salutaire qu'elle en conçoit , la réduit-il ,
presque sans qu'elle l'aperçoive , à la nécessité de
s'accuser , de se condamner , et par conséquent de
se convertir , puisque c'est dans une sincère accu-
sation et dans une parfaite condamnation de soi-
même que consiste la vraie conversion.
Telle est , chrétiens , la conduite de la grâce: voilà
comment Dieu se rend maître de nos cœurs. Ce n'est
point par la souveraineté de son empire , ce n'est
point par les hautes lumières de son entendement
divin , mais par la douceur de la grâce et de son
SUR LA GRACE, 2^3
esprit. lia fallu , pour gagner le cœur des hommes,
que sa majesté s'abaissât , et que , dans la personne
du Sauveur , la sagesse incréée de Dieu s'humiliât.
Or , à l'exemple de Dieu , c'est par là même que
nous nous insinuerons dans les âmes , et que nous
y exercerons un pouvoir d'autant plus absolu , qu'il
le paroîtra moins; ce ne sera point par l'autorité,
beaucoup moins par l'esprit de domination ou par
l'ascendant que nous prendrons et que nous affec-
terons de prendre , ce ne sera pas même par l'habi-
leté , ni par la supériorité de génie et d'intelligence ,
mais par les sages ménagemens de In charité. Il faut ,
pour engager le prochain et pour le toucher , que
nous supportions ses défauts , que nous compatis-
sions à ses foiblesses , que nous condescendions à
ses humeurs , que nous soyons sensibles à ses mi-
sères , que nous entrions avec zèle dans ses besoins,
et que , suivant la règle et l'expression de saint Paul,
nous prenions, comme élus de Dieu , des entrailles
de miséricorde : Induite vos , sicut clccti Dei , vîs-
cera misericordiœ ( i ). Celte instruction nous re-
garde tous ; mais nous en particulier , mes frères ,
nous , dis- je, que Dieu a spécialement appelés au
ministère de la conversion et de la sanctification
des âmes ; nous qui , comme prêtres du Seigneur ,
sommes les dispensateurs de sa grâce , et qui devons
par conséquent conformer notre conduite à celle de
la grâce même ; c'est à nous , encore une fois, que
cette morale s'adresse ; souffrez que je vous l'ap-
plique et que je me l'applique à moi-même. Car ,
(!) CoJoss. 5.
iG.
244 SUR LA GRACE.
voilà votre modèle et le mien ; c'est par la douceur
de notre zèle que nous devons toucher les pécheurs,
autrement , nous n'y réussirons jamais. Ayez , si
vous voulez , toute la science des docteurs , ayez
toute l'éloquence des prophètes , parlez le langage
des apôtres , et même des anges ; si tout cela n'est
assaisonné de la douceur évangélique , vous ne ferez
rien ; c'est elle qui doit nous préparer les voies et
nous faire entrer dans les cœurs ; sans elle on nous
écoutera, et nous viendrons à bout de tout le reste:
nous instruirons , nous convaincrons , nous confon-
drons , nous épouvanterons , mais nous ne converti-
rons pas ; sans elle nous troublerons les consciences ,
nous désespérerons les foibles , nous révolterons
les opiniâtres, mais nous ne les attirerons jamais
à Dieu. Le Sauveur du monde ne parut sévère qu'à
l'égard des pharisiens, de ces hypocrites qui, sous
un masque de piété , en imposoient au peuple et le
trompoient ; et , par un secret jugement de Dieu , ce
fut à l'égard des pharisiens que son zèle demeura
sans effet. Je ne dis pas , mes frères, que nous de-
vions flatter les pécheurs par de lâches complai-
sances : vous n'ignorez pas combien j'ai ce sentiment
é en horreur; je ne dis pas que nous ne devons point
obliger les pécheurs à tout ce que l'évangile a de
plus austère, aux rigueurs de la pénitence , au cruci-
fiement de la chair , à la mortification de l'esprit :
malheur à moi si j'en rabattois un seul point ! Mais
je dis qu'à cette sévérité , qui pourroit seule éloigner
les pécheurs , il faut joindre cette douceur qui les
ramène ; je dis quM faut proportionner cette sévé-
SUR LA GRACE. 2^5
rite aux dispositions des sujets , comme la grâce elle-
même s'y accommode , et non pas l'appliquer sans
discernement et sans prudence , aux uns trop , aux
autres trop peu , à ceux - ci hors de leur état , à
ceux-là par -dessus leurs forces ; je dis qu'il faut
avoir de saintes adresses pour faire embrasser celle
sévérité et même pour la faire goûter , montrant
qu'elle est praticable , et ne portant jamais les choses
à des excès qui donnent lieu aux mondains de les
traiter d'impossibles ; je ne dis pas encore une fois ,
qu'il ne faille jamais user de sévérité dans la con-
duite des âmes ; mais je dis que ce doit être une sé-
vérité discrète , une sévérité qui se fasse aimer , une
sévérité qui rende le joug de Dieu supportable, et
non point une sévérité pharisaïque , une sévérité sans
onction , une sévérité impérieuse , une sévérité sèche
et rebutante , une sévérité qui ne pourroit convenir
qu'à des esclaves , mais qui ne convient nullement
aux enfans de Dieu. Plût au Ciel , mes frères, que
nous fussions tous bien persuadés de cette vérité ,
puisque rien ne contribueroit davantage à la sancti-
fication du christianisme ! Quoi qu'il en soit , voici,
mes chers auditeurs t ce qui nous rendra inexcu-
sables au jugement de Dieu : l'infinie douceur avec
laquelle Dieu nous gouverne. Si les puissances de
la terre dont nous dépendons se comportoient de la
sorte envers nous , nous en serions idolâtres : Dieu
veut nous gagner par sa grâce , et nous lui sommes
rebelles ! Il me reste à vous montrer que cette grâce ,
quoique douce dans la manière dont elle engage le
pécheur , n'en a pas moins de force dans son action ,
Zfô SUR LA GRACE.
et c'est ce que vous allez voir dans la suite de notre
évangile , qui fera le sujet du second point.
DEUXIÈME PARTIE.
Quelque obscure que soit notre foi , si nous la
regardons en elle-même et dans ses mystères, elle a
cependant , selon la pensée de tous les théologiens,
une espèce d'évidence dans ses motifs ; je veux dire,
que ce qu'elle nous révèle est au moins évidemment
croyable , par la qualité des motifs qui nous obli-
gent à le croire. Or , il m'a toujours paru et il me
paroît encore qu'un de ces motifs les plus piiissans
et les plus convaincans est de voir ce que la grâce
opère quelquefois en certaines âmes , que Dieu ,
comme dit le grand Apôtre , a prédestinées pour en
faire des vases de miséricorde : ceci, mes chers au-
diteurs , vous édifiera et vous consolera. Quand les
magiciens de Pharaon virent les étonnans prodiges
que faisoit Moïse dans toute l'Egypte , par le seul
attouchement de cette baguette mystérieuse qui leur
donna tant de terreur, ils confessèrent enfin que le
doigt de Dieu étoit là, c'est-à-dire, qu'ils y recon-
nurent le caractère d'une vertu divine dont ce lé«is-
o
lateur étoit l'instrument : El dixerwit malcfici ad
JPliaraonem : Digilus Dei est Iiïc (i). Et moi,
chrétiens , quand je n'envisagerois que la conversion
de cette femme samaritaine, telle qu'elle est rapportée
dans l'évangile, je conclurois , sans hésiter, qu'il y
H un principe surnaturel qui agit en nous , que Dieu
a de secrets ressorts pour remuer nos cœurs et les
(i) Exod, 8,
SUR LA GRACE. 2^J
tourner comme il lui plaît , que ms recevons du
Ciel des impressions qui ne peuvent venir que de
la grâce , et que par les divines opérations de cette
grâce , notre liberté , sans rien perdre de son indif-
férence et de ses droits , est parfaitement soumise à
l'empire de Dieu.
Or , en quoi consiste le miracle de cette conver-
sion ? le voici , par rapport aux deux puissances de
l'ame à qui la grâce intérieure est immédiatement
communiquée , savoir, l'entendement et la volonté,
ou , si vous voulez , l'esprit et le cœur. Miracle de
la grâce dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit
de la Samaritaine; miracle de la grâce dans le chan-
gement qu'elle fait du cœur de la Samaritaine; mi-
racle, dis-je, opéré d'une façon toute miraculeuse,
et avec des circonstances qui ne permettent pas de
douter que ce ne soit l'ouvrage de la main toute-
puissante de Dieu ; Digilus Dei est hic. Ecoutez-
moi , chrétiens , et suppléez, par une attention toute
nouvelle , à la nécessité où je me trouve d'abréger
en peu de paroles ce qui demanderoit un discours
entier.
Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire
qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine. Suivez
le texte sacré , et vous en allez convenir. C'étoit
tout ensemble une infidèle et une hérétique , puis-
que , selon la remarque d'Origène , les Samaritains
étoient dans le fond idolâtres, et adoroient les fausses
divinités de leurs ancêtres , et que néanmoins ils ne
laissoient pas de pratiquer au même temps une espèce
de judaïsme , mais de judaïsme corrompu par leurs
24*3 SUR LA GRÂCE.
opinions particulières : ce qui les divisoit, et , par un
schisme déclaré , les séparoit du reste des Juifs : Non
cnim coûtuntur Judœi Samaritanis (y). C'étoit une
hérétique vaine et suffisante, opiniâtre et indocile,
préoccupée de son erreur et déterminée à la soutenir,
qui se piquoit de raisonner et d'être subtile en ma-
tière de religion : car tout cela paroît dans l'entretien
que Jésus-Christ eut avec elle. Or vous savez l'ex-
trême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité mo-
rale de réduire un esprit , encore plus l'esprit d'une
femme, quand elle est de ce caractère. Vous savez
combien il est rare de voir une femme entêtée d'une
hérésie ( je «lis entêtée ; car , persuadée par raison ,
à peine le fut-elle jamais ) se mettre en état de re-
connoître la vérité , la chercher de bonne foi , et s'y
soumettre. Soit que par une malheureuse fatalité
l'hérésie ait cela de propre , de rendre les cœurs in-
flexibles et de les endurcir; soit que Dieu , par une
punition due à ce péché , qui , de tous les péchés ,
est , dans un sens , le plus grief et le plus punissable ,
ait coutume de répandre dans les esprits d'épaisses
ténèbres qui les aveuglent toujours de plus en
plus , et que saint Augustin appelle pour cela :
Pœnalcs cœcitates (2) : encore une fois , vous savez
combien ce retour de l'hérésie à la foi , de l'orgueil
de l'une à l'humilité de l'autre, demande d'efforts,
et combien dans l'ordre même de la grûce il approche
du miracle. Cependant , c'est ce que la grâce opère
aujourd'hui , mais par une vertu qui ne pent être
que la vertu du Très-haut. Jésus-Christ convertit
(1) Joan. 4< — (2) Augusf.
SUR LA GRACE. 2^9
cette femme : de samaritaine qu'elle étoit , il la ra-
mène premièrement à la pureté du culte juif, et puis
il en fait une parfaite chrétienne. Après l'avoir fait
renoncer aux superstitions de ses pères et au schisme
où elle a été élevée , après lui avoir fait condamner
les erreurs qu'elle soutenoit avec tant d'obstination
et tant de zèle, il lui fait connoître ce qu'il est et
pourquoi il est venu , le sujet et la fin de sa mission,
sa qualité de Christ et de Sauveur, sa divinité même;
mystères naturellement incroyables , et qu'elle ne
pouvoit découvrir qu'à la faveur des plus pures lu-
mières de la grâce qu'il lui communique. Non-seu-
lement il lui révèle ces points si importans et si
sublimes , mais il les lui persuade , mais il les lui fait
goûter. Quoiqu'elle eût refusé d'abord de traiter avec
lui, elle l'écoute enfin avec docilité et avec respect :
quoique tout ce qui venoit des Juifs lui fût odieux ,
elle veut bien , tout juif qu'il est, le reconnoître et
l'adorer comme auteur de son salut : quoiqu'elle ne
vît en lui que les apparences d'un homme , elle pro-
teste et croit fermement qu'il est le Christ , vrai Fils
de Dieu. Ne faut-il pas confesser qu'une telle conver-
sion fut l'œuvre du Seigneur , et s'écrier avec David :
Hœc mutatio dexterœ Excel si ( 1 ) ?
Mais en changeant l'esprit de cette samaritaine, la
grâce n'agit pas moins puissamment dans son cœur.
Car , outre qu'elle étoit hérétique et obstinée dans
sa fausse créance , elle étoit impudique et libertine
dans ses mœurs : péchés , dit saint Chrysostôme , qui,
malgré leur opposition , ne laissent pas d'avoir comme
(i) ps. 76.
25o SUR LA GRACE.
une espèce d'affinité , puisque l'hérésie , à propre-
ment parler, n'est autre chose qu'une corruption de
l'esprit , comme l'adultère et l'impudicité est une
rébellion de la chair. Or Dieu, ajoute saint Chrysos-
tôme , vengeur de l'un et de l'autre , punit et confond
souvent l'un par l'autre , en permettant que ces ré-
voltes de 1 esprit contre la vérité soient communé-
ment suivies des plus honteux déréglemens de la
sensualité. Et en eiïet, nous voyons ces âmes si pré-
somptueuses et si hères sur ce qui concerne la reli-
gion , n'être pas ordinairement les plus fermes dans
leur devoir, ni les plus inébranlables dans la tenta-
tion. Telle étoit cette pécheresse de Samarie , avec
sa prétendue science et sa vaine subtilité. Elle vivoit
dans un concubinage public , dans un concubinage
auquel elle s étoit abandonnée , et dont elle avoit
contracté même une longue habitude : Quinque enirn
viros hàbuisti ; et nîinc quem habes , non est tuus
pir (i). Or, s'il y a une maladie difficile h guérir ,
c'est celle-là : s'il y a un démon capable de résister
à Dieu et à sa grâce , il est évident que c'est cet
esprit impur. Mais en cela même la grâce de Jésus-
Christ trouve la matière de son triomphe. Cette pé-
cheresse , celte prostituée , cette femme esclave des
plus sales passions , est enfin purifiée et sanctifiée.
11 semble que Jésus-Christ lui ait donné un antre
cœur ; qu'après lui avoir arraché ce cœur charnel
et corrompu d'où procédoient tant de désordres , il
ait créé en elle un cœur nouveau, un cœur épuré
non-seulement de toutes les souillures du péché 9
(1) Joan. 4*
SUR LA. GRACE. 25l
mais de toutes les affections de la terre. Ce n'est
plus cette Samaritaine scandaleuse qui s'étoit fait un
front pour le crime, et qui servoit aux âmes de dé-
mon pour les perdre. C'est une créature toute nou-
velle en Jésus-Christ: Nova in CJiristo creatura (i);
une ame transformée en Dieu et qui ne respire plus
rien que de chaste dans ses pensées , que de modeste
dans ses paroles , que de réglé dans ses actions; qui ,
par sa conduite exemplaire , est désormais un modèle
de vertu , et qui va répandre partout l'odeur de sa
sainteté. Quel prodige, mes chers auditeurs ! et ne
devons-nous pas toujours reprendre avec le Prophète:
Hœc mutatio dexterœ Excel si ?
Maïs si la grâce de Jésus -Christ fait un miracle
dans la conversion de cette femme , la manière mi-
raculeuse dont elle le fait montre encore bien quelle
est sa force et sa puissance. Car n'est-il pas étonnant ,
chrétiens , que deux changemens si prodigieux ne
coûtent au Sauveur du monde qu'un moment ? Quand
Dieu agit selon les lois et le cours ordinaire de sa
providence, il garde , ou du moins il paroît garder
des mesures; et dans l'ordre surnaturel, aussi bien
que dans l'ordre naturel , il s'accommode à notre
foiblesse. Car il ne fait pas les saints dans un ins-
tant ; il les sanctifie peu à peu, et , par des progrès
quelquefois insensibles , il les conduit de degré
en degré jusqu'au terme d'une sainteté consommée.
Mais quand il agit souverainement et en Dieu , il
ne s'assujettit point de la sorte. Il ne prépare point
le sujet qui doit servir de fond à son action. Une
(»)a. Cor. 5.
25:2 SUR LA GRACE,
parole qu'il profère fait sorlir des millions d'êtres
du néant , étend les cieux , affermit la terre , donne
à ce vaste univers toute sa perfection : Dixit , et
facta surit (i). Ainsi le Fils de Dieu ne dit qu'une
parole à la Samaritaine : Ego sum (2) ; Oui , c'est
moi , moi qui suis ce Messie que vous attendez; et
tout à coup la voilà convaincue , la voilà touchée ,
la voilà pénétrée des plus saints, mais des plus vifs
et des plus tendres sentimens. Parole, reprend saint
Augustin, plus efficace que celle même dont Dieu
créa le monde. Parole qui ,par une seconde création,
mais bien plus admirable que la première , réforma
dans le cœur de cette femme l'ouvrage de Dieu que
le péché avoit détruit. Je dis création plus admirable
que la première , puisque dans la première s le néant
sur lequel Dieu travaille obéit sans contradiction à
sa parole; au lieu que dans celle-ci , Dieu travailloit
sur le néant du péché , qui, tout néant quil est , est
capable, comme péché, de lui résister. Mais encore,
par quelle marque sensible le Fils de Dieu s'auto-
risa-t-il dans l'esprit de la Samaritaine , et par où.
trouva-t-il une si facile et si prompte créance ? Le
vit-elle en ce moment là commander aux tempêtes
€t à la mer , guérir les aveugles-nés , ressusciter les
morts de quatre jours ? Ah ! chrétiens, voici la mer-
veille qui surpasse toutes les autres. Le monde con-
verti sans miracles , et sans miracles devenu chré-
tien, si l'on vouloit ainsi le supposer, ce seroit, disoit
saint Augustin, le plus grand de tous les miracles; ce
seroit le miracle des miracles , et le plus convaincant
(1) Ps. 5a. — {■!) Joau. 4-
SUR LA GRACE. .253
pour un païen qui ne croiroit pas les autres miracles.
Or, nous le voyons , mes chers auditeurs , ce miracle
des miracles, accompli dans cette Samaritaine. Les
pharisiens et les docteurs de la loi voyoient tous les
jours les miracles de Jésus-Christ; ils en étoient les
témoins oculaires ; ils partaient à Lazare, qu'il avoit
publiquement ressuscité , aux malades qu'il avoit
guéris ,el cependant, par une obstination inflexible,
ils persistoient dans leur incrédulité. Mais celle-ci ,
sans miracles, non -seulement croit en lui, mais
s'attache à lui , se donne à lui , renonce à tout pour
lui. D'où vient cela ? de la toute -puissance de la
grâce , qui n'a besoin que d'elle-même pour triom-
pher du cœur de l'homme. Ce n'est pas tout. Quand
le Fils de Dieu convertissoit les autres pécheurs , ce
n'étoit qu'après leur avoir donné pour sa personne,
par quelque signalé bienfait , un fond de confiance
et d'estime. Pour sauver leurs âmes, il commençoit
par guérir leurs corps; et , par condescendance à leur
foiblesse , il les engageoit à croire ce qu'il étoit , en
leur faisant éprouver dans leurs besoins ce qu'il
pouvoit. Mais parce qu'il a résolu de faire paroîtie
dans cette pécheresse de Samarie toute la force de
la grâce , il la convertit purement , je veux dire ,
sans autre attrait , sans autre engagement d'intérêt
que celui de sa conversion même. Elle ne croit point
en lui comme la femme chananéenne , parce qu'il a
délivré sa fille du démon , ni comme l'hémorroïsse ,
parce qu'il lui a rendu la santé : mais elle croit en
lui pour lui seul ; elle Rattache à lui sans autre vue
que l'avantage d'être à lui et de ne vivre que pour
254 SUK LA GRACE.
lui. C'est là que je reconnois le caractère d'une grâce
victorieuse et toute-puissante : Hœc muiatio dex-
terœ Excelsi.
Enfin le miracle de la grâce, c'est qu'en sanctifiant
cette femme, elle sanctifia tout le pays de Samarie,
et qu'elle la rendit capable de communiquer aux
Samaritains le don de la foi. De pécheresse qu'elle
éloit, dit saint Grégoire pape , elle se trouve mira-
culeusement transformée en apôtre: Qiiœ advcnerat
peccairix ,revertitur prœdicatrix (i). Avant que les
apôtres aient paru , elle va annoncer Jésus-Christ à
ceux qui ne le connoissent pas; et sans déroger à la di-
gnité de saint Pierre, nia celle des autres apôtres, on
peutdirequela première apôtre du christianisme , c'est
la Samaritaine. En effet, son zèle la presse de telle
sorte, qu'elle ne peut s'arrêter un moment : elle laisse
le vaisseau qu'elle avoit apporté avec elle, elle ne pense
plus à puiser de l'eau; elle quille Jésus-Christ pour
Jésus-Christ même; elle rentre dans la ville , elle
invite tout le monde à le venir voir et à l'écouter ,
aimant mieux aller travailler pour sa gloire que de
goûter plus long-temps les douceurs de son entre-
tien , et ressentant déjà ces saintes ardeurs et ces
divins empressemens de l'esprit de foi , qui n'est
jamais content de connaître Dieu s'il ne le fait en-
core connoître autant qu'il le peut et qu'il le doit.
De tout ceci , quelle conclusion ? Ah ! chrétiens,
ne disons donc plus , dans l'état de notre péché , que
nous sommes foibles , et que notre foiblesse est un
obstacle insurmontable à notre conversion ; mais
SUR LA GRACE. 255
disons avec l"Apôtre , que si nous sommes foibles
par nous-mêmes , nous sommes tout-puissans avec
la grâce et par la grâce : Umnia possum in eo gui
me confortât (i). Défions-nous de nous-mêmes, mais
espérons tout de Dieu. Je saisque pour vous dégager
de l'esclavage où le péché vous tient asservis , que
pour vous interdire ce commerce, que pour renoncer
à cet attachement , que pour étouiïer cette inclina-
tion , que pour vaincre le monde , il y a des efforts
à faire, et de grands efforts ; qu'il y a ces combats
à livrer ei de rudes combats ; mais prenez conliance ,
puisque Dieu vous répond de sa grâce , dès que vous
la demanderez de bonne foi, et qu'il vous assure que
sa grâce vous suffit : Sujjlcit tibi gratîa mea (^i).
C'est dans noire infirmité même qu'elle fait éclaler
toute sa vertu; et votre retour à Dieu, un retour
prompt , un retour parfait, ne sera pas un plus grand
miracle pour elle que le changement merveilleux de
cetîe pécheresse de l'évangile : Nam virtus in infir-
miiate perficitur (3). Ce n'est pas assez ; et voici ,
mes chers auditeurs , le point de morale par où. je
finis. Si Dieu , par sa miséricorde , vous a tirés de
l'abîme , et s'il vous a fait sentir l'impression de sa
grâce, imitez le zèle de cette Samaritaine. Elle n étoit
pas plus capable que vous d'annoncer l'évangile de
lhomme-Dieu : elle n'avoit point de caractère par-
ticulier qui l'y obligeât plus que vous : pourquoi
ne le ferez-vous pas comme elle ? En qualité de
chrétiens , nous devons tous , par un engagement
indispensable, chacun dans l'étendue de notre condi-
(i) Pliil. 4. — (2) 2. Cor. îa. — (3) Idem.
^56 SUR LA GRACE.
tion, participer au ministère apostolique; et il n'y
a point de fidèle , de quelque profession qu'il soit ,
qui ne doive au moins , par ses œuvres , par ses
exemples, par l'édification de sa vie , par ses chari-
tables conseils , prêcher Jésus-Christ. Un père le doit
prêcher à ses enfans , et se souvenir qu'il est leur
premier apôtre ; que c'est à lui , comme père , de
leur inspirer la religion , de leur en donner la pre-
mière teinture , d'employer tous ses soins à la con-
server dans leurs âmes , et que sans cela, il ne
mérite pas le nom de père , beaucoup moins celui
de père chrétien. Un maître le doit prêcher à ses
domestiques , persuadé qu'il est pire qu'un infidèle
s'il néglige un devoir si nécessaire , et que c est ,
comme dit l'Apotre en termes exprès, renoncer à
sa foi , que de laisser dans sa maison des hommes qui
ignorent la loi de Dieu et qui ne la pratiquent pas :
Deum negavit , et est injideli deterior (i). Mais les
pécheurs convertis sont ceux , entre tous les autres,
qui doivent être plus touchés de cet important de-
voir. Pourquoi ? parce qu'ils y sont obligés , et par
litre de reconnoissance , et par titre de justice , et par
charité envers le prochain , et par intérêt pour eux-
mêmes , parce qu'ils ne peuvent autrement réparer
le scandale de leur vie passée , ni rendre à Dieu
ce qu'ils lui doivent pour tribut de leur conversion.
Si donc, parmi ceux qui m'écoutent, il y en avoit
quelqu'un de ce caractère , c'est-à-dire , autrefois
libertin et dans le désordre, mais maintenant changé
par la grâce , et résolu à vivre en chrétien , voilà ,
(i) i. Tim. 5.
lui
SÛR LA GRACE. 2$J
lui dirois-je, mon cher frère, le modèle que Dieu
vous met aujourd'hui devant les yeux : le zèle de la
Samaritaine convertie. Ramenez comme elle à Jésus-
Christ autant de pécheurs que votre exemple est
capable d'en attirer , mais surtout ceux qui furent
les complices de vos désordres. Dites-leur , avec
David, ce roi pénitent : Venue, auditc , et nar-
rabo , omnes qui timetis Deum , quanta jecit animœ
meœ (i). O vous qui craignez Dieu , ou plutôt qui,
par sa loi , avez été instruits à le craindre , venez ,
écoutez , et je vous raconterai ce que peut faire la
miséricorde du Seigneur , et ce qu'elle fait. Il
ne vous en faudra point d'autre preuve que mon
exemple, et je vous dirai ce que cette infinie misé-
ricorde a fait pour moi. J'étois dans les mêmes enga-
gemens que vous , dans les mêmes erreurs que vous,
dans les mêmes excès que vous ; mais la grâce de
mon Dieu a rompu les liens qui m'attachoient , a
dissipé les nuages qui m'aveugloient , a éteint les
passions qui m'emportoient. Je prenois aussi bien
que vous pour folie tout ce que Ton me disoit des
vérités éternelles ; mais la grâce de mon Dieu m'a
détrompé , et m'a convaincu moi-même de ma propre
folie. Je croyois comme vous que ce changement
étoit impossible, que jamais je ne pourrois me ré-
soudre à sortir de mes habitudes criminelles , que
jamais je ne pourrois soutenir une vie plus retirée et
plus réglée, que ce seroit un état triste, ennuyeux,
insupportable : mais par la grâce de mon Dieu >
toutes les difficultés se sont aplanies, j'ai triomphé
(i) Ps. 65.
TOME ITT. 17
258 SUR LA GRACE.
de la nature et de l'habitude , je me suis arraché an
monde et à ses enchantemens ; au lieu du trouble et
de l'ennui que je craignois, j'ai trouvé le calme et
la joie. Et que ne puis-je vous ouvrir mon coeur l
que ne puis-je vous faire connoître et vous faire
sentir ce qu'il sent depuis que le péché n'y domine
plus, et qu'il commence à jouir d'une sainte liberté !
Venue , audite , et narrabo quanta jecit animœ meœ»
Ah! chrétiens , que ne peut pas pour la gloire de
Dieu une amebien convertie, et de quelle efficace est
son témoignage en faveur de la vertu ? La Samari-
taine convertit seule presque tout un pays ; et com-
bien de pécheurs, par leur pénitence , gagneroient
des villes entières , et en réformeroient les abus ?
Inspirez-nous ce zèle , Seigneur , inspirez-le à tous
mes auditeurs. Répandez sur eux votre esprit , et
que , touchés de cet esprit de douceur , soutenus de
cet esprit de force, ils rentrent dans vos voies, et y
fassent rentrer parleurs exemples ceux qu'ils en ont
retirés par leurs scandales : en sorte que nous puis-
sions tous parvenir un jour à. la même gloire, ou
nous conduise , etc.
■a i\ m
POUR LE
f
DIMANCHE DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR LA PROVIDENCE.
Cùm sublevasset oculos Jésus, et vidisset quia multitude
maxima venit ad euin, dixit ad Philippum : Uiulè ememus
panes , ut manducent hi l Hoc au te m dicebat teutans eum £
ipse enim sciebat quid esset facturus.
Jésus-Christ levant les yeux , et voyant qu'une grande
foule de peuple venoit à lui , dit à Philippe : D'où pourrons-
nous acheter assez de pain pour donner à manger à tout ce
peuple ! Or , il disoit ceci pour réprouver ; car ilsavoit bien
ce qu'il allait faire. En saint Jean , chap. 6.
Sire,
Oi ce qu'a dit saint Augustin est vrai , que les mi-
racles sont la voix de Dieu, et qu'autant de fois qu'il
fait paroître ces signes visibles de sa toute-puissance,
son intention est de nous parler , de nous instruire
et de nous découvrir quelque importante vérité, il
est aisé de reconnoître ce que le Sauveur du monde
a voulu nous faire entendre par ce grand miracle de
la multiplication des pains. Car, que voyons-nous
dans ce miracle , et que nous représente notre évan-
gile ? tout un peuple qui s'abandonne à la conduite
de Jésus-Christ ; des milliers d'hommes qui , sans
provision, sans subsistance, quittent leurs maisons
11-
260 SUR LA PROVIDENCE.
pour le suivre ; un Dieu touché de compassion pour
eux , un Dieu qui pourvoit lui-même à leurs besoins ,
un Dieu qui lui-même leur distribue ses dons libé-
ralement , amplement , magnifiquement ; et cette
nombreuse multitude enfin nourrie et rassasiée au
milieu dune solitude : tout cela ne nous prêche-t-il
pas hautement la Providence divine et l'obligation
indispensable de nous reposer sur ses soins , et de
nous confier en elle ? Interrogemus , ce sont les
paroles de saint Augustin , ipsa Cliristi miracula :
habent enim „ si intelligantur , linguam suam (i) :
Interrogeons les miracles de Jésus-Christ, écoutons-
les, et rendons-nous-y attentifs. Car, comme Jésus-
Christ est substantiellement le Verbe de Dieu , il
n'y a rien dans lui qui ne parle , et ses actions mêmes
ont pour nous leur langage et leur expression. Or,
ce que nous dit en particulier le miracle de ces
pains si promptementet si abondamment multipliés ,
c'est qu'il y a une Providence qui gouverne le monde j
une Providence à laquelle nous devons tous nous
soumettre , non pas comme le reste des créatures ,
par une soumission de nécessité , mais comme des
créatures raisonnables , par un libre consentement
de notre volonté. Voilà, mes frères, la voix de Dieu ,
et ce qu'elle nous apprend. Cependant , quelque in-
telligible et quelque éclatante que soit cette voix , il
y a encore des hommes qui ne veulent pas l'entendre.
Il y en a qui , pour l'avoir entendue, n'en sont pas
plus dociles ni plus soumis. Et c'est pour cela que
je joins à cette voix du miracle de Jésus-Christ , celle
(i) Angust.
SUR LA PROVIDENCE. 2<il
de la prédication , qui , fortifiée et soutenue par la
grâce intérieure que le Saint-Esprit répandra dans
nos cœurs , y produira, comme je l'espère, tout le
fruit que j'attends de ce discours. Adressons-nous à
Marie, et disons lui : Ave , Maria.
Deux choses, selon saint Augustin , sont capables
de toucher l'homme et de faire impression sur son
cœur, le devoir et l'intérêt; le devoir, parce qu'il
est raisonnable ; et l'intérêt , parce qu'il s'aime lui-
même. Voilà les deux ressorts qui le font communé-
ment agir. Mais il faut, ajoute saint Augustin, que
ces deux ressorts soient remués tout à la fois, pour
avoir dans le cœur de l'homme un plein elfet. Car
le devoir sans l'intérêt est foible et languissant , et
l'intérêt sans le devoir est bas et honteux. L'un et
l'autre joints ensemble , ont une vertu comme infail-
lible , et une efficace à laquelle il est presque impos-
sible de résister. J'entreprends aujourd'hui , chré-
tiens , de vous inspirer une parfaite soumission à la
Providence de Dieu. J'entreprends de vous présenter
l'indispensable obligation que nous avons tous, de
nous attacher à celte Providence souveraine, de nous
confier en elle , de nous conformer à ses ordres , et
d'en faire la règle de notre vie. Or , pour vous, y
engager , je veux vous faire voir le désordre et le
malheur de l'homme , lorsqu'il refuse à Dieu cette
soumission : le désordre de l'homme, par rapporta
son devoir , et le malheur de l'homme, par rapport à
son intérêt: son désordre inséparable de son malheur ,
puisqu'il en est évidemment et infailliblement la
2G2 STR LA PROVIDENCE.
source : son malheur inséparable de son désordre ,
puisque , selon les lois de Dieu , il en est , comme
•vous verrez , la juste punition. En deux mots , rien
de plus criminel que l'homme du siècle qui ne veut
pas se soumettre à la Providence ; c'est la première
partie. Rien de plus malheureux que l'homme du
siècle qui ne veut pas se conformer à la conduite de
la Providence ; c'est la seconde. Mais aussi , par deux
conséquences toutes contraires , rien de plus sage
que l'homme chrétien qui prend pour règle de toutes
ses actions la foi de la Providence : rien de plus heu-
reux que l'homme chrétien qui fait consister tout
son appui dans la foi de la Providence. Deux vérités
édifiantes et touchantes qui vont partager ce discours.
PREMIÈRE PARTIE.
Pour corriger un désordre, il faut d'abord s'ap-
pliquer à le connoître , et pour le connoître , il en
faut chercher et découvrir le principe. Je parle ici ,
chrétiens , d'un homme du monde qui vit dans un
profond oubli de Dieu, qui semble avoir secoué le
joug de Dieu , qui s'est fait comme une habitude et un
état de se rendre indépendant de Dieu ; enfin , qui ,
sans se déclarer néanmoins ouvertement, mais par la
malheureuse possession où il s'est établi d'agir selon
son gré et en libertin, est devenu, si j'ose m'exprimer
ainsi , un déserteur , ou , si vous voulez , un apostat de
la providence de Dieu : conduite la plus déplorable,
mais effet le plus commun de la dépravation du
siècle. Je veux vous en faire voir le dérèglement ,
et voici comment je le conçois. Quiconque renonce
SUR LA PROVIDENCE. 20*3
à la Providence et veut se soustraire à l'empire de
Dieu , ne le peut faire qu'en l'une ou en l'autre de
ces deux manières , savoir : par un esprit d'infidélité ,
parce qu'il ne reconnoît pas cette Providence , et
qu'il ne la croit pas ; ou par une simple révolte de
cœur , parce qu'en la croyant même et en la sup-
posant , il ne veut pas se soumettre à elle. Or , exa-
minons ces deux principes , et voyons dans lequel
des deux l'aveuglement de 1 impie est plus grossier
et plus criminel.
Si c'est par un esprit d infidélité , et parce qu'il ne
croit pas la Providence, je vous demande quel dé-
sordre est comparable à celui-là : de ne pas croire ce
qui est, sans contestation , non-seulement la chose
la plus croyable, mais le fondement de toutes les
choses croyables; de ne pas croire ce qu'ont cru les
païens les plus sensés par la seule lumière de la rai-
son ; de ne pas croire ce qu'indépendamment de la
foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse , ce que
nous sentons, ce que nous sommes forcés de con-
fesser en mille rencontres par un témoignage que
nous arrachent les premiers mouvemens de la na-
ture ; mais surtout de ne pas croire la plus incontes-
table vérité par les raisons mêmes qui l'établissent,
et qui seules sont plus que suffisantes peur nous en
convaincre. Or, tel est l'état du mondain qui ne veut
pas reconnoître la Providence. Suivons ceci de point
en point , et instruisons-nous.
Car le mondain s'aveugle , dit saint Chrysostôme,
dans la source même des lumières , qui est l'être de
Dieu, puisque la première et la plus immédiate
S64 SUR LA PROVIDENCE,
conséquence qui se tire de l'être de Dieu ou de l'exis-
tence de Dieu , c'est qu'il y a une Providence. D'eu
il s'ensuit, qu'en renonçant à cette Providence, ou
bien i! ne commit plus de Dieu; affreuse impiété !
ou bien il se fait un Dieu monstrueux , c'est-à-dire ,
un Dieu qui n'a nul soin de ses créatures; un Dieu
qui ne s'intéresse ni à leur conservation , ni à leur
perfection; un Dieu qui n'est ni juste, ni sage, ni
bon j puisqu'il ne peut rien être de tout cela sans
Providence. De là, il se réduit, ajoute saint Chry-
sostôme , à être plus que païen dans le christianisme ,
ou tout chrétien qu'il est , à prendre parti avec ce
qu'il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de
plus corrompu. Car à peine s'est-il trouvé des sectes
païennes qui aient nié la Providence, ou qui en
aient douté , sinon celles qui , par leurs abominables
maximes , portoient les hommes aux plus infâmes
excès et aux plus sales voluptés; celles pour qui il
étoit à souhaiter qu il n'y eût dans le monde ni Dieu ,
ni loi, ni châtiment, ni récompense, ni providence,
ni justice.
Ce n'est pas assez : comme le mérite de la foi est
de nous faire espérer contre l'espérance même : Con-
tra spem in spem (i) , le crime du mondain sur le
sujet de la Providence, est de se rendre incrédule
et insensé contre sa raison même. Car enfin , le mon-
dain lui-même, suivant le seul instinct de sa raison,
admet , sans l'apercevoir, une Providence à laquelle
il ne pense pas. Comment cela? Je m'explique. Il
croit qu'un Elatne peut être bien gouverné que par
(0 Rom. 4,
SUR LA PROVIDENCE, 26S
îa sagesse et le conseil d un prince; il croît qu'une
maison ne peut subsister sans la vigilance et l'éco-
nomie d'un père de famille ; il croit qu'un vaisseau
ne peut être bien conduit sans l'attention et l'habi-
leté d'un pilote; et quand il voit ce vaisseau yoguer
en pleine mer, cette famille bien réglée, ce royaume
dans l'ordre et dans la pais , il conclut, sans hési-
ter , qu'il y a un esprit , une intelligence qui y pré-
side. Mais il prétend raisonner tout autrement à
l'égard du monde entier; et il veut que sans Provi-
dence, sans prudence , sans intelligence, par un
effet du hasard , ce grand et vaste univers se main-
tienne dans l'ordre merveilleux où nous le voyons.
N'est-ce pas aller contre ses propres lumières et con-
tredire sa raison? Ajoutez les preuves sensibles et
personnelles que le mondain , sans sortir hors de
lui-même, trouve dans lui-même, mais sur les-
quelles son obstination l'aveugle et l'endurcit. Car
il n'y a point d homme qui , repassant dans son es-
prit les années de sa vie, et rappelant le souvenir
de tout ce qui lui est arrivé , ne doive s'arrêter à cer-
tains points fixes , je veux dire , à certaines conjonc-
tures où il s'est trouvé , à certains périls d où il est
échappé, à certains événemens heureux ou malheu-
reux, mais extraordinaires et singuliers, qui l'ont
surpris et frappé , et qui sont autant de signes visibles
d'une Providence. Or , si cela est vrai de tous les
hommes sans exception, beaucoup plus encore i'est-il
de ceux qui font quelque figure dans le monde , de
ceux qui ont part aux intrigues du monde , de ceux
qui entrent plus avant dans le commerce et dans le
266 SUR LA PROVIDENCE.
secret du monde; et plus enfin de ceux qui vivent
dans le centre du monde , qui est la cour. Car , qu'est-
ce que le monde, disoiî Gassiodore , sinon le grand
théâtre et la grande e'cole de la Providence , où ,
pour peu qu'on fasse de réflexion , Ion apprend à
tous momens qu'il y a dans l'univers une puissance
et une sagesse supérieure à celle des hommes, qui
se joue de leurs desseins , qui ordonne de leurs des-
tinées , qui élève et qui abaisse , qui appauvrit et
qui enrichit , qui mortifie et qui vivilîe , qui dispose
de tout comme l'arbitre suprême de toutes choses. Il
n'y a donc point d'hommes dans le monde qui ,
selon les règles ordinaires , dussent croire d'une foi
plus ferme la Providence , que ceux qui se piquent
d'avoir la science du monde et d'être les sages du
monde; mais par un secret jugement de Dieu , il n'y
en a point qui soient communément plus infidèles
touchant la Providence , et qui semblent plus la mé-
connoître. Et comme il n'y aura jamais d'hommes
sur la terre , et qu'il n'y en a jamais eu à qui il eût été
moins pardonnable de former quelque doute sur la
Providence qu'au patriarche Joseph , après les mi-
racles éclatans que Dieu avoit opérés dans sa per-
sonne; aussi ces prétendus sages du monde sont-ils
plus coupables en rejetant la Providence, de refuser
à Dieu l'hommage d'un attribut dans la connoissanoe
duquel Dieu prend plaisir , pour ainsi dire , à les
élever.
Leur aveuglement va encore plus loin , et il con-
siste en ce qu'ils ne veulent pas rendre librement et
chrétiennement à la Providence un aveu qu'ils lui
SUR LA PROVIDENCE. 267
rendent souvent par nécessité , ou plutôt par empor-
tement de chagrin et de désespoir. Car, prenez garde,
chrétiens , ce mondain , qui oublie Dieu et la Pro-
vidence , tandis qu'il est dans la prospérité et que
tout lui succède selon ses désirs , est le premier à
murmurer contre cette même Providence et contre
Dieu, quand il lui survient une disgrâce qu'il n'avoit
pas prévue : comme si c'étoit un soulagement pour
lui d'avoir à qui s'en prendre dans son malheur, il
en accuse Dieu ; et . par la plus étrange contradic-
tion , il l'attribue à cette Providence même qu'il
nioit par une fière et orgueilleuse impiété. Or , qu'y
a-t-il de plus bizarre que de ne vouloir pas recou-
noître une Providence , pour lui obéir et pour se
conformer à elle , et d'en reconnoître une pour l'ou-
trager? Voici encore quelque chose de plus surpre-
nant ; c'est que souvent le libertin veut douter de la
Providence par les raisons mêmes qui prouvent in-
vinciblement la Providence, et qui seules devroient
suffire pour la lui persuader : car , sur quoi fonde-
t-il ses doutes touchant la providence d'un Dieu ?
sur ce qu'il voit le monde rempli de désordres ; et
c'est pour cela même, dit saint Chrysosîôme , qu'il
doit conclure nécessairement qu'il y a une Provi-
dence. En effet , pourquoi ces désordres dont le
monde est plein sont-ils des désordres , et pourquoi
lui paroissenl-ils désordres, sinon parce qu'ils sont
contre l'ordre et qu'ils répugnent à l'ordre? Or,
qu est-ce que cet ordre auquel ils répugnent , sinon
la Providence? Il se fait donc une difficulté de cela
même qui résout la diiliculté , et il devient infidèle
*68 SUR LA PROVIDENCE.
par ce qui devoit affermir sa foi. Mais s'il y avoir ,
dit-il, une Providence, arriveroit-il dans ia société
des hommes tant de choses dont les hommes eux-
mêmes sont scandalisés? Et moi je réponds ; Mais, de
ce que les hommes eux-mêmes en sont scandalisés,
n'est-ce pas une preuve authentique de la Provi-
dence , qui ne permet pas que ces choses soient auto-
risées , et qui veut pour cela que , parmi les hommes ,
elles passent , et qu'elles aient toujours passé pour
scandaleuses? Si les hommes ne se scandalisoient plus
de rien , c'est alors qu'on pourroit peut-être douter
qu'il y eût une Providence, et que peut-être l'impie
pourroit dire dans son cœur qu'il n'y a point de
Dieu. Mais , tandis qu'on se scandalise de l'insolence
du vice , tandis que la censure même du monde con-
damne le libertinage , tandis qu'on abhorre l'im-
piété, tandis que la haine publique s'élève contre
l'iniquité, la Providence est à couvert, et rien de'
tout cela ne prévaut contre elle : or , on se scanda-
lisera toujours de tout cela , parce qu'il y aura tou-
jours un Dieu et une Providence. Il est vrai , on com-
mettra dans le monde des crimes honteux , des per-
fidies noires , des trahisons lâches ; mais ces crimes
ne seront honteux que parce qu'il y a une Provi-
dence qui y attache un caractère de honte , et qui
nous le fait voir ; ces perfidies ne seront détestées
comme perfidies , que parce qu'il y a une Providence
qui fait aimer la bonne foi; ces trahisons ne seront
réputées lâches, que parce qu'il y a une Providence
qui met en crédit l'honneur et la probité. On fera des
actions dont on rougira, qu'on se reprochera, qu'on
SUR LA PROVIDENCE. 269
désavouera; mais ces désaveux , ces remords, cette
confusion seront, dans ces actions-là mêmes, au-
tant d'argumens en faveur de la Providence. Au
contraire , quel avantage contre elle l'impie ne tire-
roit-il pas , si Ion ne les désavouoit plus, si l'on
ne s'en cachoit plus, si l'on n'en rougissoit plus?
Voilà le désordre de celui qui renonce à la Provi-
dence par un esprit d'incrédulité.
Mais , supposons qu'il le fasse sans préjudice de
sa foi et par une simple révolte de cœur : autre dé-
sordre encore moins soutenable , de croire une Pro-
vidence qui préside au gouvernement du monde, et
de ne vouloir pas se soumettre à elle , de ne vouloir
pas se régler par elle , ni agir de concert avec elle ;
d'être assez téméraire , ou plutôt assez insensé ,
non-seulement pour aflecter de s'en rendre indé-
pendant , mais pour prétendre arriver malgré elle
aux fins qu'on se propose , et venir à bout de ses en-
treprises par d'autres moyens que ceux qu'elle a mar-
qués : tel est néanmoins le désordre où conduit
insensiblement l'esprit du monde. En croyant même
une Providence , on vit dans le monde comme si
l'on ne la croyoit pas ; car, on croit une Providence
( appliquez-vous , mon cher auditeur , et reconnois-
sez-vous ici ) , on croit une Providence , et toute-
fois on agit , dans les affaires du monde , avec les
mêmes inquiétudes , avec les mêmes empressemens ,
avec les mêmes impatiences , avec le même oubli de
Dieu dans les succès , avec le même abattement dans
les afflictions , avec la même présomption dans les
entreprises , que si cette Providence étoit un nom
270 SUR LA PROVIDENCE,
vide , et qu'elle ne décidai de rie a , ni n'eût part h
rien. En effet, si la foi de la Providence entrait
dans la conduite de noire vie autant qu'elle y devroit
entrer, c'est-à-dire, si nous ne perdions jamais
cette Providence de vue , et. si chacun de noi s ne se
regardoil que comme un sujet né pour exécuter ses
ordres, dès là il n'y auroit rien dans n us que de
raisonnable ; nous ne serions ni passionnés , ni em-
portés, ni vains, ni inquiets, ni fiers, ni jaloux, ni
ingrats envers Dieu , ni injustes envers les hommes;
soumis à cette Providence , nous aurions dans le
monde des intérêts sans attachement , des prétentions
sans ambition , des avantages sans orgueil ; nous
n'abuserions ni des biens , ni des maux, et nous con-
serverions en toutes choses cette sainte modération
de sentimens et de désirs, qui , selon la maxime de
saint Paul , nous rendroit modestes dans la prospé-
rité et paliens dans l'adversité. Pourquoi ? parce que
tout cela est essentiellement renfermé dans ce que
j'appelle la subordination ou la soumission d'une
amc fidèle à la Providence de Dieu. Mais parce que
l'esprit du monde qui prédomine en nous , nous fait
abandonner celte Providence , par une suite inévi-
table , nous tombons en mille désordres; nous rece-
vons de Dieu des bienfaits sans les reconnoître , et
des chàlimens sans en profiter; ce qui devroit nous
convertir nous endurcit, et ce qui devroit nous sanc-
tifier nous irrite et nous désespère ; nous nous éle-
vons où il faudrait nous humilier , et nous nous
troublons où il faudrait bénir Dieu et nous consoler;
des succès d'autrui nous nous faisons , par envie ,
SUR LA PROVIDENCE. 27 I
de honteux chagrins , et des chagrins d' autrui , de
malignes joies ; il n'y a pas un mouvement de notre
cœur qui ne soit , pour ai nsi parler , hors de sa place,
et cela, parce que ce n'est pins du premier mobile,
je veux dire , de la foi d'une Providence , que nous
recevons l'impression. Or, dès-là, Seigneur, com-
ment ne serions-nous pas de toutes vos créatures les
plus criminelles, puisqu'en nous retirant d'une con-
duite aussi sainte et aussi droite que la vôtre , il ne
nous reste plus que des voies trompeuses et détour-
nées , où nous faisons autant de chutes que de pas?
Prenez garde , chrétiens , et , pour bien com-
prendre la vérité que je vous prêche , remarquez que
cet homme du siècle , qui se détache de la Provi-
dence pour ne plus dépendre d'elle , ne le fait, ou
que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle
le cours de la fortune, dont le torrent entraîne toutes
les âmes foibles , ou que pour se gouverner selon
las vues de la prudence humaine, dont les sa^es du
monde prennent le parti. Or, je soutiens que l'un
et l'autre est pour Dieu l'outrage le plus sensible,
et il n'y a personne de vous qui n'en doive convenir
avec moi : car , de n'avoir plus d'autre principe de
sa conduite que la fortune , et d'en vouloir suivre
le cours, n'est-ce pas tomber dans l'idolâtrie des
païens , qui , comme l'observe saint Augustin , au
lieu d'adorer les conseils de Dieu dans les événemens
du monde, aimèrent mieux se faire une divinité
bizarre qu'ils appelèrent Fortune , jusqu'à lui ériger
des temples, jusqu'à l'invoquer dans leurs besoins,
jusqu'à lui offrir des sacrifices pour l'apaiser, jusqu'à
2^1 SUR LA PROVIDENCE.
lui rendre des actions de grâces, quand ils suppo-
soient qu'elle leur étoit favorable ? idolâtrie dont les
sages mêmes du paganisme ne pouvoient supporter
1 abus. Quelle indignité, disoit un d'entre eux, de
voir aujourd'hui la fortune adorée partout, invoquée
partout, et, au mépris des dieux mêmes, révérée
partout comme la divinité du monde? Qiiid enim
est qubd nunc toto orbe locisquc omnihus fortuna
invocdtw , un a cogitatur , uua nominatur , una
colitur (i).
Et n'est-ce pas aussi , chrétiens , ce que Dieu re-
prochoit aux Israélites, quand il leur disoit, par la
bouche d'Isaïe : Et vos qui dereliquistîs Dominum 3
et obliti estis montem sanctum mcum , qui ponifis
fortunée mensam , et libotis super eam ; numerabo
vos in gladio (2) ; Pour vous , qui avez méprisé
mon culte , vous qui dressez un autel à la Fortune ,
et qui, par une apostasie secrète , lui faites dans le
fond de vos cœurs des sacrifices , sachez que ma jus-
lice vengeresse ne vous épargnera pas. Or , ce sa-
crilège n'a pas seulement été le crime des Juifs et
des païens , on le voit encore au milieu du chris-
tianisme , surtout à la cour , et c'en est un des plus
grands scandales. Oui , mes chers auditeurs , et vous
ie savez mieux que moi , l'idole de la cour , c'est
la fortune; c'est à la cour qu'on l'adore, c'est à la
cour qu'on lui sacrifie toutes choses , son repos , sa
santé , sa liberté , sa conscience même et son salut;
c'est à la cour qu'on règle par elle ses amitiés , ses
respects , ses services , ses complaisances , jusqu'à
(1) Pli». — (2) haï. 65,
ses
SUR LA PROVIDENCE. 270
ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune , c'est
une divinité pour nous ; ses vices nous deviennent
des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés
des lois. Oserai-je le dire ? qu'un démon sorti de
l'enfer se trouvât dans un haut degré d élévation et
de faveur , on lui oiï'riroit de l'encens. Mais que ce
même homme qu'on idolâtroit vienne à déchoir, et
qu'il ne se trouve plus en place , à peine le regarde-
t-on : tous ces faux adorateurs disparoissent et sont
les premiers à l'oublier : pourquoi? parce que cette
idole de la fortune qu'on respectuit en lui ne sub-
siste plus. Je sais qu'en tout cela l'on se regarde soi-
même; mais c'est justement le désordre de se regar-
der et de se rechercher ailleurs soi-même qu'en Dieu
et dans sa providence : il n'y a pas jusqu'aux gens
de bien et aux spirituels, qui ne se laissent sur-
prendre à l'éclat d une fortune mondaine , et qui,
n aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas , après
tout, qu'il soit absolument défendu de se servir de
ceux qui sont en crédit , pourvu qu'on les considère
comme les ministres de la Providence ; mais alors
on ne s'appuie sur eux que selon les vues de Dieu , et
l'on ne les emploie pas , ainsi que nous le voyons
tous les jours , pour opprimer l'un , pour supplanter
l'autre, pour soutenir l'injustice et pour faire triom-
pher l'iniquité.
Il semble que le parti de ceux qui abandonnent la
Providence pour se conduire selon la prudence hu-
maine, devroit être exposé à moins de désordres:
mais c'est en quoi nous nous trompons. Dans ces
partisans de la fortune , il y a plus de témérité , mais
TOME 111. 18
2y4 slJR LA PROVIDENCE.
dans ces sages du monde, il y a plus d'orgueil. Or,
rien n'offense plus Dieu que l'orgueil ; et n'est-ce
pas ici qu'il p'aroît évidemment? Car quel orgueil,
qu'un homme faisant fonds sur soi-même, s'assurant
de soi-même s ne comptant que sur soi-même , se
croie suffisamment éclairé pour se gouverner soi-
même , et pour avoir droit ensuite de s'applaudir à
soi-même de ses avantages , jusqu'à dire intérieure-
ment comme ces impies dans 1 Ecrïiure : M anus
nostra excelsa , et non Dominus , fecit hœc om-
nia (i) ; C'est moi qui me suis fait ce que je suis ;
c'est par mon industrie et par mon travail que je sjûs
parvenu là : rétablissement de ma maison , le succès
de mes affairés , le rang que je tiens , tout cela est
l'ouvrage de mes mains , et non de la main du Sei-
gneur. Quel orgueil que, n'avant pas assez de lu-
mières pour nous passer, en mille conjonctures , du
conseil des hommes , nous pensions en avoir assez
pour n'être pas obligés de consulter Dieu? et afin
de réduire cette vérité à quelque espèce particulière,
quel désordre, par exemple , qu'un père suivant les
seules maximes de la sagesse mondaine, s'estime ca-
pable de disposer souverainement de ses enfans , de
déterminer leur vocation , de les engager en tels
emplois , de leur procurer tels bénéfices , de leur
faire prendre telle ou telle route , sans examiner si
ce sont les voies de Dieu ! A quoi s'expose-t-il par
là , et quelles en sont pour lui, aussi bien que pour
ses enfans , les affreuses conséquences ; puisque tout
cela , et pour ses enfans, et pour lui-même , a de si
(i) Deut. 3a.
SUR LA PROVIDENCE. 270
étroites liaisons avec le salut? Car enfin , du moment
que l'homme entreprend de se gouverner indépen-
damment de Dieu , il se charge devant Dieu de toutes
les suites. Si elles sont malheureuses, il en prend sur
lui le crime ; et comme la prudence humaine , même
la plus raffinée , est sujette à mille erreurs , qui peut
dire combien de dettes il accumule les unes sur les
autres , dont il faudra rendre compte un jour au sou-
verain juge ? Quand j'ai recours à Dieu , c'est-à-dire,
quand, après avoir mûrement délibéré selon l'esprit
de ma religion , et tâché de bonne foi à connaître
l'ordre de Dieu , je viens à décider et à conclure ,
je puis alors avoir cette confiance , ou que je conclus
sûrement , ou que , si je manque , Dieu suppléera à
mon défaut : que , si je m'égare , Dieu aura d'autres
voies pour me redresser , et qu'il ne m'imputera pas
mon égarement : pourquoi? parce qu'autant qu'il
étoit en moi , j'ai suivi les règles de la prudence chré-
tienne , en le priant de m'éclairer , et usant des
moyens qu'il m'a donnés pour m instruire de sa vo-
lonté. Mais quand je veux moi-même me conduire,
je dois répondre de moi-même , et en répondre à un
Dieu jaloux de ses droits, et qui, offensé de mon
orgueil , n'est pas dans la disposition de me faire
grâce. De là en quels abîmes vais-je me précipiter ?
Car, pour demeurer toujours dans le même exem-
ple , qu'un père dispose de ses enfans selon les idées
de cette damnable politique du monde qui lui sert de
règle , qu'arrive-t-il ? vous le savez : pour en élever
un , il sacrifie tous les autres. Par prédilection pour
ceux-ci , il ne fait à ceux-là nulle justice. Il destine
18,
276 SUR LA PROVIDENCE.
à l'Eglise ceux qui pouvoient faire leur devoir dans
le monde , et il engage dans le monde ceux qui pou-
voient utilement servir 1 Eglise : et parce qu'il est
néanmoins vrai que leur destinée temporelle a un
enchaînement presque infaillible avec leur prédes-
tination éternelle , en pensant les établir tous , il les
damne tons , et lui-même se damne avec eux et pour
eux. S'il s'étoit , en père chrétien , adressé à Dieu ,
il se fût préservé de tous ces désordres : mais il n'en
a voulu croire que lui-même ; et n'en croyant que
lui-même , il s'est perdu, il a perdu ses enfans , et
s'est rendu devant Dieu personnellement responsable
de leur perte et de la sienne.
Voilà pourquoi le plus sage des hommes, Salo-
mon , faisoit à Dieu cette excellente prière : Da milii
sedium tuarum assistricem sapientiam , ut meciun
sit , et mecum laboret ; et sciam cjuid acceptum sit
apud te (1). Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse
qui est assise avec vous sur votre trône , afin qu elle
travaille avec moi , et que , sans me tromper jamais,
elle m'apprenne comment je dois agir et ce qui vous
est agréable. Prière , mes chers auditeurs , que nous
devons faire, chacun dans notre condition, tous les
jours de notre vie. Prière que Dieu écoutera , parce
que ce sera un hommage que nous rendrons à sa pro-
vidence. Prière qui fera descendre sur nous les plus
abondantes bénédictions du ciel , parce qu'en hono-
rant Dieu, elle engagera Dieu à s'intéresser pour nous.
Sans cela , sans cette soumission à la providence de
notre Dieu, nous ne serons pas seulement les plus
(0 S*p. 9.
SUR LA PROVIDENCE. 277
criminels , mais les plus malheureux de tous les
hommes. Vous l'allez voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est un sentiment de saint Augustin qui ne peut
être contesté , et qui me paroît aussi propre à nous
imprimer une haute idée de Dieu, qu'à nous donner
une connoissance parfaite de nous-mêmes, savoir:
que Dieu ne seroit pas Dieu , si, hors de lui, nous
pouvions trouver un bonheur solide; et que la preuve
la plus convaincante et la plus sensible qu'il est notre
dernière fin et notre souveraine béatitude , est qu'en
nous éloignant de lui par le péché, nous devenons
malheureux. Jussisti , Domine, et sic est , utomnis
animus inordinatus pœna sit ipse sibi (1) ; Vous
l'avez ordonné , Seigneur, disoit ce grand homme ,
faisant à Dieu l'humble confession de ses misères et
les déplorant , vous l'avez ainsi ordonné , et l'arrêt
s'exécute tous les jours : que tout esprit qui se dé-
règle , et qui veut sortir des bornes de la sujétion
et de la dépendance , en se séparant de vous , trouve
sa peine dans lui-même. Or c'est-là justement ,
chrétiens , la seconde proposition que j'ai avancée ;
et c'est assez de l'avoir conçue , pour en être per-
suadé : le plus grand malheur de l'homme est de se
détacher de Dieu , et de vouloir se soustraire aux
lois de sa providence : pourquoi cela ? en voici les
raisons. C'est qu'en renonçant à cette providence
adorable, l'homme demeure , ou sans conduite , ou
abandonné à sa propre conduite , source infaillible
(1) August.
278 SUR LA PROVIDENCE,
de tous les maux. C'est qu'en quittant Dieu , il oblige
Dieu pareillement à le quitter, et à retirer de lui
cette protection paternelle, qui fait , selon l'Ecriture ,
toute la félicité des justes sur la terre. C'est qu'il se
prive par là de la plus douce , ou plutôt de l'unique
consolation qu'il peut avoir en certaines adversités ,
où la foi seule de la Providence le pourroit soutenir.
Enfin , c'est que , ne voulant pas dépendre de Dieu
par une soumission libre et volontaire , il en dépend
malgré lui par une soumission forcée ; et que refu-
sant de se captiver sous une loi d'amour , il ne peut
éviter d'être assujetti aux lois les plus dures d'une
rigoureuse justice. Quatre raisons qui demanderoient
autant de discours pour être traitées dans toute leur
étendue et toute leur force , mais dont l'exposition
simple et courte suffira pour vous convaincre et pour
vous toucher.
Imaginez-vous donc d'abord , disoit saint Chrysos-
tôme, un vaisseau en pleine mer , battu des vents et
des tempêtes, bien équipé néaumoins, etbienpourvu
de tout le reste, mais qui n'a ni pilote, ni gouvernail :
tel est l'homme dans le cours du monde , quand il
n'a plus Dieu pour règle de sa conduite. Au défaut
de la Providence , sur quoi peut-il faire fonds , et
à quoi peut-il s'attacher ? S'il trouvoit hors de cette
Providence quelque chose de stable qui l'arrêtât et
qui îe fixât , son état peut-être seroit moins à plain-
dre ; mais il faut qu'il convienne avec moi , qu'en
renonçant à la Providence , et en secouant le joug
de Dieu , il ne lui reste que l'un ou l'autre de ces
deux partis , je veux dire , ou de mettre son appui
SUR LA PROVIDENCE. 279
dans les hommes , ou d'être réduit à n'avoir plus
d'autre ressource que lui-même. Or, des deux côtés,
sa condition est également déplorable; et quoiqu'il
fasse, il est inévitablement et incontestablement mal-
heureux : car, d'être réduit à n'avoir plus d'autre
ressource que lui-même , qu'y a-t-il, à le bien pren-
dre , de plus terrible; et pour peu que l'homme se
connoisse , est-il rien qui soit plus capable de le
désoler et de le consterner ? Si je me trouvais seul
et sans guide dans une solitude affreuse , exposé à
tous les risques d'un égarement sans retour , je serois
dans des frayeurs mortelles. Si , dans une pressante
maladie , je me voyois abandonné , n'ayant que moi-
même pour veiller sur moi , je n'oserois plus compter
sur maguérison. Si, dans une atïaire capitale, où il
s'agiroit pour moi non-seulement de ma fortune ,
mais de ma vie , tout autre conseil que le mien me
manquoit , je me croirois perdu et sans espérance.
Gomment donc au milieu du monde, de tant d'écueils
et de pièges qui m'environnent , de tant de périls
qui me menacent , de tant d'ennemis qui me pour-
suivent , de tant d'occasions où je puis périr , sans
autre secours que moi-même , pourrois-je vivre en
paix, et n'être pas dans de continuelles alarmes?
Aussi, chrétiens, ce qui fait tous les jours le malheur
de l'homme , c'est l'homme même obstiné à ne vou-
loir dépendre que de lui-même; ce qui rend 1 homme
malheureux , ce n'est point ce qui est hors de lui ,
ni ce qui est au-dessus de lui , ni ce qui parmi même
plus déclaré contre lui; mais il est lui-même la
source de ses peines, parce qu'il veut être lui-même
n8o SUR LA TROVIDENCE.
la règle de ses aelions. Et il faut , par nécessité , que
cela soit ainsi. Car comme , selon l'Ecriture , les pen-
sées des hommes sont incertaines, confuses, timides,
surtout à l'égard de ce qui les touche : Cogitationes
mortalium timidœ (i) ; si l'homme , réduit à lui-
même , ne suit que ses propres vues ; dès - lors le
•voilà dans l'inquiétude, dans l'irrésolution , dans le
trouble, ne pouvant plus s'assurer de rien , obligé à
se défier de tout , livré à ses caprices , à ses inéga-
lités, à ses inconstances, esclave d'une imagination
qui le joue, sujet aux altérations d'un tempérament
qui le domine. Comme il est rempli de passions , et
de passions toutes contraires , il doit s'attendre à en
être déchiré; et s'il se renferme dans lui-même,
dès-lors le voilà , selon les différentes situations ,
accablé de tristesse , saisi de crainte , envenimé de
haine, infatué d'amour , dévoré d'une ambition dé-
mesurée , desséché des plus malignes envies, trans-
porté de colère, outré de douleur , trouvant en lui-
même, non pas un supplice, mais un enfer.
Je sais, chrétiens , qu'il y a une raison supérieure
à tout cela , dont il peut et dont il doit s'aider : mais
si , d'une part, elle lui est de quelque secours , que
ne lui fait-elle pas souffrir de l'autre ? à quoi lui sert,
dit saint Augustin , cette raison non soumise à Dieu
et bornée à ses foibles lumières , sinon à le rendre
encore plus malheureux, à lui découvrir des biens
auxquels il ne peut parvenir , à lui représenter des
maux qu'il ne sauroit éviter, à exciter en lui des
désirs qu'il ne contente jamais , à lui causer des
(0 Sap. 9.
SUR LA PROVIDENCE. 281
repentirs qui le tourmentent toujours, à lui donner
du dégoût pour ce qu'il a , à lui faire sentir la pri-
vation de ce qu'il n'a pas, à lui faire apercevoir dans
le monde mille injustices qui le désespèrent et mille
indignités qui le révoltent ? Il raisonne sur tout ,
mais ses raisonnemens l'affligent ; il prévoit tout ,
mais ses prévoyances le tuent; il affecte d'être pru-
dent et sage , mais n'est-ce pas de cette prudence
même et de celte vaine sagesse que naissent ses amer-
tumes et ses chagrins ? S'il se laissoit conduire à
Dieu, la seule vue d'uneProvidence occupée à veiller
sur lui fixeroit ses pensées , borneroit sa cupidité ,
adoucirent ses passions , forliiieroit sa raison , et ,
dans ce calme de toutes les puissances de son ame,
il seroit heureux : mais parce qu'il veut l'être sans
Dieu et par lui-même, il ne trouve hors de Dieu et
dans lui-même que misère et affliction d'esprit.
Que fera-t-il donc? convaincu de son insuffisance,
et ne voulant pas s'attacher à Dieu , mettra-t-il sa
confiance dans les hommes? Ah ! mes chers audi-
teurs , autre misère encore plus grande. Car , dit le
Saint - Esprit , malheur à celui qui s'appuie sur
l'homme et sur un bras de chair : Maledictus qui
confiait in homine , et ponit carnem brachium
suum(i). Et en effet, sans parler du reste, à quelle
servitude cet état n'engage-t-il pas ? quelle bassesse ,
en secouant le joug de Dieu , de s'imposer le joug
dej'homme, c'est-à-dire, de ne plus vivre qu'au
gré de l'homme, de ne plus subsister que par son
crédit , de n'avoir plus d'autres volontés que les
(1) Jerem. 17.
282 SUR LA PROVIDENCE.
siennes , de ne plus faire que ce qui lui plaît , d'être
obligé sans cesse à le prévenir , à le ménager , à le
flatter ; d'être toujours en peine si l'on est dans ses
bonnes grâces ou si l'on n'y est pas , s'il est content
ou s'il ne l'est pas : est-il un esclavage plus ennuyeux
et plus fatigant ? Mais dépendre de Dieu , dont je
suis sûr que la providence ne me peut manquer ,
voilà ce qui fait ma félicité , et ce qui faisoit celle de
saint Paul , quand il disoit : Scio cui credidi (i) ; Je
sais à qui j'ai confié mon dépôt. Au contraire , quand
je pense qu'au défaut de Dieu , sur qui je ne veux
pas me reposer , je confie ce dépôt , c'est-à-dire , ma
destinée et mon sort , à des hommes volages , à des
hommes intéressés, à des hommes amateurs d'eux-
mêmes , qui ne me considèrent que pour eux-mêmes ,
et qui compteront pour rien de m'abandonner dès
que je commencerai de leur être à charge , ou que je
cesserai de leur être utile : ah ! chrétiens, pour peu
que j'aie de sentiment, il faut que j'avoue qu'il n'est
rien de comparable à mon malheur. Et certes , dit
saint ChrysQStôme , si cette providence aimable d'un
Dieu pouvoit être suppléée à notre égard par la pro-
tection des hommes , ce seroit surtout par celle des
princes que nous regardons comme les dieux de la
terre , ou par celle de leurs minisires et de leurs
favoris, qui nous semblent tout-puissans dans le
monde. Or, ce sont justement là ceux sur qui l'Ecri-
ture nous avertit de ne pas établir notre espérance,
à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement
ruineux : Nolite conjidere in principibus (2). Et
(i) 1. Tim. — (3) Ps. i45.
SUR LÀ PROVIDENCE. 283
afin que l'expérience nous rendît sensible ce point
de foi, ce sont ceux dont la faveur, opiniâtrement
recherchée et inutilement entretenue, par une juste
punition de Dieu , fait tous les jours plus de misé-
rables , plus d'hommes trompés , délaissés , sacrifiés ,
et par conséquent plus de témoins de celle grande
vérité , que dans les enfans des hommes , je dis
même selon le monde , il n'y a point de salut : In
Jiliis hominum , in quibus non est salus (i).
Cependant, chrétiens, voici Je comble de l'aveu-
glement du siècle. Quelque persuadé que l'on soit
d'une vérité dont on a lant de preuves , et qu'il nous
est si important de bien comprendre , on s'obstine
à la combattre, et l'on aime mieux être malheureux
en dépendant de la créature^ que d'être heureux en
s'assujettissant au créateur. Malgré les rigoureuses
épreuves qu'on fait tous les jours de l'indifférence ,
de la dureté , de l'insensibilité de ces fausses divinités
de la terre , par une espèce d'enchantement , on con-
sent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles ,
qu'à jouir de la liberté par une sainte confiance en
Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces
partisans et à ces esclaves du monde , ce qui se passe
en eux , et voyez s'il y en a un seul qui ne con-
vienne que sa condition a mille dégoûts , mille dé-
boires , mille mortifications inévitables , et que c'est
une perpétuelle captivité. IN'est-ce pas ainsi qu'ils en
parlent dans le cours même de leurs prospérités ?
Mais quand , après bien des intrigues , leur politique
vient à échouer, et que, par une disgrâce imprévue
(i) Ps. i45.
284 SUR LA PROVIDENCE.
qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins,
ils se voient oubliés , négligés , méprisés , ah! mes
frères , s écrie saint Augustin, c'est alors qu'ils ren-
dent un hommage solennel à cette Providence dont
ils n'ont pas voulu dépendre. Et c'est alors même
aussi que Dieu a son tour , et que , par une espèce
d'insulte que lui permet sa justice et qui ne blesse
en rien sa miséricorde , il croit avoir droit de leur
répondre, avec ces paroles du Deutéronome: Vbi
sunt dii eorum in quibus habebant fiduciam ? Sur-
gant et opitulcntur vobis (i). Où sont ces dieux dont
vous vous teniez sûrs , et qui dévoient vous mainte-
nir ? ces dieux dont la protection vous rendoit si
fiers, où sont-ils? Surgant , et in necessitate vos
protegant (2) .-Qu'ils promissent maintenant, etqu ils
viennent vous secourir. C'étoient vos dieux , et vous
faisiez plus de fonds sur eux que sur moi : hé bien !
adressez-vous donc à eux dans l'extrémité où vous
êtes ; et puisque vous les avez servis comme des divi-
nités , qu'ils vous tirent de l'abîme et qu'ils vous re-
lèvent : Surgant , et opitulentur vobis.
De là , chrétiens , quelle consolation pour un
homme ainsi abandonné de Dieu , après qu il a lui-
même abandonné Dieu ; quelle consolation , dis-je,
surtout en certains élats de la vie , où la foi seule
d'une Providence nous peut soutenir? Car, tandis
que cette foi m'éclaire , et que je suis bien persuadé
de ce principe , qu'il y a un Dieu dispensateur des
biens et des maux , en sorte qu'il ne m* arrive rien
que par son ordre et que pour mon salut et pour sa
(i) Deut. 52. — (2) Ibid.
SUR LA PROVIDENCE. 285
gloire , j'ai dans moi un soutien contre tous les acci-
dens. Quelque indocile , quelque révolté même que
je sois selon les senîimens naturels , je ne laisse pas
au moins dans la partie supérieure de mon ame , et
suivant les vues que me donne la foi , de me dire
à moi-même : J'ai tort de murmurer et de me plain-
dre : Dieu l'a ainsi ordonné ; et puisque c'est sa vo-
lonté , je dois m'y soumettre. Or , en me condam-
nant de la sorte, je me console , et cette pensée me
fortifie: quoique je ne la goûte pas peut-être d'abord,
il suffit que je l'approuve et que j'y puisse revenir
«ïuand il me plaira, pour qu'elle me soit une res-
source toujours présente dans ma douleur. Mais
quand j'ai une fois effacé de mon esprit cette idée
de la Providence , s'il me survient une affliction de
la nature de celles où la raison de l'homme est à
bout , et qui ne peuvent recevoir de la part du monde
aucun sonlagement, où en suis-je? et que me reste-
t-il , sinon de boire tout le calice , et de le boire tout
pur, comme les pécheurs , sans tempérament et sans
mélange ? Verumtamen fex ejus non est exinanita :
bibent omnes pecca tores terrœ (i). Or, dans le cours
de la vie et des révolutions qui y sont si ordinaires , il
n'est rien de plus commun que ces sortes d états: et
Dieu le permet, chrétiens, pour nous convaincre
encore plus sensiblement de la nécessité où nous
sommes de nous attacher à sa providence , et pour
nous faire voir la différence de ceux qui se confient
en elle et de ceux qui refusent de marcher dans ses
voies. Car de là vient qu'un juste affligé , persécuté ,
(0 P*- 74-
286 SUR LA PROVIDENCE.
et , si vous voulez , opprimé , demeure tranquille ,
possède son ame dans la patience et dans une paix
qui , selon l'Apôtre , surpasse tout sentiment hu-
main , tire de ses propres maux sa consolation : pour-
quoi ? parce qu'il envisage dans Funivers une Provi-
dence à qui il se fait un plaisir de se conformer: Do-
minus dédit, Dominus abstulit ; sicut Domino pla-
cuit , ita factum est (i) ; C'est le Seigneur qui
m'avoil donné ces biens, c'est lui-même qui m'en a
dépouillé ; que son nom soit à jamais béni. Au lieu
que l'impie, frappé du coup qui l'atterre, fait , pour
ainsi dire, le personnage d'un réprouvé, blasphémant
contre le ciel , trouvant tout odieux sur la terre , ac-
cusant ses amis , plein de fureur contre ses ennemis ,
se désespérant, et , dans son désespoir, n'ayant pas
même , non plus que ce riche de l'enfer, une goutte
d'eau , c'est-à-dire , d'onction et de consolation :
pourquoi ? parce que c'étoit dans le sein de la Pro-
vidence qu'il la pouvoit puiser , et que cette source
est tarie pour lui. Ce qui faisoil dire à saint Chry-
sostôme, que quiconque combat la Providence , com-
bat son bonheur , parce que le grand bonheur de
l'homme est de croire une Providence dans le monde
et de lui être soumis.
Que dis-je, chrétiens? et le mondain, tout rebelle
qu'il est , n'est-il pas encore sous le domaine de la
Providence? Oui, il y est, et malgré lui il y sera;
mais c'est cela même qui achève son malheur: car,
de deux sortes de providences que Dieu exerce sur les
hommes, l'une de sévérité, et l'autre de bonté;
(i) Job. I.
SUR LA PROVIDENCE. 287
l'une de justice , et l'autre de miséricorde , au même
temps qu'il se soustrait à cette Providence favorable ,
en qui il devoit chercher son repos, il se trouve livré
à cette Providence rigoureuse qui le poursuit pour
lui taire sentir son empire le plus dominant. Gomme
si Dieu lui disoit : Tu n'as pas voulu te ranger sous
celle-ci , tu souffriras de celle-là : car je les ai subs-
tituées l'une à l'autre par une loi éternelle et irré-
vocable ; et dans l'étendue que je leur ai donnée,
rien ne peut être hors de leur ressort. La providence
de mon amour n'a pu t'engager ; ce sera donc dé-
sormais la providence de ma justice qui le contien-
dra, qui te réprimera; qui, par des vengeances tantôt
secrètes , tantôt éclatantes, se fera sentir à toi; qui ,
tantôt par des humiliations, tantôt par des afflictions,
tantôt par des prospérités dont tu seras enivré , tantôt
par des adversités dont tu seras accablé , tantôt par
des douceurs qui t'empoisonneront le cœur, tantôt
par des amertumes qui t'aigriront , qui te soulève-
ront et ne te corrigeront pas, te réduira malgré toi
dans la dépendance. Et voilà comment Dieu tant de
fois en a usé envers certains pécheurs de maraue.
Voilà comment il a traité un Pharaon , un Nabucho-
donosor , un Anliochus, et bien d'autres. 11 n'ont
pas voulu le reconnoître comme père ; ils ont été
forcés à le reconnoître comme juge. Ils n'ont pas
voulu servir à glorifier sa providence aimable et bien-
faisante ; ils ont servi à glorifier sa providence sou-
veraine et toute-puissante. Ponam te in exemplum{\ ) :
Je ferai un exemple de toi , disoit-il par son Pro-
(1) Na'aum. 3.
288 SUR LA PROVIDENCE,
phète à un libertin; et c'est ce qu'il a fait et ce qu'il
fait encore du peuple juif. Miracle subsistant de la
providence d'un Dieu irrité. Miracle qui seul peut
convaincre les esprits les plus incrédules , qu'il y a un
premier maître, et un Dieu dans le monde, devant
lequel toute créature doit s humilier , et à qui il est
juste que tout homme mortel obéisse. Si donc, mes
frères , nous avons quelque égard à notre devoir ou
à notre intérêt, soumettons-nous à lui et à sa provi-
dence. Soumettons-lui toutes nos entreprises ; et sans
négliger les moyens raisonnables qu'il nous permet
d'employer pour les faire réussir , sans y épargner
nos soins, du reste, reposons-nous tranquillement
et absolument sur lui du succès. Bénissons-le égale-
ment , et dans les biens et dans les maux : dans les
biens , en les recevant avec reconnoissance ; dans les
maux, en les supportant avec patience. Demandons-
lui sans cesse que sa volonté s'accomplisse en nous ;
qu'elle s'accomplisse sur la terre , et qu'elle s'accom-
plisse dans le ciel ; sur la terre , où il veut nous sanc-
tifier , et dans le ciel , où il veut nous couronner.
C'est ce que je vous souhaite , etc.
SERMON
SERMON
POUR LE
LUNDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR LE SACRIFICE DE LA MESSE.
Recordati sunt vero Discipuli ejus quia scriptum est :
Zelus doinûs tua? coruedit me.
Or, les Disciples se souvinrent de ce qui est écrit : Le zèle
de votre maison me dévore. En saint Jean, chap. 2.
I uisqu'il s'agissoit de la maison de Dieu , il ne faut
pas s'étonner , chrétiens , que le Sauveur du monde,
envoyé pour soutenir les intérêts et pour venger
l'honneur de son Père, marquât tant de zèle contre
ces profanateurs qu'il chassa du temple de Jérusalem
le fouet à la main , et dont il renversa les tables et
les marchan dises. C'est à ce premier temple que nos
églises ont succédé; mais avec d'autant plus davan-
tage , que nous y offrons un sacrifice beaucoup plus
précieux et plus auguste. Car ce qui distingue parti-
culièrement les temples, selon la remarque de saint
Augustin , ce qui les consacre et ce qui leur donne
un caractère propre de sainteté, c'est le sacrifice.
Ils sont saints par la majesté divine qui les remplit.
Ils sont saints par les exercices de religion qu'on y
pratique. Ils sont saints par les prières des fidèles
qui s'y assemblent. Ils sont saints par les louanges de
TOME m. 19
290 SUR LE SACRIFICE
Dieu qu'on y chaîne, et par les grâces qu'il y ré-
pand. Mais du resie , reprend sainl Augustin , Dieu
se trouve partout , Dieu fait des grâces partout, Dieu
peut être prié , béni , servi , adoré partout. Il n'y
a que le sacrifice , j'entends le sacrifice de la loi de
grâce , qu'il ne soit pas permis de lui offrir partout ,
et qu'on ne puisse lui présenter que sur ses autels.
Quoi qu'il en soit , chrétiens , c'est de ce sacrifice
que je prétends aujourd'hui vous entretenir; c'est,
dL-je, de l'adorable sacrifice de la messe. Je veux
vous apprendre dans quel esprit et avec quels senti-
niens vous y devez assister. Je veux , autant qu'il
m'est possible , corriger tant d'irrévérences et tant
d'abus qui s'y commettent. Ce sujet est particulier;
mais il y a de quoi allumer tout le zèle des ministres
de Jésus-Christ. Car, il n'est pas seulement ici ques-
tion de la maison de Dieu , mais de ce qu'il y a dans
la maison de Dieu de plus vénérable et de plus grand :
et en vous réformant sur ce seul point, je retranche-
rai presque tous les scandales que nous voyons dans
nos temples, puisqu'il est vrai que le sacrifice en est
l'occasion la plus ordinaire. Vous en êtes témoin ,
Seigneur , nous en sommes témoins nous-mêmes;
et pour peu que nous soyons sensibles à votre gloire,
que devons-nous attaquer avec plus de force , et
combattre avec plus d'ardeur? J'ai besoin pour cela
de voire grâce, et je la demande par l'intercession
de Marie. Ave , Maria.
Ne perdons point de temps, chrétiens; et pour
en venir d'abord au point que je traite, je dis que
DE LA MESSE, 29 l
rien n'est pins cligne de notre attention et de nos res-
pects, que l'excellent et le très-saint sacrifice de lu
messe. Deux raisons vont vous en convaincre, et
feront, en deux mots , le partage de ce discours. Car
je considère cet adorable sacrilice en deux manières
et sous deux rapports, savoir, par rapport à sou
objet , et par rapport à son sujet. Or, quel en est
l'objet ? Dieu même. Et quel en est au même temps
le sujet? un Dieu. Je m'explique, et ceci va v ".us
faire entendre toute ma pensée. En effet, mes chers
auditeurs, que nous proposons-nous dans le sacrifice
de nos autels? d'honorer Dieu; et voilà comment
Dieu même en est 1 objet. Mais pour mieux honorer
Dieu dans ce sacrifice , que lui présentons-nous ?
l'homme-Dieu ; et c'est ainsi qu'un Dieu en est ie
sujet. De là je forme deux propositions que je vous
prie de bien méditer , et qui doivent vous saisir d'une
sainte frayeur toutes les fois que vous assistez aux
divins mystères. Sacrilice de la messe , sacrifice sou-
verainement respectable : pourquoi? parce que c'est
à Dieu même qu'il est offert: ce sera la première
partie. Sacrifice de la messe , sacrifice souveraine-
ment respectable : pourquoi? parce que c'est un Dieu
qui y est offert : ce sera la seconde. L'une et l'autre
vous instruira d'une des plus importantes matières ,
qui est le sacrifice; et en vous inspirant de hautes
idées de la grandeur de Dieu , réveillera dans vos
cœurs tous les sentimens de la religion.
">
2()2 SUR LE SACUIFICE
PREMIÈRE PARTIE.
Que faisons-nous , chrétiens , quand nous assis-
tons aux divins mystères et au sacrifice de notre reli-
gion ? Ne le considérons point encore selon le rapport
particulier qu'il a avec la personne du Sauveur du
inonde. Arrêtons-nous à cette qualité générale de
sacrifice. Qu'est-ce que sacrifice , et qu'entendons-
nous par ces paroles : assister au sacrifice du Dieu
vivant? Ah ! chrétiens, vous ne l'avez peut-être ja-
mais compris , et c'est néanmoins ce que vous ne
pouvez trop bien comprendre , puisque c'est un de
vos devoirs les plus essentiels. Assister au sacrifice ,
c'est être présent à l'action la plus auguste et la plus
sainte de la religion que nous professons; aune action
dont la fin prochaine et immédiate est d honorer la
majesté de Dieu; à une action qui, prise dans son
fond et dans sa substance , consiste particulièrement
à humilier la créature devant Dieu ; à une action
qui désormais est l'unique par où ce culte d adora-
tion , je dis d'une adoration suprême , puisse être
extérieurement et authentiquement rendu à Dieu :
c'est, dis-je , y assister en toutes les manières qui
peuvent nous inspirer le respect et la révérence due
à Dieu , y assister comme témoins , y assister comme
ministres, y assister comme victimes : comme té-
moins , pour autoriser le sacrifice par notre pré-
sence ; comme ministres , pour le présenter avec le
prêtre ; comme victimes , disent les Pères , pour y
être immolés nous-mêmes spirituellement avec la
première victime , qui est Jésus-Ciirist. Si donc nous
DE LA MESSE. 298
n'accomplissons pas ce devoir avec toute la retenue
et toute la piété qu'il demande , ne faut-il pas con-
clure que le principe de la foi est ou altéré, ou cor-
rompu dans nos cœurs ? Reprenons chacun de ces
articles , et ne perdez pas de si solides instructions.
Oui , chrétiens , assister au sacrifice du vrai Dieu ,
c'est assister à l'action la plus sainte et la plus auguste
de la religion. De là vient que dans les anciennes
liturgies, le sacrifice étoit appelé action par excel-
lence; et c est ainsi que nous l'appelons encore au-
jourd'hui, puisque, suivant l'observation d'un savant
cardinal de notre siècle , ces mots du sacré canon:
Jnfra actionem , ne signifient rien autre chose qu'In-
Jra sacrijicium : comme si l'Eglise avoit voulu nous
avertir , qu'en effet la grande action de notre vie est
le sacrifice. Et voilà ce qui , de tout temps, a donné
aux peuples de si hautes idées du sacrifice et de tout
ce qui le regarde. Voilà ce qui leur a rendu si véné-
rable la majesté des temples, la sainteté des autels,
la dignité des prêtres. Sentiment si universel, qu'on
peut le mettre au rang de ceux où , selon la pensée
de Tertullien , il semble que notre ame soit naturel-
lement chrétienne. Mais de ce principe , quelle con-
séquence ne puis-je pas tirer d abord contre vous; et
comment arrive-t-il que, dans une action où il pa-
roît que la nature nous ait déjà fait à demi chrétiens ,
la corruption du libertinage nous fasse tous les jours
devenir païens, et moins que raisonnables? Car enfin,
mon cher auditeur , vous êtes obligé de reconnoître
que ce qu'il y a pour vous de plus divin , et par con-
séquent de plus respectable , c'est le sacrifice du Dieu
294 SUR LE SACRIFICE
que vous servez ; el toutefois vous ne craignez pas
de vous y présenter comme si c éloit l'action la moins
sérieuse , et qui pût être plus impunément négligée :
vous y venez avec une imagination distraite , avec
des pensées toutes profanes „ avec des yeux égarés;
el vous y demeurez avec froideur, avec dégoût, et
dans des postures pleines d'indécence. Qu'un homme
traitât une affaire temporelle avec aussi peu de ré-
flexion , on le mépriseroit. Ici c'est l'affaire capitale ,
on , comme parle saint Ambroise, c'est l'affaire d'Etat
qui se traite entre Dieu et l'Eglise ; et vous n'y don-
nez nulle attention; vous n'y avez ni modestie, ni
recueillement; vous y assistez par coutume, par cé-
rémonie ; vous n'y appliquez ni votre esprit , ni voire
cœur : n'est-ce pas outrager Dieu , l'outrager dans
l'action même et dans le temps où vous devez spé-
cialement l'honorer?
Je dis dans l'action même où vous devez spécia-
lement 1 honorer : ceci est remarquable. Car , qu'est-
ce que le sacrifice , en le regardant par rapport à
Dieu , et quelle en est la fin? Le sacrifice, disent
les théologiens , est un acte de religion dont le
caractère propre est d'honorer l'être de Dieu. Mais
quoi ! toutes nos actions saintes et vertueuses ne se
rapportent-elles pas à cette fin? il est vrai, chré-
tiens : mais ce rapport n'est pas le même que dans le
sacrifice. Voici ma pensée. Dieu est la fin générale et
dernière de toutes nos actions; c'est ce qu'elles ont
de commun : mais chaque action de piété a de plus
une fin prochaine et particulière qui la distingue des
autres , et d'où sa perfection dépend. Or , je dis que
DE LA MESSE. 2<V>
la fin particulière et immédiate qui distingue le sa-
crifice, est d'honorer Dieu. Prenez garde : dans tous
les autres devoirs , on peut presque dire que l'homme
agit plutôt pour lui-même et pour son intérêt, que
pour l'intérêt de Dieu. Car, si je prie, c'est pour
m'attirer les grâces de Dieu ; si je fais pénitence ,
c'est pour m'acquilter auprès de la justice de Dieu;
si je pratique de bonnes œuvres , c'est pour m enri-
chir de mérites devant Dieu ; si je participe au divin
sacrement, c'est pour me sanctifier en m'unissant à
Dieu. Mais quand je vais au sacrifice, qu'est-ce que
j'envisage ? d'honorer Dieu. Voilà le seul objet que
je me propose, et qui doit être le terme de mon in-
tention , si mon intention est conforme à la nature
de mon action. Or , jugez de là ce qu'il faut penser
d'un chrétien qui fait servir à déshonorer Dieu ce qui
doit uniquement servir à le glorifier? Qu'a fait Dieu,
en instituant le sacrifice ? Il a dit à 1 homme: Voilà
l'hommage que je demande et que j'attends de toi.
Tu ne savois pas encore bien reconnoître la souve-
raineté de mon domaine , et je veux moi-même te
l'enseigner : c'est par le devoir que je te prescris , c t
à quoi tu satisferas en assistant au sacrifice de mes au-
tels. Cela supposé j reprend saint Jérôme ., profaner
ce sacrifice par des immodesties et par des scan-
dales; y venir comme l'on va à un passe-temps, à
un spectacle , à une assemblée mondaine ; en sortir
sans y avoir eu nul sentiment , nul souvenir de Dieu :
ah ! mes frères , c'est cette espèce d'abomination que
le prophète Daniel avoit prévue avec horreur , et
qui devoit paroîlre dans le lieu saint.
296 SUR LE SACRIFICE
Elle va plus loin , et comprenons-en toute l'indi-
gnité. En effet , si la fin particulière du sacrifice est
d'honorer Dieu , en quoi consiste cet honneur , que
nous rendons ou que nous devons rendre à Dieu?
Ce culte , répond saint Thomas , consiste dans une
protestation actuelle que je fais à Dieu de ma dé-
pendance , dans un aveu respectueux de ma misère
et de ma bassesse , dans un exercice , pour ainsi
dire , d'anéantissement , et si je suis pécheur, dans
une confession humble el sincère de mon péché : car
tout cela doit entier dans le sacrifice considéré de la
part de l'homme; et voilà pourquoi l'hostie est dé-
truite et consommée , pour marquer que l'homme
n'est qu'un néant , el dans Tordre de la nature , et
dans celui de la grâce. En quoi , dit saint Augustin ,
paroîr l'admirable opposition qui se rencontre entre
l'oraison et le sacrifice. Car l'oraison , en élevant
nos esprits à Dieu , nous élève au-dessus de nous-
mêmes; au lieu que le sacrifice nous rabaisse au-des-
sous de nous-mêmes , en nous anéantissant devant
Dieu. Par le sacrifice , j'honore Dieu , si je puis parler
de la sorte , aux dépens de ce que je suis; et dans
l'oraison , Dieu , par le commerce qu'il veut bien
avoir avec moi , m'honore en quelque manière aux
dépens de ce qu'il est. Quoi qu'il en soit , mon sa-
crifice est inséparable de mon humilité ; et comme
je ne puis mieux m'humilier devant Dieu qu'en lui
offrant le sacrifice, aussi ne puis-je autrement avoir
part au sacrifice qu'en m'humiliant devant Dieu. II
n'en est pas de même des anges , ajoute saint Chry-
soslôme : les anges peuvent être présens au sacrifice
DE LA MESSE. 297
et s'y humilier ; mais l'humilité des anges , quelque
profonde qu'elle puisse être , n'est point essentielle
au sacrifice , comme celle des hommes. Pourquoi ?
parce que le sacrifice qu'offre l'Eglise étant le sacri-
fice des hommes , et non des anges , il ne dépend
point , pour être complet , de l'humilité des anges ,
mais de l'humilité des hommes. De là, chrétiens,
quel désordre , lorsque des hommes, portant sur le
front le caractère de la foi , viennent au sacrifice du
vrai Dieu , non-seulement sans cette humilité reli-
gieuse , mais avec tout l'orgueil du libertinage et de
limpiété ; lorsqu'à peine ils y fléchissent le genou ,
qu'ils y parlent , qu'ils y agissent comme il leur plaît
et sans égard , et que sur cela même ils rejettent
avec mépris les sages remontrances et la correction
charitahle des ministres du Seigneur ? Mépris qui
ne doit point , mes frères, ralentir l'ardeur de notre
zèle , ni nous fermer la bouche par un silence timide
et luche , quand le devoir de notre ministère nous
oblige à nous expliquer. Car, où en seroit notre reli-
gion , si de tels abus y dévoient être tolérés? Ah !
chrétiens , assister au sacrifice , c'est venir protester
à Dieu que nous dépendons de lui , que nous atten-
dons tout de lui , que nous n'adorons que lui , que
nous sommes disposés à nous anéantir pour lui :
mais , mon cher auditeur , pensez-vous lui dire tout
cela , en vous comportant comme vous faites; en
insultant , si je l'ose dire , à l'autel , et aux sacrés
mystères qu'on y célèbre? en y prenant des libertés
que je ne crains pas, puisqu'il s'agit de l'honneur de
mon Dieu , de traiter d'insolences ; et les soutenant
2C)8 SUR LE SACRIFICE
jusque dans le sanctuaire avec une audace et une
fierté qui ne rougit de rien ? Et vous, femmes chré-
tiennes , est-ce là ce que vous venez lui témoigner , en
vous faisant une si fausse gloire de paroîlre dans nos
temples avec toutes les marques de votre vanité? Je
n'entreprends point de contrôler partout ailleurs vos
modes et vos coutumes : mais ici je ne puis dissimuler
ce qui blesse la majesté divine et le respect qui lui
est dû. Faut-il donc , quand vous entrez dans la mai-
son de Dieu , que tout le faste du monde vous y ac-
compagne ? Faut-il que l'on vous y distingue par
votre luxe et par vos délicatesses ; que vous y affec-
tiez des rangs que l'esprit ambitieux du siècle y a
érigés en de prétendus droits , et que vous vous y
fassiez rendre des services dont vous sauriez bien vous
passer dans le palais d'un prince de la terre? Est ce
la cette humilité si essentielle au sacrifice? et si la
piété vous y attirait, une piété solide, ne diriez-
vous pas à Dieu ? Ah ! Seigneur , je ne suis que trop
vaine au milieu du monde , mais du moins serai-je
humble et modeste devant vous ; et puisque le sa-
crifice est le tribut d'humilité que je vous dois, je
n'irai point m'y présenter avec ce luxe que vous ré-
prouvez. Le monde en use autrement; mais le monde
ne sera pas ma règle : on censurera ma conduite ;
mais il me suffira que vous l'approuviez. Aussi ,
disoit ïerlullien , parlant à des femmes chrétiennes
comme vous , et même plus chrétiennes que vous
pourquoi ces ajustemens dont vous êtes si curieuses?
\ ous avez renoncé aux pompes du siècle , vous n'êtes
plus des fêtes des païens: pourquoi donc vous parer
DE LA MESàÉ. 2f)f>
de ces restes du monde , et les porter au sacrifice de
votre Dieu?0 profanation, s'écrioit-il , et puis-je
bien m'écrier après lui! Des femmes cherchent à se
montrer avec des habits magnifiques et bi illans , dans
un sacrifice dont l'essence et la fin principale est
l'humiliation de la créature en présence de son créa-
teur. Elles s'y font voir, selon l'expression du Pro-
phète royal , aussi ornées , et plus ornées que les
autels : Circumornatœ ut simili tudo templi (i). Elles
y emploient tout le temps, à quoi? à s'étudier, à se
contempler, à s'admirer, à recevoir un vain encens
et à s'attirer de sacrilèges adorations, comme si elles
vouloient s'élever au-dessus de Dieu même.
Donnons jour encore à celle pensée; je ne dis pas
seulement que le sacrifice est une protestation que
l'homme fait à Dieu de la dépendance de son être;
mais j'ajoute, que c'est une protestation publique,
une protestation solennelle où l'homme appelle toutes
les créatures en témoignasse de sa soumission et de
sa religion, comme s'il disoit : Gieux et terre, anges
et hommes , vous m'en serez garans , et me voici
devant vous pour m'en déclarer. Il y a un Dieu que
j'adore , un Dieu souverain auteur , et à qui seul
toute la gloire appartient; c'est dans ce sacrifice,
et par ce sacrifice que je viens hautement reconnoître
son absolue domination et m'y soumettre. Il n'y a
proprement , chrétiens, que le sacrifice, où l'homme
puisse parler de la sorte ; quelque autre exercice de
religion que je pratique, ce n'est pas là ce qu'il
signifie, ou du moins ce n'est point lace qu'il signiiie
(1) Psal. 1 ,3.
3oo SUR LE SACRIFICE
authentiquement ; le seul sacrifice est l'aveu juri-
dique de ce que je suis et de ce que je dois à Dieu.
Mais , mes frères , par un renversement bien déplo-
rable, quel sujet ne donnons-nous pas aux païens et
aux infidèles de nous faire , jusques au milieu du
plus saint mystère , la même demande, ou plutôt le
même reproche que David craignoit tant d'entendre
de la bouche des ennemis du Seigneur : Ne forte,
dicant in gentibus : Ubi est Deus eorum (1) ? Car ,
où est votre Dieu , peuvent nous dire ces idolâtres?
vous voulez , par cette cérémonie extérieure , nous
faire juger du culte intérieur que vous lui rendez ;
et c'est de là même que nous tirons la plus sensible
preuve de votre irréligion. Entrez dans nos temples ,
et, sans entreprendre de nous instruire , instruisez-
vous vous-mêmes par nous. Votre Dieu , dites-vous ,
est le vrai Dieu; mais au moins n'en êtes- vous que
de faux adorateurs : au contraire , vous prétendez
que nous n'adorons que de fausses divinités; mais au
moins devez-vous avouer que nous les adorons sin-
cèrement et en esprit. Or , supposant même vos
principes et les dogmes de votre foi, lequel des
deux croyez-vous le plus criminel , ou d'être reli-
gieux comme nous le sommes, en suivant l'erreur ,
ou d'être des profanateurs comme vous l'êtes , en
professant la vérité ? C'est de saint Augustin même
que j'ai emprunté cette ligure , et c'est là-dessus
qu'il déployoit avec tant d'énergie toute la force de
son éloquence et de son zèle.
N'en demeurons pas là , chrétiens; mais, pour
(i) Ps. 78.
DE LA MESSE. 3oi
achever de nous confondre , voyons en quelles qua-
lités nous assistons au divin sacrifice. Gomme té-
moins, disent les docteurs, comme ministres, comme
victimes. Comme témoins : oui , mes frères , vous
êtes les témoins de ce qui se passe de plus mysté-
rieux et de plus secret entre Dieu et les hommes ;
c'est dans cette vue que 1 Eglise vous reçoit à son
sacrifice , et qu'elle vous oblige même , par un pré-
cepte particulier , à y comparoître : honneur qu'elle
ne fait pas indifféremment à toutes sortes de sujets ,
puisque le châtiment le plus sévère qu'elle exerce
envers ses enfans rebelles , est de leur interdire par
ses censures le sacrifice qu'elle offre à Dieu; honneur
dont elle exclut même les catéchumènes, quoique
déjà initiés dans les mystères de la foi, parce qu'ils
n'ont pas encore le caractère du baptême ; elle n'y
admet que les fidèles dont la religion est connue et
dont elle veut gratifier la piété ; mais au même temps,
elle les engage à soutenir cette qualité de témoins
par un respect digne de Dieu. Quand Dieu, dans
l'Ecriture , prend à témoin d'une vérité les êtres in-
sensibles , les cieux en sont ébranlés: Obstupcscite ,
cœli (i) , et la terre en est émue jusque dans ses fon-
demens : Commota est , et contremuit terra (2). Et
vous , mon cher auditeur , témoin vivant du redou-
table sacrifice qui s'accomplit sur nos autels , qu'y
faites-vous ? Ah ! mon frère , s'écrie saint Jean , pa-
triarche de Jérusalem , n'avez-vous pas entendu le
prêtre qui vous sommoit,de la part de Dieu, de vous
rendre attentif? Ne vous a-t-il pas averti d'élever
(1) Jerem. 2. — (2) 2. Reg. 22.
3o2 SUR LE SACRIFICE
voire cœur au ciel : Sursùm corda , et n'avez-vous
pas répondu qu'il etoit tourné vers le Seigneur: Ha-
bemus ad Dominum ? Mais , à ce moment-là même ,
vous êtes plus occupé de la terre que jamais ; mais,
à ce moment-là même vous ne cherchez , en prome-
nant partout vos regards , que des objets ou qui re-
paissent voire curiosité , ou qui servent d'amusement
à votre oisiveté. Est-ce pour cela que vous êtes ap-
pelé à l'autel ? est-ce là , chrétiens , la part que vous
prenez à un sacrifice dont vous êtes non-seulement
les témoins , mais les ministres ?
Car, vous l'êtes, mes chers auditeurs, quelle que
soit d'ailleurs votre condition ; et ce n'est pas sans
sujet que saint Pierre, relevant la dignité des chré-
tiens, entre les autres titres qui leur conviennent,
leur attribue celui du sacerdoce : Regale sacerdu-
tium (i) , puisque tout chrétien doit oiFrir à Dieu le
sacrifice de sa rédemption. De là vient que le prêtre,
en célébrant dans le sanctuaire , n'y fait pas les obla«
lions sacrées comme personne particulière , mais
comme représentant tout le peuple assemblé ; car il
ne dit pas : J'offre, je supplie , je voue , je proteste;
mais nous protestons , nous vouons , nous offrons ,
nous supplions , parce qu'en effet tout le peuple offre
et supplie avec lui; non pas que tous soient pour
cela revêtus du caractère de l'ordre , comme l'ont
avancé quelques hérétiques , fondés sur une parole
de Tertullien mal entendue ; mais parce que tous les
fidèles , sans porter ce sacré caractère comme le
prêtre , spécialement député de Dieu pour présenter
(1) i. Petr. ?..
DE LA MESSE. 3o3
le sacrifice, lui sont néanmoins associés dans cette
importante fonction: fonction si sainte, écoulez ceci,
que , par cette raison-là même , quelques-uns ont
prétendu qu'un chrétien en état de péché ne pou-
voit , sans se rendre coupable d'un nouveau péché ,
assister au sacrifice. Je sais sur ce point ce qu'il faut
penser ; je sais que c'est une doctrine erronée et
même scandaler.se , puisqu'elle donne atteinte au
précepte de 1 Eglise , qu'elle favorise le libertinage,
et qu'elle ôte enfin au pécheur un des plus puis^ans
moyens de conversion : car, que peut faire un pé-
cheur de plus salutaire , de plus édifiant , de plus
propre à lui attirer les grâces du ciel , que de venir,
comme le Publicain , dans le temple, et d'y offrir,
tout indigne qu'il est , ce sacrifice propitiatoire dont
une des principales vertus est d'apaiser la colère de
Dieu? Qu'est-ce que les prophètes recommandoient
davantage aux pécheurs de leur temps, que de flé-
chir le Seigneur et sa justice , par l'oblation des vic-
times de l'ancienne loi ? Ce qui servoit alors à la
sanctification des hommes , serviroit-il maintenant
à leur damnation ? C'est donc une opinion outrée et
que nous devons hautement rejeter ; mais , en la re-
jetant , je m'en tiens au principe sur quoi elle est ,
disons mieux, sur quoi elle paroîl établie; et de ce
principe inconteslable , je tire bien d'autres consé-
quences, qui ne doivent pas moins nous faire trem-
bler: car, puisque nous participons au sacrifice en
qualité de ministres , ce ne sera point une exagéra-
tion , si je conclus que tant de crimes qu'on y com-
met, doivent être comptés pour autant de profana-
3o4 SUR LE SACRIFICE
tions; qu'un entretien , même indifférent , à raison
de sa durée , y renferme deux offenses grièves , l'une
-d'omission , et particulière à ces saints jours où le
sacrifice est commandé , l'autre d irrévérence ou de
commission , et commune à quelque temps et à
quelque jour que ce puisse être; que celui-là ne
satisfait point au commandement de l'Eglise, qui,
sans nulle vigilance sur soi-même , sans nul effort
pour se recueillir dans la grande action du christia-
nisme , laisse impunément et volontairement son es-
prit se distraire ; si , dis-je , je tire toutes ces consé-
quences, c'est sans crainte d'excéder, puisque je
parle après les plus sensés et les plus savans théo-
logiens.
Qui le croiroit , mes frères? souffrez que , sans
insister sur les autres , je m'attache surtout à ce dé-
sordre que déploroit le prophète Ezéchiel , et dont
il faisoit une peinture si conforme à ce qui se passe
tous les jours parmi nous : qui le croiroit , si tant
d'épreuves ne nous l'avoient pas appris et ne nous
l'apprenoient pas encore , qu'un chrétien , choisi de
Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin et tout
adorable , voulût faire du temple même un lieu de
plaisir , et du plus infâme plaisir ; qu'il regardât le
sacrifice comme une occasion favorable à son impu-
dicité ; qu'il n'y vînt que pour y trouver l'objet de
sa passion , que pour l'y voir et pour en être vu ,
que pour lui rendre des assiduités , que pour lui
marquer , par de criminelles complaisances , son at-
tachement , que pour se livrer aux plus sales désirs
d'un cœur corrompu ? C'est avec douleur que j'en
parle
DE LA MESSE, 3o5
^arle et que je révèle votre honte ; mais je serois
prévaricateur , si je la djssimulois , et il vaut bien
mieux , comme dit saint Cyprien , découvrir nos
plaies pour les guérir , crue de les cacher sans espé-*
rance de remède. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les
Pères s'en sont expliqués. Saint Jérôme et saint
Chrysostôme n'y apportoient pas plus d'adoucisse-
ment que moi , quand ils disoienl que l'innocence
et la pudicité couroient autant de risques ( ne pon-
Voient-ils pas dire plus de risques?) dans les saints
lieux , que dans les places publiques ; qu'il étoit
quelquefois aussi dangereux pour une femme chré-
tienne , ou plutôt pour une femme mondaine , de
paroître au sacrifice , que dans les cercles et les as-
semblées du monde ; qu'autrefois on consacroit les
maisons des chrétiens, pour en faire des temples a
Dieu ; mais que , dans la suite , les temples de Dieu
étoient devenus des maisons d'intrigues et de com-
merce. Ce sont leurs expressions , que vous enten-
drez comme il vous plaira ; mais ? de quelque ma-
nière qu'elles dussent être entendues , ce qui me
fait gémir , c'est qu'elles se vérifient presque parmi
nous dans toute la rigueur de la lettre , et que la
calomnie suscitée du temps de Tertuliien contre les
fidèles , savoir , que les plus honteux engagemens se
formoient et s'entrelenoient à la faveur des autels :
Intcr aras lenocinia tractari (i) ; que ce reproche ,
dis -je , qui fut dans ces premiers siècles une im-
posture , ne soit dans le nôtre qu'une trop juste
accusation.
(1) TYrtull.
TOME III, 20
3o6 SUR LE SACRIFICE
Avec cela, chrétiens , êtes-vousen état d'assister
au sacrifice eu qualilé de victimes ? êtes -vous en
état d'y être immolés vous-mêmes avec Jésus-Christ ;
et n'est-ce pas ainsi toutefois que vous y devez être
encore présens ? Ecoutez la preuve qu'en donne
saint Augustin. Car , dit ce saint docteur , Jésus-
Christ et l'Eglise ne faisant qu'un même corps , il
est impossible que l'un soit immolé sans l'autre.
Puisque cet homme - Dieu est le chef de tous les
fidèles , et que tous les fidèles lui sont unis comme
ses membres , il faut qu'en même temps qu'il est
sacrifié pour eux , ils le soient pareillement avec lui ,
et que , par un admirable retour , ce Sauveur du
monde offre à Dieu toute l'Eglise dans sa personne ?
en vertu d'une aciion où lui-même il est offert à
Dieu par toute l'Eglise : Cùm aulem sit Christ us
Ecclesiœ caput , et Ecclesia Christi corpus , tam
ipsa per ipsum , quàm ipse per ipsam débet of-
ferri (i). Théologie divine , et d'où il s'ensuit que
nous ne devons donc aller au sacrifice de notre Dieu
qu'avec le généreux sentiment de l'apôtre S.Thomas,
je veux dire , que pour y mourir spirituellement avec
Jésus - Christ : Eamus et nos , et moriamur cum
eo (2). Or , comment y paroît un chrétien ainsi dis-
posé ? Représentez -vous, mes frères , létal de ces
anciennes victimes qu'on immoloit au Seigneur, et
qu'on mettoit sur l'autel : plies étoient liées , elles
étoient privées de l'usage des sens , elles étoient
brûlées du feu de l'holocauste. Voilà votre modèle.
Comme victimes de ce sacrifice non sanglant que
(1) August. — (2) Joan. 11.
DE LA MESSE. So?
vous présentez , et où vous êtes présentes vous-
mêmes , surtout comme victimes spirituelles et rai-
sonnables , selon la parole de saint Pierre : Spiri^-
tuales hostias (i) , il faut que la religion vous lie ,
et qu'elle vous tienne respectueusement appliqués
au saint mystère ; il faut qu'elle vous couvre les
yeux , et qu'elle les ferme à tous les objets de la
terre ; il faut qu'elle vous consume du feu de la cha-
rité. Mais , si vous imitez le crime des successeurs
d'Aaron , si comme eux vous portez dans le taber-
nacle un feu étranger , si c'est une habitude vicieuse
qui vous y conduit et qui vous y retient , si , bien
loin d'y captiver vos sens , vous leur donnez là
toute licence : ah! mon frère , conclut saint Chry-
sostôme , vous êtes toujours alors une victime , mais
une victime de malédiction ; une victime , non plus
de la miséricorde , mais de la colère et de la ven-
geance de Dieu.
N'est - il pas surprenant, chrétiens, comme l'a
observé le savant Pic de la Mirande , que de tant de
religions qui se sont répandues dans le monde et qui
y ont si long -temps dominé , il n'y ait eu que la
religion de Jésus-Christ dont les temples aient été
profanés par ses propres sujets ? On a bien vu les
Romains violer le temple des Juifs ; on a vu les
chrétiens briser les idoles du paganisme ; mais a-t-on
vu des païens s'attaquer eux-mêmes à leurs dieux ,
et souiller les sacrifices qu'ils leur offroient? Pour-
quoi cette différence ? en voici , ce me semble , une
raison : c'est que l'ennemi de notre salut ne va point
(i) i. Petr. i.
20.
3o8 SUR LE SACRIFICE
tenter les païens , ni les troubler au milieu de leurs
sacrifices , parce que ce sont de faux sacrifices , et
qu'il reçoit lui-même l'encens qu'on y brûle. Au
lien qu'il emploie toutes ses forces pour nous dé-
tourner du sacrifice de nos autels , el pour nous en
faire perdre le fruit , parce que c'est le vrai sacri-
fice, le grand sacrifice, un sacrifice également glo-
rieux à Dieu et salutaire pour nous. Ainsi , mes
frères , à quelques oésordres que soit exposé le sa-
crifice de notre religion , n'entrons pour cela en
nulle défiance de la religion même que nous profes-
sons , et de la pureté de son culte. Malgré tous nos
désordres , elle est toujours sainte , puisqu'elle les
condamne tous. Mais rentrons dans nous-mêmes ,
confondons-nous nous-mêmes : disons-nous à nous-
mêmes , avec un célèbre écrivain de ces derniers
siècles, qu'il faut que la religion de Jésus - Christ
soit une religion plus qu'humaine , puisqu'elle se
soutient toujours malgré l'irréligion des chrétiens;
et qu'il faut aussi que l'irréligion de5 chrétiens soit
bien obstinée el bien enracinée , puisqu'ils sont si
impies parmi tant de sainteté. Sacrifice de la messe,
sacrifice souverainement et doublement respectable ,
parce que c'est à Dieu qu'il est offert , et que c'est
un Dieu qui y est otfert. Gomme c'est Dieu même
qui en est l'objet , c'est encore un Dieu qui en est
le sujet ; vous l'allez voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME TART1E.
Je trouve la pensée de saint Chrysosiome bien
jusie et bien vraie, quand ii dit que les temples où
DE LA MESSE. 3ng
nous nous assemblons pour adorer Dieu , sont tout
à la fois et l'ornement le plus auguste , et 1 opprobre
le plus visible de notre religion : l'ornement le plus
auguste , puisqu'ils sont tous les jours sanctifiés par le
sacrifice d'un Dieu sauveur ; et l'opprobre le plus
visible, puisque ce sacrifice , tout divin qu'il est , sert
si souvent , non par lui-même , mais par notre liber-
tinage , d'occasion aux chrétiens pour déshonorer
la maison de Dieu. Ainsi parloit ce saint évèque ,
en gémissant sur les scandales qui se commettoient
au pied des autels et dans le sacrifice de la loi de
grâce. A quoi j'ajoute la pensée de Guillaume de
Paris, que je vous prie de remarquer , parce qu'elle
me paroit également solide et touchante. Car , dit
ce savant homme , quand nous aurions vécu , selon
l'expression de saint Paul , sous les élémens du
monde , c'est-à-dire, sous les figures de l'ancienne
loi, et que nous n'aurions point eu d autres sacri-
fices que ces sacrifices imparfaits dont Dieu avoit
établi l'usage par le ministère de Moïse , il faudroit
toujours y assister avec crainte et avec tremblement ;
il faudroit toujours respecter ces chairs mortes , tou-
jours révérer ces taureaux égorgés et sanglans , tou-
jours se prosterner devant ces autels chargés des
oblations et des prémices de la terre. G'étoient des
créatures , il est vrai ; mais ces créatures étoient les
victimes et les holocaustes du Dieu vivant , et cela
seul les élevoit à un ordre supérieur et les consa-
crent. Aussi , mes frères , poursuit le même docteur,
voyez avec quelle révérence Dieu vouloit que les
Juifs entrassent dans le sanctuaire , pour lui offrir
OïlQ SUR LE SACRIFICE
leurs sacrifices et le sang des animaux qu'ils inirao-
ioient, Voyez avec quel soin lui-même il les y dis—
posoit ; combien de préceptes , combien de céré-
monies , combien de pratiques, combien de purifi-
cations il leur prescrivoit ? A peine les livres entiers
de l'Ecriture ont -ils suffi pour leur en tracer les
règles , et pour leur faire entendre sur cela ses ordres.
Mais admirez encore plus la constance et l'inviolable
fidélité de ce peuple , d'ailleurs si indocile et si gros-
sier, à s'acquitter de ce devoir. Dans les plus pres-
santes extrémités , dans l'embarras et le désordre des
guerres , dans le siège même de Jérusalem , rien
jamais ne les fit manquer à ce culte extérieur , ni à
la solennité de leurs fêtes et des sacrifices qui leur
étoient ordonnés. Jusque-là , disoit du temps même
des apôtres un ancien auteur , que le général de
3'armée romaine en parut surpris , et que , tout
païen , tout ennemi qu il étoit, il en fut touché , et
ne put refuser des éloges à leur zèle et à leur reli-
gion : Slupebat Pompeius acres virorum animas ,
à quibus in média belli fur are „ sacrorum reveren*
tice niliil defuit (i). Tel étoit le caractère de cette
nation. Le Sauveur du monde leur reprocha tous les
autres vices ; mais il ne les accusa jamais d'impiété
dans les sacrifices qu'ils présentoient à Dieu. Cepen-
dant , chrétiens , dans leurs sacrifices les plus so-
lennels , qu'avoient-ils autre chose que les ombres
seulement et que les figures du sacrifice de la loi
nouvelle ? Mais c'éloit assez pour eux , reprend saint
Augustin, c'étoit, dis - je , assez pour leur rendre
(i) Regcsip,
DE LA MESSE. oi I
vénérables jusqu'à ces ombres et à ces figures, que
ce fussent les figures et les ombres du grand sacri-
fice que les prophètes leur annonçoient dans la suite
des siècles. C étoit assez pour les saisir d'une sainte
horreur toutes les fois qu'ils assistoient à l'immola-
tion de ces victimes qui , quoique viles et abjectes,
leur représentoient cette victime pure et précieuse ,
cette hostie divine qui devoit être immolée pour eux
et pour nous. Or , qu'eussent-ils pensé , qu'eussent-
ils fait, s'ils eussent vu comme nous la vérité ; et
que devons - nous penser , que devons - nous faire
nous-mêmes ? Sur cela , mes chers auditeurs , voici
trois considérations que je me contente de vous pro-
poser , plutôt par forme de méditation que de dis-
cours , et par où je finis en me les appliquant à
moi-même. Ne les perdez pas.
Première considération. Quand je vais au sacrifice
que célèbre l'Eglise , je vais au sacrifice de la mort
d'un Dieu ; le même qui fut offert sur le Calvaire ,
le même que Jésus-Christ consomma sur la croix ,
le même où ce Dieu-homme consentit , pour parler
avec l'Apôtre , à être détruit et anéanti. Ce n'est
point une supposition , c'est un point de foi. J as-
siste à un sacrifice dont réellement et sans figure la
victime est le Dieu même que je sers et que j'adore.
Par conséquent , dois - je conclure et devez - vous
conclure avec moi , si , par mes respects et mes ado-
rations , je ne relève pas , autant qu'il m'est pos-
sible , les abaissemens de ce Dieu Sauveur , si j'ajoute
aux humiliations de sa croix qui sont ici renouve-
lées , celles qui lui viennent de mes irrévérences et
OI2 SUR LE SACRIFICE
de mes scandales ; si , le contemplant sur l'autel ,
mon cœur ne se brise pas comme les pierres se fen-
dirent au moment qu'il expira; si celte hostie mou-
rante ne fait pas naître dans mon ame une componc-
tion aussi vive et aussi religieuse que le fut la douleur
du centenier et celle des Juifs , qui se convertirent
à sa mort ; si par de sensibles outrages , j'insulte
encore à son agonie , comme les soldats et les bour-
reaux qui l'avoient cruciiié : ah ! ne suis-je pas digne
de ses plus rigoureuses vengeances , et ne faut- il
pas me traiter d'anathème ?
Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de mi-
séricorde s'immole - 1- il dans le sacrifice de nos
autels ? Pour nous apprendre , disent les Pères , ce
que nous ne pouvons apprendre que de lui ; pour
nous aider à faire ce que nous ne pouvons faire sans
lui et que par lui , je veux dire , à honorer Dieu
alliant que Dieu le mérite et qu'il le demande. Car,
c'est pour cela, reprend saint Thomas , qu'il a fallu
un sujet d'un prix infini et offert d'une manière in-
finie. Or , ce sujet d'un prix infini , c'est Jésus-
Christ dans le sacré mystère. Ce sujet, offert d'une
manière infinie , c'est Jésus-Christ en état de vic-
time , en état d'anéantissement , et sacrifié , selon
la prédiction de Matachie , dans tous les temps et
dans tous les lieux du inonde. Voilà ce qui éioit dû
a Dieu, et de quoi l'homme- Dieu est venu nous
instruire aux dépens de lui-même. Ce sacrifice de
son corps et de son sang est la preuve authentique
qu'il nous en donne , et la perpétuelle leçon qu'il
liQUS en fait. Que nous dit -il donc, cet excellent
DR LA MESSE. 3l3
maître , autant de fois que nous nous présentons à
son sacrifice ? C'est là , mes frères , que son sang ,
ce sang adorable , plus éloquent que celui d'Abel ,
semble nous crier sans cesse et nous faire entendre
ce que le même Sauveur disoit aux Juifs : Ego hono-
rijico Patrem ( i ) ; Vous voulez savoir ce que je
fais ici : j'honore mon Père , je glorifie mon Père ,
je satisfais à la justice de mon Père ; je répare les
injures qu'il a reçues, et je rétablis ses intérêts; je
fais triompher sa miséricorde, éclater sa puissance ,
connoître sa sainteté; je lui rends, et à toutes ses
perfections, des hommages proportionnés à sa gran-
deur. Tel est le dessein qui me fait descendre invi-
siblement sur cet autel , qui me fait prendre entre
les mains des prêtres comme une seconde naissance,
qui me fait subir dans le même sens comme une
seconde mort : Ego honorijico Patrem. Oui , chré-
tiens , c'est ce qu'il nous dit ; si nous ne profilons pas
de son exemple , écoutez ce qu'il ajoute: Et vos in-
hoîiorastis me (2) ; Mais vous , ne semble-t-il pas
que vous preniez à tâche de détruire , par le plus
criminel attentat, tout ce que je rends d'honneur à
mon Père par le sacrifice de mon humanité, et n'est-ce
pas sur moi que retombent tous les outrages quil
reçoit de vous ? J'obscurcis toute ma gloire , et je
m'ensevelis tout vivant en sa présence ; et vous vous
élevez devant lui et contre lui. Je lui offre dans ma
personne un Dieu humilié , un Dieu soumis et obéis-
sant ; et vous venez étaler avec ostentation devant
ses yeux le faste du monde et le vain éclat d'une
(1) Joan. 8. — (a) Idem*
3 1 4 sUtt LE SACRIFICE
pompe humaine. Je lui présente dans mon corps
une chair innocente et virginale ; et vous cherchez
jusqu à son autel de quoi exciter et de quoi nourrir
les brutales cupidités d'une chair criminelle et im-
pure. Je travaille à répandre le feu de son amour,
d'un amour tout sacré et exprimé de son sein même ;
et vous ne pensez jusque dans son temple et à ses
pieds qu'à inspirer , par des nudités immodestes ,
par des postures indécentes , par des airs libres et
sans pudeur , un amour sensuel. J'emploie tous les
attraits de ma grâce à sanctifier les âmes et à les lui
attacher; et vous employez tous les artifices et tous
les enchantemens de votre mondanité à les cor-
rompre et à les lui dérober. Est-ce ainsi qu'on l'ho-
nore ? ou n'est - ce pas ainsi qu'on lui marque le
mépris le plus insultant , et que l'on renverse tous
mes desseins? Et vos inhonoraslis me. Mais voulez-
vous en effet , chrétiens , l'honorer , et l'honorer
autant par proportion qu'il le doit être et qu'il l'attend
de vous? Allez, comme Jésus-Christ obscur et caché,
vous prosterner devant cette majesté suprême , et
faire à la vue de ses grandeurs une humble confes-
sion de votre indignité. Allez, comme Jésus-Christ
obéissant et soumis à la voix de ses ministres , re-
lever son pouvoir par les sentimens d'une soumis-
sion parfaite et par tous les témoignages d'une obéis-
sance entière et sans réserve. Allez dans un esprit
de sacrilice, comme Jésus-Christ immolé , lui pré-
senter les hommages de son Fils , les abaissemens
de son Fils , le sang de son Fils, ses souffrances,
sa passion , sa mort , tous ses mérites , et vous les
DE LA xMLSSE. ôl O
appliquer pour être plus en état de le glorifier. Allez
vous dévouer vous - mêmes , vous immoler vous-
mêmes , sinon par une véritable destruction de vous-
mêmes , au moins par une mort spirituelle et par
une totale destruction des désirs déréglés de votre
cœur : ainsi vous 1 enseigne ce Dieu victime de la
gloire d'un Dieu , et en cette qualité même de vic-
time , votre modèle : Ego honorifico Patrem,
Troisième considération. Que fait encore Jésus-
Christ dans ce sacrilice ? Achevons , chrétiens , de
nous confondre , et rougissons de notre insensibi-
lité. Non-seulement il apprend aux hommes à ho-
norer Dieu , mais il y traite de leur réconciliation
avec Dieu. Comme médiateur , il plaide leur cause
et il offre le prix de leur rédemption. Il ne se con-
tente pas de dire qu'il glorifie son Père : Ego hono-
rifico Patrem ; mais, s'adressant à son Père même,
et lui montrant les fidèles assemblés , il lui dit d'une
voix secrète : Ego pro eis sanctifico meipsum (i) ;
c'est-à-dire , suivant l'explication de saint Jérôme :
Je me donne moi-même , je me sacrifie moi-même
pour eux. Paroles , ajoute ce saint docteur , qui
convenoient aux victimes , et dont , pour la pre-
mière fois , ce Sauveur des hommes se servit , lors-
qu'actuellement il instituoit cette divine paque où
il se consacroit en effet lui-même pour les pécheurs :
mais paroles qu'il répète encore tous les jours , et
qu'il répétera jusqu'à la fin des siècles , autant de
fois qu'on l'offrira sur nos autels : Ego pro eis sanc-
tifico meipsum. Oui , mon Père , c'est pour eux que
(1) Joan. 17.
3lG SUR LE SACRIFICE
je suis ici présent ; c'est pour tous les hommes en
général , et en particulier pour mon Eglise ; c'est
spécialement pour ceux que vous voyez dans votre
maison et auprès de votre sanctuaire , occupés main-
tenant , ou devant l'être , à ce mystère du salut.
Recevez-les , mon Dieu , dans votre grâce : ils sont
criminels , mais me voici à leur place pour vous
satisfaire : et que ne peuvent point réparer les satis-
factions infinies d'un Dieu comme vous ? Ego pro
eis sanctjjico mcipsum.
Ali ! mes frères, reprend S. Bernard, en s'écriant,
et réduisant à une figure sensible cette importante
vérité , ma cause étoit désespérée , et j'étois perdu :
le souverain juge alloit prononcer contre moi un
arrêt de mort. Mais le fils unique du prince vient
à le savoir, et que fait- il ? touché de compassion ,
il se substitue pour moi , et il veut lui-même porter
la peine de mou péché. Dans cette vue , il sort de
son palais , il dépose toutes les marques de sa dignité,
il gémit, il prie, il va s'offrir à la justice de son
Père. Belle image, chrétiens , de ce que fait Jésus-
Christ dans le sacrifice de son corps et de son sang.
Toutefois, poursuit saint Bernard sans être instruit
du péril où je me trouvois exposé , bien loin d'y
penser, je m'arrêtois à un vain divertissement. Mais
tout à coup j'aperçois mon roi ; je le vois pénitent
et humilié : je m'approche , j'en demande la raison ;
enfin , j'apprends que c'est de moi qu'il s'agit , et
que c'est pour moi qu'il s'est livré. C'est ce que nous
voyons si souvent nous-mêmes , mes chers auditeurs ,
sur cet autel. Or , conclut le même Père , oserai-je
DE LA MESSE. 3l 7
encore retourner à mes premiers amusemens? que
dis-je? oserai-je encore me faire du sacrifice de mon
Sauveur un amusement et un jeu ? et serai-je assez
insensé pour mêler à ses gémissemens et à ses larmes
des ris profanes et scandaleux ? Adhucne ludam et
deludam lacrymas ejus. Pensée touchante que saint
Jean de Jérusalem exprimoit en des termes moins
figurés, mais non moins énergiques ni moins pressans.
Examinez , disoit - il , considérez ce qui se passe.
C'est pour vous que l'autel est dressé : Pro te merisa
mysteriis exstructa est ( 1 ). C'est pour vous que
l'Agneau va être immolé : Pro te Agnus immolatur»
C'est pour vous que le prêtre s'intéresse , et qu'il
sollicite : Pro te ansitur Sacerdos. Vous êtes le cou-
pable dont on ménage la grâce , et ce sacrifice est
le pacte même et le contrat en vertu duquel elle
vous est accordée. De là , jugez quels scntimens vous
doivent donc occuper dans ce sacrilice d'expiation.
Ne sont-ce pas ceux d'un pécheur contrit, et d un
pécheur reconnoissaut ? D'un pécheur contrit: car,
c'est par cette pénitence du cœur, par cette contri-
tion du cœur que doit être , pour ainsi dire , scellé
et ratifié le traité de paix qui se négocie entre Dieu
et vous ; et comme l'Apôtre accomplissoit dans son
corps ce qui manquoit à la passion de Jésus-Christ ,
c'est par là , selon le même langage , que nous devons
accomplir ce qui manque au sacrifice de Jésus-Christ.
D'un pécheur reconnoissaut , au souvenir et à la vue
des miséricordes infinies d'un Dieu qui , tout offensé
qu'il est, tout juge qu il est, se fuit lui-même, pour
(1) Joan. Hier,
3l8 SUR LE SACRIFICE
vous racheter , votre rançon et le gage de votre salut,
David disoit : Que rendrai-je au Seigneur pour tout
ce qu'il m'a donné? (Juid rétribuant Domino (i)?
Je prendrai le calice de mon Sauveur , ajouloit le
même prophète , et j'invoquerai le nom de mon
Dieu : Calicem salutaris accipiam , et nomen Do-
mini invocabo (2). Ce n'est pas assez , pour&uivoit
encore ce saint roi ; mais , en invoquant le Seigneur ,
je le bénirai mille fois ; et , sans oublier jamais les
grâces dont il m'a comblé , je lui présenterai sans
cesse le juste tribut de mon amour et le sacrifice de
mes louanges : Laudans invocabo Dominum (3).
Voilà ce qui doit faire chaque jour devant l'autel
notre plus commun entretien.
Mais peut-être , mes chers auditeurs , n'êtes*vous
pas bien persuadés de la vérité et de la grandeur du
divin mystère dont je vous parle ; peut- être une
infidélité secrète est -elle la source de tant de dé-
sordres qui s'y commettent. Car , il en faut venir au
principe. Quand on vous dit que ce sacrifice est le
renouvellement de la mort de votre Dieu , et comme
la consommation du grand ouvrage de votre salut ,
peut-être avez -vous peine à le comprendre. Or,
sur cela , sans entreprendre de vous convaincre , je
n'ai qu'un simple raisonnement à vous opposer, et
c'est par là que je finis. Ou vous croyez ce que la
foi nous enseigne du sacrifice de notre religion , ou
vous ne le croyez pas. Quelque parti que vous pre-
niez , vous êtes sans excuse. Car, si vous le croyez;
si , dis-je , vous croyez que c'est un sacrifice offert
(1) Ps. n5. — (2) Ibid. — (3) Ps. 17.
DE LA MESSE. 3iQ
au vrai Dieu , et où le vrai Dieu lui-même est offert ,
je conclus que vous êtes donc en quelque sorte plus
criminels que les Juifs , plus criminels que tant d'hé-
rétiques dont vous avez en horreur les sacrilèges
profanations. Il est vrai , les Juifs ont crucifié ,
comme parle saint Paul , le Seigneur de la gloire ;
mais en le crucifiant , ils ne le connoissoient pas ;
et s'ils l'eussent connu, dit l'Apôtre, ils n'auroient
pas porté sur lui leurs mains parricides : Si enim
cognovissent , numquàtn Dominum gloriœ cruci-
fixissent ( i ). 11 est vrai , les hérétiques ont porté
le feu et le fer dans ses temples pour les détruire ,
ils ont souillé ses autels , ils ont brisé ses taber-
nacles , ils l'ont lui-même foulé aux pieds : mais en
cela même , après tout , ils agissoient conséquem-
ment à leur erreur. Au lieu que , par une con-
tradiction insoutenable , fidèles et infidèles tout
ensemble , fidèles de créance et de spéculation ,
infidèles de mœurs et de pratique , vous profanez ce
que vous adorez. Que si d'ailleurs c'est absolument
la foi qui vous manque , si vous ne croyez pas
Jésus-Christ présent dans ce que nous appelons son
sacrifice, pourquoi donc y assistez - vous ? Que ne
levez-vous le masque , et pourquoi vous faites-vous
un devoir de célébrer avec nous nos fêles, et d'obéir
à une loi qui , selon vos fausses idées , n'est plus un
commandement , ni une obligation pour vous? Ah !
chrétiens, à quoi nous réduisez-vous? à douter de
vitre foi, à souhaiter que vous vous retranchiez de
la communion des lidèles , que vous vous bannissiez
(x) i. Cor. 3.
320 SUR LE SACRIFICE DE LA MESSE.
vous-mêmes de nos assemblées , et que vous n'ayez
plus de part à nos cérémonies. Que dis - je ? Non ,
mes frères , ce n'est point là le souhait que je forme.
J'attends tout un autre fruit de ce discours. Nous
irons toujours à la sainte montagne sacrifier au Sei-
gneur ; mais ce sera désormais le Seigneur lui-même
qui nous y attirera. Nous irons nous prosterner devant
lui , nous entretenir avec lui , nous unir à lui. Nous
irons lui présenter nos hommages, et il les agréera;
lui offrir nos vœux , et il les écoutera; lui demander
ses grâces , et il les versera sur nous avec abondance.
Nous irons réparer nos scandales passés , édifier
l'Eglise , nous sanctifier nous-mêmes. Nous irons
nous laver , nous purifier dans le sang de cette di-
vine hostie , qui doit être pour nous le prix de l'éter-
nité bienheureuse, où vous conduise, etc.
SERMON
SERMON
POUR LE
MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE,
SUR L'AVEUGLEMENT SPIRITUEL.
Praeteriens Jésus viclit hominem cscura à nativitate.
\
Lorsque Jésus passoit , il vit un homme qui était aveugla
dès sa naissance. Eu saint Jean , cliap. g»
Sire,
\jiE fut un prodige bien surprenant que celui qui
parut dans le monde , et qui est rapporté dans l'Ecri»
ture au chapitre dixième de Y Exode , quand Moïse ,
disposant à son gré , ou plutôt selon l'ordre et le gré
de Dieu , des ténèbres et de la lumière , partagea
tellement l'Egypte , que tout ce qui étoit habité par
les Egyptiens se trouva couvert dune obscure et
profonde nuit , en sorte qu'ils ne se distinguoient
pas les uns des autres ; au lieu que les Israélites,
dans l'étendue du même pays, jouissoient d'un jour
pur et serein : Et factœ ôu/it tenebrœ horribiles in
uni vers a terra JEgypti ; uhicumtjuè autem habita-'
bant Jilii Israël , lux erat ( i ). Mais j'ose dire ,
chrétiens , que voici encore quelque chose de plus
prodigieux dans notre évangile , où le Saint-Esprit
nous fait paroitre des hommes aveuglés par le même
(1) Exod. 3o.
TOME III. 21
322 sur l'aveuglement
miracle qui sert à ouvrir les yeux aux aveugles
mêmes , et à leur rendre l'usage de la vue. En effet,
le Sauveur du monde , usant de ce pouvoir absolu
qa il avoit reçu de son Père et qu'il exerçoit comme
Dieu, guérit un pauvre , aveugle depuis sa nais-
sance ; et ce miracle produit tout à la fois deux effets
bien opposés. Il éclaire l'aveugle-né , et il aveugle
les pharisiens. Il éclaire l'aveugle-né , en lui faisant
connonre , beaucoup plus encore par les yeux de
l'esprit que par les yeux du corps , l'auteur de son
salut , et en l'engageant à l'adorer et à lui rendre
hommage comme à son Dieu : Et procidens ado-
ravit eum (1). Et il aveugle les pharisiens, en leur
servant d'occasion pour s'obstiner davantage dans
leur incrédulité , et pour refuser plus opiniâtrement
de se soumettre à la vérité connue. Deux effets en
quoi consistoit ce jugement adorable , mais redou-
table , dont parloit le Fils de Dieu , et pour lequel
il avoit été envoyé. Car je suis venu dans le monde s
disoït— il ; et le jugement que j'y dois exercer , est
que ceux qui ne voient pas verront , et que ceux qui
voient cesseront de voir: In judicium ego in hune
mundum veni , ut qui non vident videant , et qui
vident cœci fiant (2) ; c'est-à-dire , je suis venu pour
guérir l'aveuglement intérieur des âmes humbles el
dociles , qui cherchent Dieu de bonne foi ; et pour
redoubler , au contraire , par la soustraction des
dons de la grâce , l'aveuglement de ces âmes pré-
somptueuses et superbes que leur orgueil éloigne de
Dieu.
(i) Joan. 9. — (a) IliiL
SPIRITUEL. 323
Or voici, chrétiens, ce jugement accompli. Car
l'aveugle de notre évangile étoit un homme simple
et ignorant, et les pharisiens étoient les sages et les
spirituels du judaïsme. Cependant , ces sages de-
meurent dans une infidélité criminelle , et ce pauvre
est rempli des plus pures lumières de la foi ; ces spi-
rituels et ces intelligens deviennent plus aveugles
que jamais , et cet aveugle est tout à coup instruit ,
et pénètre ce qu'il y a de plus saint et de plus divin
dans la religion : Ut qui non vident videant , et qui
vident cœci fiant. Jugement qui se renouvelle en-
core tous les jours au milieu de nous. Mais , sans
m'arrêter à ce qu'il a de favorable pour les uns , sur
qui Dieu répand toutes les richesses de sa miséri-
corde , je veux seulement vous le représenter dans
ce discours par ce qu'il a de terrible et d'effrayant
pour les autres , sur qui Dieu déploie toute la sévé-
rité de sa justice. C'est donc , mes chers auditeurs,
de l'aveuglement spirituel que je prétends vous en-
tretenir ; de cet aveuglement intérieur qui va jusqu'à
l'ame , et qui la tient plongée dans les plus grossières
et les plus funestes erreurs; de cet aveuglement dont
saint Augustin disoit, en s'adressant à Dieu : Malheur
à ces aveugles qui ne vous voient point, ô mon Dieu l
et dont les yeux 9 couverts d'un nuage épais , ne dé-
couvrent point vos divines vérités : Vœ caliginan->
tibus ocuïis qui te non vident* Je vais vous en faire
connoître les différentes espèces , après que nous
aurons invoqué le Saint-Esprit par l'intercession d»î
Marie. Ave, Maria*
2Î,
324 sur l'aveuglement
Il n'y a point de matière sur laquelle l'Ecriture se
soit expliquée dans des termes plus diilerens , et même
en apparence plus contraires , que sur l'aveuglement
spirituel ; car tantôt elle l'impute à la malice des
hommes : Excœcavit Mo s malitia eorum (i) ; tantôt
à la vengeance de Dieu : Excœca cor populi hu-
jus (2.) ; tantôt au démon , qu'elle appelle le dieu
du siècle : In quihus deus hujus scculi excœcavit
mentes infiâclium (3). Quelquefois elle déplore
cet aveuglement intérieur comme malheureux , et
d'autres fois elle le déteste comme criminel; quel-
quefois elle en fait un sujet d'excuse: Ignosce Mis ,
nesciunt enim quid faciunt (4) ; et d'autres fois un
sujet de reproche : Vœ vobis duces cœci , et duces
cœcorum ( 5 ). Or , c'est la diversité , ou , si vous
voulez , l'apparente contrariété de ces expressions
qui a fait naître sur cette matière tant d embarras ,
et uni l'a rendue si difficile à développer. Cepen-
dant , pour ^rlaircir autant qu'il m'est possible , et
pour accorder ensemble tous ces textes de l'Ecri-
ture , voici le dessein que je me propose et que je
vous piie de bien comprendre. Je distingue , avec
le docteur angélique saint Thomas , trois sortes
d'aveuglemens : un aveuglement qui de lui-même
est péché, un aveuglement qui est la cause du pé-
ché , et un aveuglement qui est 1 effet du péché.
Aveuglement péché , c'est celui qui nous est marqué
dans ces paroles de la Sagesse : Leur propre milice
les a aveuglés : Excœcavit Mos malitia eorum (6).
':) Sap. 1. — (2) Tsaï. 6. — (3) 2. Cor. 4. — (4) Luc. 23. —
(5) r<iatlh. -20. — (6) Sap. 2.
SPIRITUEL. 325
Aveuglement cause du péché , ce fut celui de saint
Paul , qui disoil de lui-même : J'ai été un blasphé-
mateur , j'ai été un persécuteur de l'Eglise , mais
du resle , je lai été par ignorance : Ignorans feci (i).
Aveuglement effet du péché , c'est celui dont parloit
Isaïe, en demandant à Dieu qu'il aveuglât le cœur
de son peuple: Excœca cor populi hujus. Vous verrez
le rapport qu'ont à ces trois points toutes les ques-
tions qui regardent l'aveuglement de 1 esprit. Mais
auparavant , je fonde sur ces pi incipes dt S. Thomas
trois propositions qui me paroisseut d'une utilité in-
finie pour l'édification de vos âmes , et qui vont
partager ce discours. Car, je dis que l'aveuglement
qui de lui-même est péché , est de tous les péchés
le plus pernicieux et le plus contraire au salut; c est
la première partie. Je dis que l'aveuglement qui est
cause du péché, est communément, pour servir de
prétexte au péché , l'excuse la plus frivole et la moins
recevable ; c'est la seconde partie. Je disque l'aveu-
glement qui est l'effet du péché , est la peine la plus
terrible dont Dieu, dans cette vie, puisse punir le
pécheur ; ce sera la conclusion. Aveuglement comble
du péché , vaine excuse du péché , et , dans cette
vie , dernière vengeance du péché : donnez à ces
trois points importans toute votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Soit que nous consultions la foi, soit que nous en
jugions par les principes de la droite raison , il est
certain qu'il y a un aveuglement qui de lui - même
(1) i. Tim. 1.
026 sur l'aveuglement
est criminel , parce qu'il est volontaire et même af-
fecté. C'est-à-dire , qu'il y a un aveuglement que
nous entretenons dans nous , d'où nous ne voulons
pas sortir , et que nous préférons secrètement à
toutes les lumières de la vérité; un aveuglement qui
fait que le pécheur craint de trop voir , et qu'il évite
cle connoître ou le mal qu'il fait , ou le bien qu'il ne
fait pas et qu'il est intérieurement déterminé à ne
pas faire. Gomme s il disoit : Je ne veux pas être
plus éclairé que je suis ; j'ignore mes obligations ,
mais je veux bien les ignorer, ou du moins ne les
pas approfondir ; mon aveuglement me plaît , il
m'est commode , et bien loin d'en être en peine et
de vouloir le corriger , je m'en fais un fonds de
tranquillité et de paix d'où dépend toute la douceur
et tout le bonheur de ma vie. Telle est la nature de
ce péché. Mais, se trouve- 1- il dans le monde des
âmes assez insensées pour en venir jusque-là ? Oui ,
mes chers auditeurs , le monde en est plein ; et , ce
qui marque encore bien plus la corruption du monde,
c'est que l'on en vient jusque-là sans passer pour
insensé : car , si ce péché étoit, dans l'opinion des
îiommes , généralement décrié et reconnu pour fo-
lie , il seroit plus rare et moins contagieux ; mais
aujourd bui c'est un désordre commun , que l'esprit
perverti du monde a su même en quelque façon au-
toriser par le nombre et la qualité de ceux qui y sont
engagés.
En effet , chrétiens, prenez garde à cette induc-
tion , qui va vous développer ma pensée , et qui me
servira d'abord de preuve. Je dis que cet aveugle-
SPIRITUEL. 027
ment volontaire et affecté , est le péché des libertins
et des prétendus athées , qui dans eux-mêmes et par
les seules vues naturelles , ont des lumières plus
que sullisantes pour connoître Dieu , et qui par con-
séquent ne peuvent l'effacer de leur esprit , ni cesser
de croire en lui , que parce qu'ils ne veulent pas
s'assujettir à lui , et qu'à force de l'offenser , ils par-
viennent enfin à l'oublier et ensuite à le mécon-
noître. Excellente idée que Tertullien donnoit au-
trefois de l'athéisme, lorsqu'après avoir démontré
que Dieu , en qualité de premier Etre , est le plus
connu de tous les êtres, il concluoit que le désordre
des impies étoit de ne vouloir pas reconnoîlre celui
qu'ils ne pouvoienl jamais absolument ignorer : El
liœc est summa delicti nolentium recognoscere quem
ignorare non possunt. Où vous remarquerez que
ce grand homme , bien éloigné de donner dans les
vaines subtilités de certains théologiens modernes ,
ni de raisonner comme eux en faisant de dangereuses
suppositions sur ce qui regarde l'existence et la foi
d'un Dieu , n'admettoit point d'ignorance de Dieu ,
qui, selon lui, ne fût un crime monstrueux ; et cela
fondé sur la parole expresse de saint Paul , lequel
a toujours traité d'inexcusables ceux qu'une témé-
raire présomption aveugle jusqu'à douter de la di-
vinité : ïnvisibilia cjus s per ea quœ facta su ni ,
intellecta , conspiciunlur , ita ut sint inexcusab-
les (1); L'insensé, dit le Saint-Esprit, a balancé
entre sa raison et son cœur : sa raison lui a dit qu'il
y avoit un Dieu , et son coeur rebelle lui a dit qu'il
(1) Rom. 1.
328 SUR L AVEUGLEMENT
n'y en avoit point : et parce que son cœur a malheu-
reusement prévalu sur sa raison , malgré les vues de
sa raison , il a suivi le mouvement de son cœur ,
jusqu'à conclure conformément à ses désirs , qu'il
n'y a point de Dieu dans l'univers : Dixit insipiens
in corde suo : Non est Deus (1). Aveuglement vo-
lontaire et affecté , qui , dans la société des hommes ,
fait les libertins de créance et de religion.
Je dis que c'est le péché de certains hérétiques
de mauvaise foi , qui ne sont tels que parce qu'ils
sont déterminés à l'être. Car , il y en a dont la pré-
vention va jusqu'à ne vouloir pas même s'instruire,
jusqu'à rejeter indifféremment et sans choix tout ce
qui seroit capable de les convaincre , jusqu'à con-
cevoir une secrète aversion pour la vérité , jusqu'à
se faire un point de conduite et un principe de ne
revenir jamais de leurs erreurs. Prévention que saint
Augustin condamnoit dans les Manichéens, quand
il leur reprochoit qu'ils avoient moins de docilité
pour les sacrés oracles de l'Ecriture et pour la pa-
role de Dieu , que pour les traditions humaines et
pour les livres des profanes. Aveuglement volon-
taire et affecté , qui fait les schismatiques et les hé-
rétiques.
Je dis que c'est le péché des sensuels et des vo-
luptueux , qui , pour goûter avec moins de trouble
leurs infâmes plaisirs , ne veulent pas même entendre
parler des vérités éternelles , et ont l'audace de dire
à Dieu ce que le saint homme Job leur meltoit dans
la bouche , pour exprimer le malheur ou plutôt le
(i) Ps. 5a.
SPIK1TUEL. 329
dérèglement de leur conduite : Et dixerunt Deo :
Recède à nobis , scienliam viarum tuarum nolu-
mus (1); Ils ont dit à Dieu : Retirez-vous de nous,
Seigneur , et cessez de répandre dans nos esprits
cette science , quoique divine , qui nous découvre
malgré nous les voies du salut. C'est une science
o
importune ; et dans la possession où nous sommes
de vivre au gré de nos passions et de satisfaire nos
sens , elle ne feroit que nous inquiéter et que nous
alarmer. Réservez pour d'autres ces vives lumières
qui sont les dons précieux de votre grâce : nous ne
sommes pas encore disposés à les recevoir ; il en
coûte trop pour les suivre , et même il en coûteroit
trop , si nous les avions, pour ne les pas suivre, il
vaut mieux , pour notre repos , que nous en soyons
privés. Il est vrai que la science de vos comman-
demens et de votre loi est la science des saints ; mais
elle engage à des choses trop pénibles et trop con-
traires à toutes nos inclinations , pour souhaiter
même que vous nous l'accordiez. Ce renoncement
à soi-même , ce crucifiement de la chair , cette né-
cessité indispensable de la pénitence : tout cela , si
nous y pensions , nous désoleroit , et la vue que
nous en aurions empoisonneroit ce qu'il y a pour
nous dans le monde de plus agréable et de plus doux.
Nous aimons mieux passer nos jours dans une igno-
rance profonde , et être moins instruits , Seigneur,
de ce que vous nous commandez , afin de pouvoir
jouir sans remords des plaisirs que vous nous dé-
fendez. Car , c'est ainsi que ces partisans du monde ,
(1) Job. 21.
QQ
ÔÔO SUR L AVEUGLEMENT
esclaves de la passion et dominés par la sensualité ,
s'en expliquent , ou du moins c'est ainsi qu'ils le
pensent. Aveuglement volontaire et affecté , qui fait
les charnels et les impudiques.
Je dis que c'est le péché de certains esprits pleins
d'eux - mêmes , qui , par un effet pitoyable de leur
orgueil, ne peuvent supporter la vérité, du moment
que la vérité les humilie ; qui , dès-là , s'opiniâtrent
à la fuir , au lieu qu ils devroient , pour cela même ,
la chercher ; qui , comme dit saint Augustin, aiment
cette vérité quand elle leur est favorable , mais qui
la haïssent , qui la rejettent quand ils en craignent la
censure : Amant luccntem , oderunt redarguentem.
Le péché de ceux qui , possédés de leur amour-
propre , ne veulent pas voir leurs défauts , quoique
grossiers , et ne peuvent souffrir d'en être repris ;
qui prennent pour offenses les plus charitables avis
qu'on leur donne , et les plus salutaires remontrances
qu'on leur fait ; qui , bien loin de les recevoir comme
de bons offices , s'en font des sujets de ressentiment
et d'aigreur , et ne se tiennent obligés qu'à ceux qui,
par une fausse amitié ou par une lâche complaisance,
ont soin de leur cacher tout ce qui les blesse , de
leur dissimuler tout ce qui les mortifie , quelque vrai
qu'il puisse être d'ailleurs , et quoiqu'il fût si utile et
si nécessaire pour eux de le connoilre. Le péché de
ceux qui veulent même qu'on leur applaudisse jusque
dans leurs foiblesses, et qu'on les loue , comme parle
l'Ecriture , jusque dans les désirs de leurs âmes ,
c'est-à-dire, jusque dans leurs passions les plus vio-
lentes et dans leurs entreprises les plus injustes ; qui
SPIRITUEL. 33l
mettent tout leur bonheur à être flattés et trompés ;
qui comptent le mensonge pour un bienfait , et l'adu-
lation pour une marque de respect : Hi nimirùm ,
ce sont les termes de saint Jéiôme dans la belle
peinture qu'il nous en a tracée : gaudent ad circum-
ventionem suam , et illusion empro heneficio ponunt.
Aveuglement volontaire et aiiêcté , qui fait les in-
corrigibles.
Enfin , je dis que c'est le péché d'une infinité de
chrétiens, qui, par une autre erreur encore plus
damnable , ne veulent pas s'éclaircir sur certains faits,
sur certains doutes , sur certains troubles de cons-
cience , parce qu'ils sentent bien s pour peu qu'ils se
sondent eux-mêmes, qu'ils ne sont pas dans la dis-
position d'accomplir des devoirs à quoi cet éclair-
cissement leur feroit voir qu'ils sont obligés ; et voilà
ceux que le Prophète avoit en vue dans le pseanme
trente-cinquième , et dont il disoit : Noluit iniclîî-
gere ut benè ageret (i); Le pécheur n'a pas voulu
savoir le bien , parce qu'il ne l'a pas voulu faire.
Ainsi un homme, auparavant obscur et inconnu,
s'est poussé , par ses intrigues , dans ces emplois où ,
sans un miracle de la grâce , il est presqu'aussi im-
possible de se sauver, qu'il est facile de s'enrichir en
très-peu d'années; on l'a vu s'élever , de l'extrême
indigence ou d'un état médiocre , à une prospérité
qui scandalise le public ; chargé de l'administration du
bien d'autrui , dans le maniement qu'il en a fait , ii
n'a eu ni l'exactitude , ni peut-être la bonne foi né-
cessaire pour ne pas confondre les intérêts du pro^
(1) Psat. 55.
332 sur l'aveuglement
chain avec les siens propres. Celui-ci , dans les fonc-
tions de la magistrature, a cent fois montré, aux
dépens du foible et du pauvre, ce qu'il pouvoit en
faveur de ses amis : celui-là , pourvu dans l'Eglise
de bénéfices , en a joui et en a dissipé les revenus,
sans avoir égard aux obligations onéreuses qui y étoient
attachées. Si , dans chacun de ces états , l'on venoit ,
après quelque temps , à entrer dans la discussion des
choses , et à peser tout dans la balance du sanctuaire ,
il est évident qu'on y trouveroit bien des comptes
à rendre , bien des injustices à réparer , bien des
restitutions à faire : or , tout cela embarrasseroit et
réduiroit à des extrémités fâcheuses. Que fait-on ?
pour s'en ôter l'inquiétude et le scrupule, on s'en
ôtelaconnoissance; on s'étourdit là-dessus, on prend
le parti de n'y point penser. Faut-il cependant s'ac-
quitter d'un devoir de religion ? faut-il , pour satis-
faire au précepte de l'Eglise , approcher du tribunal
de la pénitence ? on cherche un confesseur com-
mode , c'est-à-dire , un confesseur peu habile , ou
peu zélé , qui, content de voir à ses pieds l'iniquité ,
couverte des apparences de l'humilité , délie sur la
terre ce que Dieu dans le ciel ne déliera jamais , et ,
sans rien exiger davantage qu'une confession légère
et superficielle , bénit encore Dieu d'une prétendue
conversion sur laquelle les anges de la paix et les
vrais ministres du Seigneur ne peuvent assez amère-
ment pleurer. Aveuglement qui fait les insensibles
et les endurcis.
Or, j'ai ajouté et je soutiens que , de tous les pé-
chés dont l'homme est capable, il n'y en a point de
SPIRITUEL. 333
plus contraire au salut : pourquoi ? en voici la raison ,
qui est sans réplique : parce que cet aveuglement
volontaire exclut la première de toutes les grâces ,
qui est la lumière divine , et, par l'exclusion de cette
première grâce , nous met dans une espèce d impos-
sibilité de parvenir à aucune autre grâce. C'est la
pensée de saint Augustin : d'où il s'ensuit que ce
péché ferme , pour ainsi dire , à Dieu , la porte de
notre cœur , et réduit Dieu , tout Dieu qu'il est , à
moins qu'il n'use de son souverain empire et qu'il ne
fasse un dernier effort de sa miséricorde , comme
dans l'impuissance de nous sauver : écoutez-moi , et
vous en allez convenir. Point de péché plus contraire
au salut que celui-là : car , dans tous les principes de
la théologie , la première grâce du salut , c'est la lu-
mière qui nous découvre les voies de Dieu , et qui
nous fait connoître nos devoirs: lumière absolument
nécessaire, puisque, dans l'ordre de la grâce aussi
bien que dans l'ordre de la nature, pour agir libre-
ment il faut connoître , et pour connoître il faut être
éclairé de Dieu. Que faisons-nous donc quand nous
rejetons cette lumière? nous détruisons dans nous-
mêmes le fondement du salut, et, par l'obstacle que
nous apportons à cette seule grâce, nous renonçons ,
autant qu'il est en nous, à toutes les autres grâces,
que Dieu ternit en réserve dans les trésors de sa mi-
séricorde , et par où il vouloit nous convertir et nous
attacher à lui.
Car, négliger cette lumière, beaucoup plus, la
craindre et la fuir , c'est dire à Dieu que nous ne vou-
lons pas qu'il nous prévienne de son amour , que
334 sur l'aveuglement
nous ne voulons pas qu'il nous imprime la crainte
de ses jugemens , que nous ne voulons pas même
qu'il nous donne de la confiance en lui , que nous
ne voulons pas qu'il touche notre cœur , et qu'il
en fasse un cœur pénitent et contrit : comment cela?
parce que , dans la doctrine de saint Augustin , la
crainte de Dieu, l'amour de Dieu, la confiance en
Dieu, la haine du péché , sont autant de grâces d'ins-
piration et d'affection, qui supposent essentiellement
les grâces de lumière et de connoissance. Du mo-
ment donc que nous renonçons par un aveuglement
volontaire à cette grâce de connoissance, nous nous
rendons incapables de tous les autres dons de Dieu
et de tous les senlimens qui pouvoient nous ramener
à Dieu. Or , je vous demande si l'on peut rien con-
cevoir de plus directement opposé au salut? Prenez
garde , s'il vous plaît : tandis que nous avons ces
connoissances qui nous règlent par rapport au salut ,
quelque pécheurs, du reste, que nous soyons, Dieu
agi* encore dans nous , et , malgré la corruption de
nos mœurs, nous sommes toujours, en quelque ma-
nière, sous l'empire de sa grâce. D'où vient que le
Sauveur disoit : Marchez pendant que vous avez la
lumière : Ambulate dum luccm habetis (i). Mais,
dès que cette lumière nous manque, toutes les opé-
rations de la grâce cessent , et nous pouvons dire
que nous cessons d'être nous-mêmes dans la voie du
salut. Je dis plus; car, non-seulement ce péché d'un
aveuglement volontaire nous ôte la lumière , mais
il nous ôte même le désir d'avoir la lumière; non-
(i) Joan. 12.
SPIRITUEL. 335
seulement il nous fait sortir de la voie du salut,
mais il nous fait perdre , en quelque façon , l'espé-
rance d'y rentrer , puisqu'il est certain que le pre-
mier pas pour rentrer dans la voie du salut , est de
la chercher, de l'étudier, de vouloir l'apprendre:
or , c'est à quoi ce péché a une essentielle opposition.
Saint Chrysostôme nous en donne la figure et la
preuve dans l'exemple de l'aveugle de Jéricho : cet
aveugle eût-il jamais été guéri par le Fils de Dieu ,
s'il ne l'avoit ardemment désiré? non; mais il cria,
mais il pressa , mais il importuna , mais il témoigna
une envie extrême de voir: Domine „ ut videam (1);
et c'est pour cela que Jésus-Christ lui rendit la vue.
Nous ne faisons rien de semblable , c'est-à-dire ,
nous n'avons pas même ce désir que Dieu nous
éclaire , et nous ne pensons pas à l'exciter ni à le
demander : nous sommes donc dans le dernier éloi-
gnement où nous puissions être du royaume de
Dieu. Je me trompe , il y a encore quelque chose de
plus affreux dans ce péché : et quoi ? c'est que sou-
vent , bien loin d'avoir cette volonté sincère d'être
éclairés de Dieu , nous en avons une toute contraire;
et qu'au lieu de dire à Dieu : Seigneur , que je voie,
nous nous disons secrètement à nous mêmes, par un
attachement opiniâtre à notre désordre : Que je ne
voie jamais ce qui me gêne et ce qui ne serviroit qu'à
me troubler. Péché que je n'appelle plus simple péché,
mais , si j'ose le dire , une fureur pareille à celle de
l'aspic , qui, selon la comparaison du Saint-Esprit ,
se bouche les oreilles, pour n'entendre pas la vois
(0 Luc. 18.
336 sur l'aveuglement
de l'enchanteur : Furor Mis sccundùm simili 'tudi-
nem serpentis : si eut a s pi dis surdœ 3 et obturant i s
mires suas (i) ; avec cette différence , dit saint Ber-
nard, que quand l'aspic bouche ses oreilles, c'est
pour conserver sa vie : au lieu que , quand nous
fermons les yeux à la vérité , c'est pour notre ruine
et pour notre mort.
J'ai dit que ce péché seul mettoit Dieu dans une
espèce d'impuissance de nous sauver , et l'obligeoit
à nous dire , quoique dans un autre sens , ce que
Jésus-Christ dit à l'aveugle dont je viens de vous pro-
poser l'exemple : Quid tibi vis faciam (2) ? A quoi
m'obliges-tu, pécheur; et, dans l'état malheureux
où je te vois, que veux-tu que je fasse? Que je te
sauve sans grâce ? cela n'est pas dans mon pouvoir.
Que je te donne des grâces sans lumières? il n'y en
eut jamais de la sorte. Que , par des lumières for-
cées, je te sanctifie malgré toi ? ce n'est point l'ordre
de ma providence. Que , par un miracle spécial , je
change pour toi les lois de cette providence ? ma jus-
tice s'y oppose , et ma miséricorde même ne l'exige
pas. 11 faut donc , en m'accommodant à tes disposi-
tions, que je te laisse périr; et, parce que tu veux
t'aveugler, que j'arrête le cours de mes grâces, puis-
qu'il n'y en a aucune qui te puisse convertir tandis
que tu persisteras à ne vouloir pas connoître les vé-
rités du salut.
Je sais , chrétiens , que Dieu peut , indépendam-
ment de nous , pénétrer nos esprits de ses lumières.
Je sais qu'il est de leur essence, en tant que ce sont des
(1) Psa!. 57. — (2) Luc. 18.
grâces ,
SPIRITUEL. 337
grâces, d être produites dans nous sans nous-mêmes:
In nobis sine nobis , dit saint Augustin. Je sais qu'il
ne nous est pas libre de les recevoir ou de ne les pas
recevoir , quoiqu'il nous soit libre , après les avoir
reçues , d'en bien ou d'en mal user. Mais il est tou-
jours vrai que quand nous haïssons , quand nous
fuyons ces lumières, nous formons tout l'obstacle à
notre salut qu'une créature de sa part y peut former,
et que , pour surmonter cet obstacle , il faudroit que
Dieu employât des grâces extraordinaires , et qu il
fît un miracle de sa toute—puissance. Or , cela me
suffit pour avoir droit de dire que ceue espèce d'aveu-
glement est donc, de tous les péchés, le plus op-
posé à la conversion et au salut de l'homme. Péché ,
mes chers auditeurs , où nous devons tous craindre
de tomber, mais encore plus ceux qui , dominés par
leurs passions , se laissent emporter au torrent du
monde. Et voilà pourquoi je voudrois que tous ceux
qui m' écoutent se proposassent aujourd'hui de faire
tous les jours à Dieu cette prière que faisoit si sou-
vent David , et qui marquoit si bien la droiture de
son cœur: Révéla oculos meos (1) ; Seigneur, éclai-
rez-moi , et ouvrez-moi les yeux. Illumina tenebras
meas (2) : Seigneur , dissipez les ténèbres de mon
esprit. Illustra faciem tuam super servum tuum (3) :
Faites rejaillir l'éclat de votre visage sur votre servi-
teur. Détrompez -moi des erreurs et des fausses
maximes du siècle. Je suis aveugle , il est vrai; mais
au moins , par votre miséricorde , ô mon Dieu ! je
ne me plais pas dans mon aveuglement , puisqu'au
(1) Psal. 1 18. — (2} Ps. 17. — (3) ?i, 3a.
T031E III. 22
338 sur l'aveuglement
contraire je le déplore et je l'ai en horreur. Je marche
dans 1 obscurité d'une foi languissante et imparfaite :
mais au moins je désire vos saintes lumières , je vous
les demande , je suis dans l'impatience de les obte-
nir , je les préfère à toute la sagesse mondaine , je
veux me disposer à les recevoir. Et parce que je
sais que ce n'est poiut dans le bruit et le tumulte
du monde que vous les répandez, et qu'au contraire
c'est là qu'elles s'évanouissent, je veux désormais me
séparer du monde ; je veux régler mes occupations
et mes conversations, et en retrancher le superflu;
je veux m'occuper de vous et de moi-même , afin
que , dans le silence d'une vie tranquille et intérieure ,
je puisse entendre votre voix et profiler de vos di-
vines instructions. Ah! mon Dieu , changez donc et
purifiez mon cœur : Cor mundum créa in me ,
Deus (i). Et comme il ne peut être réglé que par
les connoissances de l'esprit , renouvelez le mien :
Et spiritum rectum innova in çisceribus meis (2).
Donnez-moi cette intelligence qui fait les prédestinés
et les saints : Da milii intellect um , ut s ci a m justi-
ficationes tuas (3). Si je vous la demande , Seigneur,
ce n'est point pour me rendre plus habile dans les
affaires du monde; ce n'est point pour avoir l'estime
et l'approbation du monde ; ce n'est point pour me
distinguer et pour m'élever dans le monde: je serai
toujours assez distingué , Seigneur , quand je serai
devant vous et auprès de vous; je serai toujours assez
grand quand je vous craindrai. Mais donnez-la-moi
pour n'ignorer rien , dans ma condition , de tous
i (1) Ps, 5*. — (2) lbid. — (3) Psal. 11S.
SPIRITUEL. 339
mes devoirs, pour savoir tontes vos volontés et pour
les accomplir. Je puis me passer de tout le reste, et
je renonce même absolument à tout le reste, s'il ne
me conduit là : Ut sciam juslificationes tuas. C'est
ainsi , chrétiens , que vous vous préserverez de ce
premier aveuglement qui de lui-même est péché :
parlons maintenant du second , qui est la cause du
péché : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
J'appelle aveuglement cause du péché , quand
l'homme ne pèche que parce qu'il est aveugle, et
que , dans la disposition où il se trouve , il ne pé-
cheroit pas s'il avoit certaines vues qu'il n'a pas en
effet , mais qu'il pourroit , et par conséquent qu'il
devroit avoir. Car il est vrai de dire alors que son
aveuglement, ou que son ignorance est la cause de
son désordre, puisque son ignorance venant à ces-
ser , son désordre cesseroit de même. En fut-il ja-
mais un exemple plus authentique, et tout ensemble
plus terrible , que le crime des J;iifs commis dans la
personne du Sauveur du monde ? Un Dieu livré a la
cruauté des hommes, un Dieu moqué, outragé,
condamné , crucifié , voilà sans doute un péché dont
la seule idée fait horreur , et cependant un péché
dont l'ignorance a été le principe. Les pharisiens
avoienl entrepris de perdre Jésus-Christ ; mais ils ne
savoient pas que Jésus-Christ étoit le Messie et le
Fils unique de Dieu. Oui , mes frères, leur dit saint
Pierre, prêchant dans leur synagogue, je sais que
vous avez agi en cela , aussi bien que vos magistrats,
22.
34o sur l'aveuglement
par ignorance : Sed et mine scio quia per ignoran-
tiam fecistis , si eut et principes cestri (i). Vous
avez opprimé le Juste , vous avez donné la mort à
l'auteur même de la vie, vous lui avez préféré un vo-
leur public ; mais vous l'avez fait parce que vous
étiez dans l'erreur. Jésus-Christ ne le lémoigna-t-il
pas lui-même , lorsque sur la croix , il dit à son Père :
Pardonnez-leur, mon Père , parce qu'ils ne savent
pas ce qu'ils font : Ignosce illis ; nesciunt enim quid
faciunt. Cependant ils commettoient le plus abomi-
nable de tous les crimes : mais , encore une fois ,
d'où procédoit ce crime si abominable ? de l'aveu-
glement où la passion et la haine les avoit plongés.
Rien de plus commun dans le christianisme , que
ces ignorances qui font tomber les hommes dans le
péché , ou que ces péchés causés par l'ignorance des
liommes. Combien d'injustices dans le commerce,
combien d'usures , de prêts où laconcience est blessée,
faute de savoir ce que la loi de Dieu permet et ce
qu'elle défend ? Si j'en avois été instruit , dit-on , je
n'aurois eu garde de m'engager dans cette affaire :
car, à Dieu ne plaise que, pour nul intérêt du
inonde , je risque jamais mon salut ! Vous le pensez
de la sorte , mon cher auditeur , et je le veux croire ;
mais cependant vous avez fait ce que le Seigneur
condamne hautement dans l'Ecriture : d'un argent
qui devoit être le secours des pauvres et la matière
de votre charité , vous avez retiré un profit injuste ;
et cette usure déguisée , palliée tant qu'il vous
plaira , a été la suite de votre ignorance. De même
(0 Act. 3.
SPIRITUEL. 34l
combien d'aversions, de haines secrètes, d'inimitiés
même déclarées, qui n'ont point d'autre fondement
que la prévention et l'erreur ? Voilà, disoit Tertul-
lien , faisant l'apologie des premiers fidèles , d'où,
viennent toutes les violences qu'exercent contre nous
les païens. Ce qui les porte à ces extrémités , c'est la
haine qu'ils ont conçue pour la religion chrétienne,
ïlaine fondée sur l'ignorance : car ils ne haïssent les
chrétiens que parce qu'ils ne les connoissent pas;
et du moment qu'ils les connoissent, ils commen-
cent à les aimer : Hœc causa iniquitatis illorum erga
christianos ; ubi desinunt ignorare , cessant odisse.
Or , de chrétien à chrétien , c'est ce qui arrive en-
core tous les jours. Car , combien , par exemple ,
de péchés contre la charité , combien de discours
injurieux et de médisances , combien même de ca-
lomnies dont l'ignorance est la source ? si l'on s'étoit
bien instruit de la vérité des choses , on auroit parlé
sagement , équitabîemenl , charitablement ; et ren-
dant justice au prochain , on auroit par là conservé
la paix. Mais parce qu'on s'est prévenu , parce qu'on
ne s'est pas mis en peine de démêler le vrai d'avec
le faux , parce que sur un léger soupçon ou sur un
rapport infidèle , on a cru ce qui n'éloit pas ; en un
mot , parce qu'on a ignoré la vérité , on a con-
damné l'innocence , on a blessé l'honneur et détruit
la réputation de son frère , on s'est piqué , on s'est
aigri , on s'est emporté , et de là tous les désordres
que l'animosité et la vengeance ont coutume de pro-
duire. On vous l'a dit cent fois , femmes chrétiennes ,
et l'on ne peut trop vous le redire : en matière d'im-
342 sur l'aveuglement
pureté, notre religion condamne mille libertés comme
criminelles, qui, dans l'estime commune, passent
pour de simples vanités , et pour des légèretés dont
on ne peut croire que Dieu se tienne si grièvement
offensé. Si l'on étoit bien persuadé que ce sont des
péchés et souvent des péchés mortels , est-il croyable
que tant de personnes élevées dans la piété fussent
néanmoins là-dessus si peu régulières, et quelles
voulussent exposer ainsi leur salut? Non : mais parce
que le monde , ou , pour mieux dire , parce que le
libertinage du monde s'est mis en possession de qua-
lifier tout cela comme il lui plaît , sans consulter
d'autre règle, on se le permet sans scrupule, et ce
sont ces erreurs du monde qui entretiennent dans les
âmes le règne de l'esprit impur. Laissons ce détail ,
qui seroit infini , et venons au point important que
j'ai présentement à développer.
On demande donc , et voici la grande règle d'où
dépend dans la pratique et dans l'usage de la vie le
jugement exact que chacun doit faire de ses actions:
on demande si cet aveuglement qui est la cause du
péché , peut toujours devant Dieu , notre souverain
juge , nous tenir lieu d'excuse et nous justifier.
Mais si cela étoit, répond saint Bernard, Dieu,
dans l'ancienne loi , auroit-il ordonné des sacrifices
pour l'expiation des ignorances de son peuple? Dav ici,
dans la ferveur de sa contrition , auroit-il dit à Dieu :
Seigneur , oubliez mes ignorances passées : Belicta
mventutis meœ s et ignorant/as mens ne memine-
ris (1) ? N'auroil-il pas dû dire , au contraire : Sou-
<i) P6. 24-
SPIRITUEL. 343
venez- -vous de mes ignorances ; car puisqu'elles me
sont favorables, et qu'elles me doivent servir d'ex-
cuse auprès de vous , il est de mon intérêt que vous
en conserviez la mémoire. Est-ce ainsi qu'il parle ?
Non ; mais il dit à Dieu : Oubliez-les , eilacez-les de
ce livre redoutable que vous produirez contre moi
quand vous viendrez me juger. Il n'est donc pas vrai
que l'ignorance soit toujours une excuse légitime ,
lorsqu'il est queslion de péché.
Je vais encore plus loin : car, je prétends qu'elle
ne l'est presque jamais pour la plupart des chrétiens.
Ceci vous surprendra, mais je l'avance sans hésiter;
et je dis hautement que , dans le siècle où nous vi-
vons , une des excuses les moins sontenables est
communément l'ignorance : pourquoi ? parce que
dans le siècle où nous vivons , il y a trop de lu-
mières pour pouvoir s'autoriser de ce prétexte : Si
non venissem , et loculus fuissem eis , peccatum
non haberent (1); Si je n'étois pas venu , disoit le
Fils de Dieu , et que je ne leur eusse point pailé,
leur incrédulité seroit excusable ; mais maintenant
que je leur ai annoncé le royaume de Dieu , et que
je ne leur ai rien caché des vérités éternelles , ils n'ont
plus d'excuse dans leur péché : Nunc autem excu-
sationem non habent depeccalo suo (2). Appliquons-
nous ce reproche que Jésus-Christ faisoitaux Juifs.
Si nous vivions au milieu de la barbarie , dans un
siècle où la parole de Dieu fût aussi rare qu'elle l'étoit,
selon l'Ecriture , du temps de Samuel ; si l'on nous
avoit déguisé les vérités de l'évangile, si on ne les
{1) Joan. i5. — (2) Jbid.
3+4 sur l'aveuglement
avoir proposées qu'en énigmes et en figures , si l'on
n'avoit pas eu soin de nous les représenter dans
toute leur force, peut-être aurions-nous droit de
faire fonds sur notre ignorance , et nous seroit-elle
de quelque usage devant le tribunal de Dieu. Mais
dans un royaume aussi chrétien que celui où Dieu
nous a fait naître ; mais dans un temps où la parole
de Dieu , ce pain d'entendement et de vie , selon l'ex-
pression du Sage : Panem viiœ et intellectûs (i) , se
distribue si amplement et si souvent ; mais dans une
cour où ceux qui écoutent cette parole, se piquent
de tant d'esprit et de pénétration , dire : Je n'avois
pas assez de lumières , et j'ai péché par ignorance ,
c'est un abus, chrétiens. Une telle excuse est vaine,
et n'a point d'autre effet que de nous rendre encore
plus criminels. C'est ce voile de malice dont saint
Pierre nous défend de nous couvrir , en rejetant sur
Dieu ce que nous devons avec confusion nous impu-
ter à nous-mêmes.
Mais enfin , me direz-vous, malgré cette abon-
dance de lumières , on ignore encore cent choses
essentielles au salut , surtout à l'égard de certains de-
voirs. Ah ! mes chers auditeurs , je l'avoue : mais
c'est justement sur quoi je gémis , que dans un aussi
grand jour que celui où nous sommes , il y ait en-
core tant de choses que nous ne voyons pas ; et qu'au
milieu de tant de clartés qui nous environnent ,
notre aveuglement subsiste. Voilà ce qui me sur-
prend , et ce que je condamne. Quand les pharisiens
protestèrent qu'ils ne connoissoient pas Jésus-Christ ,
(i) Eccii. i5.
SPIRITUEL. 3 + 5
et qu'ils ne savoient pas même d'où il e'toit : Hune
autem nescimus undè sit (1), bien loin que cetle
raison fermât la bouche à l'aveugle-né , elle ne fit
qu'allumer son zèle : C'est ce qui paroît bien éton-
nant , leur répliqua-t-il , que vous ne sachiez pas
d'où il est , et que ce soit pourtant lui qui m'ait ou-
vert les yeux : In hoc mirabilc est , quia vos nés-
citis undè sit , et aperuit oculos mens (2). Comme
leur disant qu'après un miracle aussi visible que
celui-là , ils ne dévoient plus chercher d'excuse dans
leur ignorance, parce que ce miracle que Jésus-
Christ venoit de faire , l'avoit hautement et pleine-
ment réfutée. Je dis le même de vous et de moi.
Oui , mes frères , il est bien étonnant que sans y
penser et sans le savoir , nous péchions tous les jours
par ignorance , et que Dieu néanmoins ait si abon-
damment pourvu à notre instruction ; qu'il s'ex-
plique à nous par tant de voix , qu'il nous parle par
tant d'organes, qu'il ait établi tant de ministres pour
nous déclarer ses volontés , tant de docteurs pour
nous interpréter ses commandemens , tant de guides
pour nous diriger et pour nous conduire : In hoemi-
rabile est (3) ; voilà le prodige , mais le prodige de
notre iniquité , dont il seroit bien indigne qu'on osât
se prévaloir contre Dieu. C'étoit une erreur du mau-
vais riche dans l'enfer , de croire que ses frères, qui
vivoient encore sur la terre , et qui menoient une vie
aussi corrompue que la sienne , pussent s'excuser sur
leur ignorance , jusqu'à ce que Lazare ou quelqu'un
des morts leur eût été envoyé pour leur parler de la
(1) Joan. 9. — (2) Ibid. — (5) Ibid.
346 SUR Ls AVEU CLEMENT
part de Dieu, et pour les instruire du malheureux
état où ils se trouvoient engagés. Non, non , lui ré-
pondit Abraham , il n'est pas besoin que Lazare pour
cela sorte du lieu de son repos; ils ont Moïse et les
prophètes ; qu'ils les écoutent : s'ils ne les écoutent
pas , il n'y a plus d'ignorance qui les justifie.
Voilà, chrétiens, comment Dieu nous traite quand
notre ignorance nous fait tomber dans le désordre,
et que noire infidélité présomptueuse et orgueilleuse
nous fait souhaiter d'être instruits par des voies ex-
traordinaires. Hahent Moïsen et Prophetas (i) : Ils
ont Moïse et les prophètes : c'est-à-dire , ils ont ma
loi d'un côté , et ils ont de l'autre des pasteurs, des
prédicateurs, des confesseurs, pour leur en donner
l'intelligence : s'ils ne l'accomplissent pas , leur igno-
rance n'est pins pour eux une raison : Nunc autem
excusationem non liaient de peccato suo (2). Et en
effet, quand après cela nous péchons par ignorance ,
nous sommes non-seulement coupables, mais inex-
cusables; pourquoi? observez ceci: parce qu'alors
nous agissons , ou contre nos propres lumières, ou
du moins contre nos doutes. Contre nos propres lu-
mières: car, au milieu des ténèbres de notre igno-
rance , nous ne laissons pas d'avoir des lumières
confuses qui nous suffisent pour éviter le péché, si
nous voulions nous en servir , et qui ne nous de-
viennent inutiles que faute de réflexion. Or , nous
est-il pardonnable de faire si peu de réflexion à l'af-
faire capitale du salut? s'il s'agissoit d'une affaire
temporelle , l'esprit ne nous manqueroit pas , et nous
(1) Luc. 16. — (2) Joan. i5.
SPIRITUEL. 347
saurions bien trouver des lumières pour en venir à
bout : mais pour le saint , nous n'en trouvons point,
et je dis qu'il n'y a pas d'apparence que Dieu se con-
tente de cela. Contre nos doutes : car , quand même
nous n'aurions pas assez de lumières pour juger des
choses , nous en avons souvent assez pour douter.
Or, du moment que nous en avons assez pour douter ,
si nous passons outre , nous en avons assez pour pé-
cher. Je doute si celte affaire est selon les règles de
la conscience , et néanmoins je m'y embarque : je
ne suis pas moins coupable que si je commettons le
péché avec une évidence entière du péché. Je doute
si ce bien m'est légitimement acquis, et toutefois
sans nulle recherche je le reliens et j'en dispose : c'est
comme si je l'enlevois par une violence ouverte ; pour-
quoi ? parce qu'il ne nous est pas permis d'agir sur
une conscience douteuse; et qu'un doute que je ne
veux pas éclaircir , m'empêche d'être dans la bonne
foi , sans laquelle il n'y a point d'ignorance qui me
puisse disculper. Ainsi raisonnent les théologiens.
Ah ! chrétiens, souvenons-nous que la première de
toutes les obligations est de savoir. Souvenons-nous
qu'un péché ne peut jamais servir d'excuse à un autre
péché ; et par conséquent, qu'il est inutile de vou-
loir justifier nos omissions et nos transgressions par
nos ignorances , qui sont elles-mêmes de véritables
péchés. Souveuom-nous qu'on est souvent plus cri-
minel devant Dieu , ou aussi criminel, de dire: Je
ne l'ai pas su , que de dire : Je ne l'ai pas fait. C'est
sur ce principe , mes chers auditeurs , que nous de-
vons aujourd'hui nous examiner. Il ne suffit pas de
3^8 sur l'aveuglement
nous l'appliquer personnellement à nous-mêmes, i!
faut qu'il s'étende sur tous ceux dont Dieu nous a
chargés et dont il nous demandera compte. Car
voici le désordre : permettez-moi de vous le repro-
cher. Vous avez des enfans à élever , et vous les
élevez tous les jours dans une ignorance grossière
des points les plus essentiels au salut. Vous leur ap-
prenez tout le reste , hors à connoîire Dieu et à le
servir. Vous leur donnez des maîtres pour les former
selon le monde , et vous ne leur pardonnez pas là-
dessus les moindres négligences : mais s'ils sont bien
instruits de leur religion , mais s'ils ont la crainte de
Dieu , mais s'ils s'acquittent exactement des exercices
ordinaires du christianisme , c'est à quoi vous pensez
très-peu , et peut-être à quoi vous ne pensez jamais.
Vous , mesdames , vous avez de jeunes filles qui vous
doivent la naissance et à qui vous devez l'éducation:
qu'elles pèchent par ignorance contre les règles d'une
civilité mondaine, vous les reprenez avec aigreur;
mais qu'elles pèchent par ignorance contre la loi de
Dieu, c'est ce que vous leur passez aisément. Vous
avez des domestiques : ils sont chrétiens , et à peine
savent-ils ce que c'est que d'être chrétien; ils viennent
au tribunal de la pénitence , et à peine savent-ils ce
que c'est que pénitence ; ils se présentent à nos sa-
cremens , et ils y commettent des sacrilèges. Leur
ignorance les excuse-t-elle ? non ; mais elle vous
excuse encore moins qu'eux : car, s'ils sont obligés
de s'instruire, vous êtes obligés de pourvoir à ce qu'ils
le soient , et c'est en partie pour cela que Dieu veut
qu'ils dépendent de vous. Vous me demandez à qui
SPIRITUEL. 34g
vous les adresserez pour leur enseigner les élémens
du salut? Ne vous offensez pas de ce que je vais vous
répondre. A qui, dites-vous, les adresser? mais
moi , je vous dis : Pourquoi sera-ce à d'autres qu'à
vous-mêmes , puisque Dieu vous les a confiés? croi-
riez-vous donc vous déshonorer, en faisant auprès
d'eux l'office même des apôtres ? Mais encore , à qui
aurez-vous recours , si vous n'en voulez pas prendre
le soin ? à tant de ministres zélés qui se tiendront
heureux de s'employer à un si saint ministère. Ose-
rai-je le dire? à moi-même. Oui, à moi, qui me
ferai une gloire de cultiver ces âmes rachetées du sang
de Jésus-Christ. D'autres s'appliqueront à vous con-
duire vous-mêmes , et vous en trouverez assez. Mais
pour ces pauvres , aussi chers à Dieu que tout ce
qu'il y a de grand dans le monde , je les recevrai. Je
serai leur prédicateur , comme je suis maintenant le
vôtre. Je vous laisserai le pouvoir de leur comman-
der, et je me réserverai la charge ou plutôt l'honneur
de leur faire entendre les ordres du souverain maître
à qui nous devons tous obéir , et de leur expliquer
sa loi. Je les tirerai de celte ignorance, qui , bien loin
d'être, et pour vous et pour eux , un titre de justi-
fication , vous expose encore à tomber dans un troi-
sième aveuglement , qui est l'effet du péché et le
sujet de la dernière partie.
TROISIÈME PARTIE.
C'est une vérité incontestable , que Dieu aveugle
quelquefois les hommes ; et quand l'aveuglement des
hommes entre dans l'ordre des divins décrets , il est
35o SUR L'AVEU CLEMENT
de la foi que c'est un elïet du péché , parce que c'est
une des peines dont Dieu punit le péché. Ainsi le
prophète Isaïe le faisoit-il entendre , lorsqu'il disoit,
en parlant des Juifs infidèles : Excœcavit Deus ocu-
los eorum ( i ) ; C'est Dieu qui les a aveuglés : ce
Dieu , le centre des lumières , ce Dieu , dans qui il
n'y a point de ténèbres , ce Dieu qui éclaire tout
homme venant au monde , c'est lui néanmoins qui
les a précipités dans l'aveuglement où ils sont ; et
leur aveuglement est tel , qu'ayant des yeux, ils ne
voient plus , et qu'ayant des cœurs , ils ne com-
prennent rien , ni ne sont touchés de rien: Ut non
videant oculis , et non intelligant corde (2). Or, il
est évident qu Isaïe s'espliquant ainsi , considéroit
cet aveuglement comme un mystère de la justice de
Dieu , comme un eiFet de sa colère, comme une
vengeance du ciel. Il est donc vrai que non-seule-
ment Dieu aveugle les pécheurs , mais qu'il ne les
aveugle qu'en conséquence et en haine de leur pé-
ché ; d'où il s'ensuit que l'aveuglement est alors
l'eUet du péché.
De savoir , chrétiens , de quelle manière s'accom-
plit une punition en apparence si contraire à la sain-
teté de Dieu , et comment Dieu , qui est la lumière
même , peut aveugler une créature raisonnable et
intelligente , c'est un des secrets de la prédestina-
tion , ou , si vous voulez , de la réprobation des
hommes , que nous devons révérer , mais qu'il ne
nous appartient pas de pénétrer. A prendre les
termes dans toute leur rigueur , on diroit que Dieu ,
(1) Isaï. apud Jrmn. \i. — (2) Ibid.
SPIRITUEL. 35l
par une action réelle et positive , opère lui - même
cet aveuglement intérieur ; et je conviens de bonne
foi qu'il y a sur ce point , dans le texte sacré , des
expressions très-fortes, et qui demandent du discer-
nement et de la précision pour ne s'y pas laisser
surprendre. Car , quand saint Paul dit, par exemple,
que Dieu enverraàceux qui périssent, c'est-à-dire,
aux réprouvés , un esprit d'erreur pour croire au
mensonge : Ideà miitet illis Deus operationem er-
rons , ut credant mendacio (i), qui ne concluroit
de là que Dieu agit en effet dans une ame criminelle
pour lui inspirer le mensonge , comme il agit dans
une ame juste pour y répandre la lumière de sa
grâce? Et quand nous lisons dans le livre des Rois,
que Dieu , par un dessein formé , suscita un démon
pour séduire Achab , qu'il lui en donna la commis-
sion expresse, et qu'an même temps , il mit un esprit
de mensonge dans la bouche des prophètes en qui
cet infortuné monarque avoit plus de confiance :
Nunc igitur dédit Deus spiritum mendacii in ore
omnium propJietarum (2) , prenant la chose à la
lettre , ne diroit-on pas que Dieu , par une provi-
dence à lui seul connue , est la cause immédiate qui
produit l'aveuglement du pécheur ? Mais , mes
frères , dit saint Augustin , il n'en va pas ainsi. Dieu ,
l'éternelle et l'essentielle vérité, ne peut jamais être
l'auteur du mensonge; et , tout Dieu qu'il est , il ne
peut jamais nous tromper , parce qu'il ne peut jamais
cesser d être un Dieu fidèle. S'il nous aveugle, c'est
par voie de privation , et nou d'action; c'est en r©-
(1) 2. Thess. 2. — (2) 3. Reg. 22.
352 sur l'aveuglement
tirant ses lumières , et non en nous imprimant l'er-
reur ; c'est en nous abandonnant à nos propres vues
et aux suggestions des médians , et non en nous
donnant lui-même des vues fausses. Car, de quelques
termes que l'Ecriture se soit servie , la foi nous
oblige à les interpréter de la sorte. Il y a plus , et
j'ajoute que , suivant le sentiment du même saint
Augustin , dont le concile de Trente nous a proposé
sur ce point la doctrine pour règle, on doit conclure
que Dieu n'aveugle jamais tellement les hommes en
cette vie , qu'il les laisse dans une privation entière
et absolue des lumières de sa grâce : pourquoi? parce
que des hommes tomberoient par là dans une im-
puissance absolue et entière de garder sa loi , et
qu'elle leur deviendrait impraticable. Or , c'est une
maxime de religion d autant plus sûre , qu'elle est
nécessaire pour réprimer le libertinage ; que Dieu ,
souverainement juste , souverainement sage , sou-
verainement bon , ne nous demande jamais rien
d'impossible : Impossibilia non jubet , ce sont les
paroles de saint Augustin citées par le concile , sed
jubendo monet , et facerc cjuod possis s et petere
quod non possis , et adjuvat ut possis (i). Il nous
laisse donc toujours des lumières su [lisantes , sinon
pour marcher dans la voie du salut, au moins pour
la chercher ; sinon pour agir, au moins pour prier;
sinon pour savoir , au moins pour douter. Or , il
n'en faut pas davantage , Seigneur , pour être en
pouvoir d'accomplir voire loi , et pour faire que
dans vos plus sévères jugemensvous soyez irrépro-
(i) August.
diable ,
SPIRITUEL. 353.
chable , si nous ne l'accomplissons pas : Ut justijï-
ceris in sermonibus tu/s , et vincas cùm jndica-
ris (i). Que fait donc Dieu pour nous aveugler et
pour nous punir ? rien aulre chose , chrétiens , que
de s'éloigner de nous , et de nous livrer à nous-
mêmes. C'est-à-dire, que Dieu, en punition de nos
infidélités et de nos désordres , ne nous donne plus
certaines lumières qu'il nous donnoit autrefois : lu-
mières vives et pénétrantes , lumières de faveur et
de choix , lumières qui nous détacheraient du monde
et qui nous en découvriraient sensiblement la va-
nité , qui nous feraient goûter Dieu et nous ren-
draient son joug aimable , qui , dans la pénitence la
plus austère , nous feraient trouver de saintes dé-
lices , et dans les croix les plus dures 9 des sources
de consolation ; lumières qui cent fois ont produit
des miracles de pénitence dans les pécheurs les plus
opiniâtres ; en tel et en tel , mon cher auditeur,
dont vous avez connu les égaremens , et que vous
avez vusensuite, touchés de ces victorieuses lumières,
prendre hautement le parti de la piété : lumières
dont nous avons nous-mêmes senti la vertu, tandis
que nous vivions dans l'ordre , et qui ne se sont
éclipsées que parce que le péché nous a séparés de
Dieu. Ce sont-là , chrétiens , les lumières dont Dieu
nous prive quand nous l'irritons , et c'est la perte
de ces lumières qui fait notre aveuglement.
Or , je prétends , et voici la dernière pensée avec
laquelle je vous renvoie , je prétends que cet aveu-
glement , ainsi expliqué , est l'effet le plus redou-
(1) Ps. 5o.
TOME III. zZ
354 sur l'aveuglement
table de la justice de Dieu vindicative , le châtiment
le plus rigoureux que Dieu puisse exercer sur les
pécheurs, celui qui approche davantage de la répro-
bation , et que l'on peut dire être déjà une répro-
bation anticipée. C'est pourquoi , remarque saint
Chrysostôme , quand Isaïe , brûlé de zèle pour les
intérêts de Dieu , sembloit vouloir engager Dieu à
punir les impiétés de son peuple , il se contenloit
de lui dire : Excœca cor populi hujus (i) ; Aveu-
glez , mon Dieu , le cœur de ce peuple : car il savoit
que Dieu , dans les trésors de sa justice , n'a point
de vengeance plus terrible que cet aveuglement du
cœur. Vous me demandez en quoi elle surpasse
toutes les autres ? en voici la raison , chrétiens , que
vous n'avez peut - être jamais comprise , et qui
néanmoins est une des plus solides vérités de votre
religion : c'est que l'aveuglement où Dieu permet
que nous tombions en conséquence de nos crimes,
est un mal tout pur , sans aucun mélange de bien.
Ecoutez-moi : tous les autres maux de la vie sont ,
il est vrai , des chat irriens du péché ; mais ils ne
laissent pas d'être , si nous le voulons , des moyens
de salut ; et il n'y en a point , si nous en savons
bien user , que nous ne puissions mettre au nombre
des grâces , parce qu'au même temps que Dieu nous
en fait porter la peine par sa justice , il nous les
rend utiles par sa bonté; ce sont des maux, dit
saint Chrysostôme , qui nous purifient en nous
affligeant , qui nous corrigent , qui nous servent
d'épreuves , qui nous aident à rentrer dans nous-
(i) Isaï. G.
SPIRITUEL* 355
mêmes, qui nous détachent des objets créés 9 et
nous forcent de retourner à Dieu ; mais l'aveugle-
ment est un mal stérile dont nous ne pouvons tirer
aucun profit. Il y a , disent les théologiens , deâ
peines médicinales , il y en a de salisfactoires , il y
en a de méritoires : de médicinales , pour nous pré-*
server du péché ; de salisfactoires , pour l'expier |
de méritoires , pour nous sanctifier ; mais dans
l'aveuglement , ni précaution , ni satisfaction > ni
sanctification. Quand Dieu m'envoie des adversités ^
une maladie, une humiliation , j'ai toujours de quoi
me consoler; car, dans ma peine, je lui dis : SeU
gneur , soyez béni ; vous me châtiez en père : cette
maladie , dans l'ordre de votre providence , est pour
moi un purgatoire et un exercice de patience : trop
heureux si j'en fais un tel usage. J'abusois de ma
santé pour mener une vie mondaine et dissipée ; en
me l'étant , vous m'avez , malgré moi , séparé du
monde : peine médicinale. J'avois horreur de la pé^
nitence ; vous me la faites faire par nécessité : peine
satisfactoire. J'étois lâche dans votre service et né-
gligent dans les devoirs du christianisme ; mais , si
je ne vous honore pas en agissant , vous me donnez
de quoi vous honorer en souffrant: peine méritoire*
Voilà ce qui adoucit mes maux ; mais quand je
tombe dans l'aveuglement , je ne puis rien penser
de tout cela : pourquoi? c'est que, par ce genre de
peine , je ne satisfais point à Dieu, je ne mérite rien
devant Dieu , je ne deviens pas meilleur selon Dieu;
Dieu me punit , et rien de plus.
Or , en cela , chrétiens , le châtiment dont je parle
23.
356 sur l'aveuglement
ressemble encore à celui des réprouvés. Car , quel
est f pour les réprouvés , le comble de la misère ?
c'est que jamais Dieu ne sera satisfait de leurs souf-
frances , et que , plus ils souffrent , plus ils sont
obstinés dans leur malice. De même l'aveuglement ,
bien loin d'effacer nos péchés , les augmente ; bien
loin de soumettre nos cœurs , les révolte; bien loin
d'apaiser Dieu , le courrouce : il a tout le mal de la
peine , sans en avoir aucun effet salutaire. Peine
éternelle , ajoute saint Chrysostôme , aussi bien que
celle des réprouvés. Tous les autres maux , quelque
grands qu'ils soient , ont un terme ; l'aveuglement
n'en a point : la mort , qui finit tout le reste , au
lieu de le faire cesser , lui donne , pour ainsi parler ,
un caractère de perpétuité ; et comme un saint , en
mourant , passe , selon l'expression de saint Paul ,
de lumière en lumière , et de clarté en clarté , c'est-
à-dire , de la lumière de la foi à la lumière de la
gloire , et de la clarté des justes à celle des bienheu-
reux : A claritate in claritatem (i) ; aussi la mort
fait-elle passer un mondain que Dieu réprouve , de
ténèbres en ténèbres , et d'aveuglement en aveugle-
ment , je veux dire , de l'aveuglement temporel à
l'aveuglement éternel , et des ténèbres du péché aux
ténèbres de l'enfer.
Après cela, conclut admirablement saint Augus-
tin , dites que Dieu , dès cette vie , ne punit pas
spécialement les pécheurs et les libertins ; dites qu'il
n'a point pour eux de châtiment , qui , dès C;lte
vie , les distingue de ses élus , et qu'en toutes choses
(i) 2. Cor. 3.
SPIRITUEL. 3Ô7
il les confond avec les gens de bien. Vous tous
trompez , mes frères, reprend ce saint docteur ;
Dieu juge les mondains dès cetie vie , et , dès cette
vie , il met entre eux et ses élus une terrible diffé-
rence , par la différente manière dont il les châtie:
Utiquè est Deus judicans eos in terra ; il n'attend
pas jusqu'à la fin des siècles pour séparer le bon
grain d'avec la paille ; mais il a , dès maintenant ,
une espèce de peine qui lui suffit pour ce triage , et
c'est l'aveuglement dans le péché. Si nous ne l'ap-
préhendons pas , si nous n'en avons pas autant d'hor-
reur que de l'enfer même , malheur à nous. Ah !
Seigneur , s'écrioit le même Père , que vous êtes
adorable et impénétrable dans vos jugemens ! mais
que vous l'êtes surtout dans cette loi fatale qui vous
fait répandre de si affreuses ténèbres sur les hommes,
pour punir les désirs injustes et déréglés de leurs
cœurs ! Quàm secrctus es , habitans in excelsis 5 in
silentio ! Deus solus et Deus m a g nu s , lege infati-
gabdi spargens pœnales cœcitates super illicitas
cupiditales ! Si ce Dieu vengeur n'a pas encore
exercé sur vous, mes frères , cette rigoureuse jus-
tice ; s'il n'a pas encore permis que vous soyez tom-
bés dans ce triste état , ce n'est pas peut-être que
vous ne l'ayez déjà bien mérité ; mais c'est qu'il a usé
envers vous d'une plus grande miséricorde qu'à
l'égard de tant d'autres. Cependant , prenez garde que
cette bonté ne se lasse enfin , et craignez la patience
même d'un Dieu qui frappe d autant plus rudement ,
qu'il a plus long -temps arrêté ses coups. Qui sait
s'il a résolu d'attendre davantage ? qui sait si ce ne
358 sur l'aveuglement spirituel,
sera pas après le premier péché que vous aliez corn-
©lettre , qu il éteindra pour vous ses lumières et qu il
vous aveuglera? qui ne doit pas être saisi de frayeur,
en pensant qu'il y a un péché que Dieu a marqué
comme le dernier terme de sa grâce , je dis de cette
grâce sans laquelle nous ne nous sauverons jamais ?
Unel est - il , ce péché ? je ne puis le connoître ;
après quel nombre de péchés viendra-t-il ? c'est ce
que j'ignore ; de quelle nature , de quelle espèce
est - il ? autre mystère pour moi ; est - ce un péché
particulier et extraordinaire ? est-ce un péché ordi-
naire et commun? abîme où je ne découvre rien.
Tout ce que je sais , ô mon Dieu ! c'est que je ne
dois rien oublier , rien ménager , pour prévenir le
malheur dont vous me menacez. Heureux que vous
m'ayez fait voir le danger ! non moins heureux que
vous vouliez encore m'aider à en sortir ! souverai-
nement heureux , si je marche désormais à la faveur
de vos divines lumières , jusqu'à ce que j'arrive à la
gloire où nous conduise , etc.
HOMELIE
POUR LE
MERCREDI DE LÀ QUATRIÈME SEMAINE.
SUR L'EVANGILE DE L'AVEU GLE-NE.
Practerîens Jésus vid.it hominem caecum à nativitate.
Jésus passant vit un homme qui étoit aveugle depuis sa
naissance. Eu saint Jean , cliap. q.
E tous les faits qu'ont rapportés les historiens sa-
crés , et dont ils ont composé leurs saints évangiles ,
nous pouvons dire , chrétiens , qu'il n'en est point
où ils se soient étendus dans un plus long dé'.ail , ni
qu'ils nous aient représenté avec des traits plus vifs,
que la guérison miraculeuse de cet aveugle-né , à qui
le Sauveur du monde ouvrit les yeux , et en qui il
voulut faire éclater sa gloire. Il semble que le fidèle
évangéliste qui nous en fait aujourd'hui le récit , ait
pris à tâche de n'en pas omettre une circonstance ;
et la peinture qu'il nous en trace est si naturelle et si
sensible , que nous croyons , en lisant ce miracle ,
y être présens nous-mêmes , et voir tout ce qui s'y
passe. Je ne puis donc , ce me semble , mes chers
auditeurs , mieux contenter votre piété , qu'en sui-
vant de point en point , dans ce discours , tout l'évan-
gile de ce jour, pour eu tirer, comme dans une sainte
homélie , les instructions salutaires qui se présente-
36o homélie sun l'évangile
ront et qui serviront à l'édification de vos âmes. Or,
dans toute la suite de cet évangile , je remarque sur-
tout deux sortes de personnes qui s'y distinguent s et
qui doivent particulièrement occuper noire atten-
tion. Nous les entendrons parler , mais du reste , te-
nir deux langages bien diffe'rens. Nous les verrons
agir , mais avec des sentimens bien opposés. D'une
part , c'est l'aveugle même guéri par Jésus-Christ ,
et bénissant à haute voix son bienfaiteur : mais,
d'autre part , ce sont les pharisiens , ennemis de
Jésus- Christ, et piqués d'une mortelle envie contre
ce Dieu Sauveur. Touché delà plus juste reconnois-
sance , et se faisant un devoir indispensable de con-
fesser et de publier la vérité à la gloire de cet homme-
Dieu , qui vient d'opérer en sa faveur un prodige
si merveilleux , 1 aveugle reconnoît de bonne foi et
déclare avec assurance le bienfait qu'il a reçu , en
nomme l'auteur, en marque toutes les particularités,
et se reprocheroit comme un crime et une mons-
trueuse infidélité , non-seulement de rien dire qui
pût obscurcir ce miracle , mais de rien taire de tout
ce qui en peut rehausser l'éclat. Voilà comment s'ex-
plique un cœur droit: et , par une règle toute con-
traire , voici , dans l'exemple des pharisiens , com-
ment se laissent aveugler des cœurs préoccupés , des
cœurs envenimés , en un mot qui exprime encore
mieux ma pensée, des cœurs intéressés. Car, selon
les vues de ces faux docteurs de la loi , il étoit de
leur intérêt de rabaisser les œuvres de Jésus-Christ
et de les décréditer , parce que lui-même , par ses
œuvres, il diminuoit leur crédit: et c'est pour cela
de l'aveugle-né, 36i
que , malgré l'évidence du miracle fait dans la per-
sonne de 1 aveugle-né , ils ne peuvent jamais se résou-
dre à en convenir , et qu'ils en prennent même oc-
casion de calomnier le Fils de Dieu et de le traiter de
pécheur. De là nous comprendrons d'abord en quel
aveuglement l'intérêt propre est capable de nous
plonger et nous plonge tous les jours comme les
pharisiens : ce sera la première partie. Et nous ap-
prendrons ensuite , du témoignage de l'aveugle , à
dissiper , par les lumières de la foi , les ténèbres de
Terreur, et à confondre le mensonge par une sainte
confession de la vérité : ce sera la seconde partie.
Pour vous faire bien entendre l'un et l'autre , j'ai be-
soin des grâces du ciel; je les demande par l'inter-
cession de Marie : Ave , Maria.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est une chose étonnante, et qui sert même encore
aujourd'hui de prétexte à l'infidélité , que les miracles
du Sauveur du monde , ayant été aussi éclatans et
aussi publics que nous l'apprenons de l'évangile, il
se soit trouvé non-seulement des hommes , mais des
sages et des savans , tels qu'étoient les pharisiens ,
qui n'en aient pas été persuadés , et qui se soient
aveuglés jusqu'à ce point s que de n'en vouloir pas
reconnoître l'auteur , de lui disputer sa mission , et
de s'opposer à sa prédication. Car enfin , me direz-
vous dans une juste surprise , quel aveuglement ,
quelque affecté et quelque obstiné qu'on le suppose ,
pouvoit résister à la conviction sensible de tant de
prodiges que cet homme-Dieu faisoit dans la Judée
Sr)2. HOMELIE SUK L ÉVANGILE
à la vue d'un million de témoins ! Mais dans un mot ,
chrétiens , j'ai répondu à celte difficulté par la pro-
position que j'ai avancée, quand j'ai dit que l'intérêt
dont les pharisiens étoient préoccupés , et qui fut
leur passion dominante , avoit été la source de ce
désordre. Car, si la prévention de l'intérêt propre
peut bien aveugler les hommes dans les choses mêmes
qui tombent sous les sens , et qui n'excèdent pas la
raison humaine , comme nous le voyons tous les
jours , que ne peut-elle point dans celles qui sont du
ressort de la foi , tel qu'étoit en particulier le dis-
cernement du véritable Messie ; c'est-à-dire , dans
celles où la raison ne suffisant pas , il faut que la
grâce agisse; où le mystère de la prédestination s'ac-
complit ; où , par un secret jugement , Dieu a droit
de retirer ses lumières , et où le châtiment le plus
commun dont il use , selon la doctrine des Pères ,
surtout de saint Augustin , est de répandre des té-
nèbres sur les cupidités injustes de notre cœur?
S par gens pœnales cœcitates super iïlîciias cupidit ci-
tes. Voilà, chrétienne compagnie, ce qui a fait mé-
eonnoître aux pharisiens la lumière même, je veux
dire , le Verbe envoyé de Dieu , et ce qui a produit
en eux, à l'égard de Jésus-Christ , cet aveuglement
terrible, mais volontaire, que nous avons peine à
concevoir. C'étaient des esprits intéressés , pleins
d'une malheureuse ambition qui les possédoit , ja-
loux de l'autorité qu'ils s'éloient acquise, ou plutôt
qu'ils avoient usurpée sur les peuples , et parce qu'ils
en tiroient , selon le monde , de grands avantages ,
déterminés à tout pour la maintenir. Dès que Jésus-
DE L'AVEU G LE -NÉ. 3K'S
Christ parut , ils le regardèrent comme un homme
contraire à leurs desseins, comme l'ennemi de leur
hypocrisie, comme le destructeur de leur secte; et
de là vient qu'ils se firent un intérêt de le ruiner et
de le perdre. Car c'est pour cela , dit l'évangile , qu'ils
avoient conspiré , et résolu que quiconque le recon-
noîtroit pour le Christ , seroit chassé de la synagogue :
Jam cnim conspir avérant , ut si qui s eum confit 'c-
retur esse Christum , extra synagogam fier et (i).
Cet intérêt qu'ils avoient devant les yeux , cette po-
litique à laquelle toute leur conduite se rapportoit,
cette envie de dominer et de régner : voilà ce qui les
aveugla , voilà l'origine d'où procéda la malice et
l'iniquité de tous les jugemens qu'ils formèrent , soit
de la personne du Sauveur , soit de ses miracles.
Commençons par sa personne; et, dans un exemple
aussi authentique que celui-ci , apprenons combien
il est dangereux de suivre en aveugle le mouvement
d'une passion au préjudice de la vérité.
Le crédit du Fils de Dieu étoit incommode aux
pharisiens, et se trouvait opposé à leurs intérêts. Il
n'en falloil pas davantage pour le décrier dans leur
estime , et pour leur faire croire de lui tout ce que
l'aversion la plus violente et la haine la plus enveni-
mée fùtcapable de leur suggérer. En effet Jésus-Christ
passoit pour un prophète , pour un homme de Dieu ,
et ils étoient convaincus que c'étoit un pécheur. Nos
scimus quia hic homo peccator est : Nous le savons ,
disoient-iîs, que cet homme est un méchant et un
hypocrite ; et l'assurance que nous en avons nous
(x) Joan. 9.
364 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
oblige à rendre ce témoignage contre lui. Mais cet
homme, leur répliquoit-on , est exaucé de Dieu;
mais cet homme fait des miracles, mais cet homme
esi irrépréhensible daus ses mœurs: il n'importe;
c'est un pécheur , et nous le savons : Nos scimus.
Mais pourquoi le savoient-ils ? parce qu'ils vouloient
que cela fût, et qu'il étoit de leur intérêt qu'on le
crût de la sorte. Or , en ceci leur intérêt étoit la règle
de leur jugement, et ce qu'ils vouloient étoit uni-
quement ce qui les persuadoit. Si le Sauveur du
monde se fût déclaré pour eux, s'il eût été de leur
parti , s'il se fût conformé à leurs maximes , il eût eu
leur approbation ; et sans être ni plus juste , ni plus
saint qu'il Tétoit , ils l'auroient canonisé. Mais parce
qu'il condamnoit leurs erreurs; mais parce qu'il ré-
véloit le mystère de leur fausse piété ; mais parce
qu'il désabusoit le peuple séduit par l'apparence de
leur religion et par leur pernicieuse doctrine, quoi
qu'il fit , c'étoit un pécheur et un homme de mauvaise
vie : Nos scimus quia hic homo peccator est.
Excellente idée , chrétiens , de la malignité de
l'esprit du monde. Qu'est-ce qui nous aveugle pour
l'ordinaire dans nos opinions et dans nos préjugés
contre le prochain ? Je vous l'ai dit, l'intérêt qui
nous domine. Nous jugeons des hommes , non point
par le mérite qui est en eux , mais par 1 intérêt qui
est en nous ; non point sur le pied de ce qu'ils sont,
mais de ce qu'ils nous sont; non point pour les qua-
lités , bonnes ou mauvaises, qui leur conviennent,
mais par le bien ou le mal qui nous en revient. Car
de là naissent les injustices énormes que nous corn-
de l'aveugle-né. 3&5
mettons à l'égard de leurs personnes. De là les en-
têtemens en faveur des uns , de là les déchaînemens
bizarres contre les autres, delà les censures odieuses
des plus dignes sujets , de là les louanges outrées
des sujets les plus médiocres , de là les préférences
iniques de ceux-ci et les exclusions de ceux-là , de
là ces abus presque infinis que déploroit David , et
qui lui faisoient conclure que les enfans des hommes
n'étoient que vanité ; que leurs balances , c'est-à-dire ,
celles de leur estime ou de leur blâme, étoient des
balances trompeuses , et qu'eux-mêmes , par leurs
désirs et leurs prétentions intéressées , ils travailloient
sans cesse à s'aveugler et à se tromper: Verumta-
men vani filii hominum , mendaccs filii hominum
in stateris , ut decipiant ipsi de vanitate in idip-
sum (i).
Rien de plus vrai , chrétiens , et c'est ce que notre
expérience propre nous découvre tous les jours.
Qu'un homme soit dans nos intérêts , ou que nous
ayons intérêt à le faire valoir , dès-là nous nous figu-
rons qu'il vaut beaucoup ; sans autre litre que
celui-là , il est , dans l'étendue de notre idée , propre
à tout et capable de tout : au contraiie , que l'intérêt
nous aliène de lui , si nous nous en croyons , il n'est
plus rien et ne peut plus rien ; cette passion d'inté-
rêt nous le dépeint tel que nous le voulons , nous le
contrefait, nous le déguise, nous cache les défauts
qu'il a , ou nous fait voir ceux qu'il n'a pas , nous
diminue ses perfections ou nous les augmente ,
nous les représente sous autant de caractères difTérens
(i)Ps.6i.
366 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
qu il y a de différentes faces dans l'intérêt qui lions
fait agir. Pourquoi un père tombe-t-il dans l'aveu-
glement le plus grossier sur le sujet de ses enfans ?
parce que son grand et essentiel intérêt est dans ses
enfans ; pourquoi n'apercoit-il pas en eux ce qui les
rend ou méprisables , ou insupportables à tout le
monde? parce qu'il a lui seul un intérêt en eux que
tout le monde n'a pas; pourquoi approuve-t-il jus-
qu'à leurs folies , à leurs extravagances ? parce que
leurs extravagances et leurs folies out du rapport à
son intérêt : c'est ainsi que l'intérêt corrompt et af-
foiblit la raison.
Mais cet allbibîissement et cette corruption de la
raison par l'intérêt , paroît encore bien plus dans
l'opposition de deux intérêts contraires: car, que ne
peut point l'aliénation des esprits et des coeurs , pour
nous prévenir des erreurs les plus visibles au dé-
savantage d'un ennemi; et dans quelle disposition ne
nous met-elle pas de ne pouvoir plus lui rendre jus-
tice, parce que nous sommes déterminés à le désap-
prouver et à le condamner? il s'est attiré notre dis-
grâce , cela suffit ; avec cela , en vain feroit-il des
miracles , ces miracles mêmes nous le feroient pa-
roître odieux; en vain posséderoit-il toutes les ver-
tus , les vertus les plus sincères prennent dans notre
imagination la couleur et la teinture des vices les
plus honteux : s'il est dévot , nous le regardons comme
un séducteur; s'il est honnête et obligeant, nous le
traitons de lâche et de flatteur; s'il est réservé , nous
l'accusons de dissimulation et de fourberie; s'il est
ouvert. , c'est à ce qu'il nous semble , imprudence et
DE L'AVEUGLE-NÉ. 067
inconsidération ; il a beau se distinguer par le mérite
de ses actions , cet intérêt , au travers duquel nous
l'envisageons , nous défigure et noircit à nos yeux les
actions les plus saintes; les autres ont beau lui donner
des louanges , cet intérêt qui nous préoccupe , nous
fait juger que tous les autres se trompent , et qu'il n'y
a que nous qui le connoissions ; en même temps
qu'on lui applaudit , comme les femmes d'Israël ap-
plaudissoient à David , cet intérêt dont nous sommes
dominés, nous envenime contre lui , de même qu'il
envenima Saûl.
Et voilà , chrétiens , encore une fois , le caractère
de tous les esprits ambitieux , surtout de ceux qui ,
selon l'expression de saint Ambroise , se sentent pi-
qués de l'aiguillon de l'envie : Qu/bus ambitionis
stùnuîus invidia est. Comme l'ambition et l'envie
ont pour objet le plus délicat de tous les intérêts,
qui est la gloire, aussi ont-elles une malignité plus
subtile pour aveugler l'homme dans toutes les occa-
sions où cet intérêt d'honneur et de gloire se trouve
en compromis ; de là vient que , par une fatalité ,
ou plutôt une indignité que nous ne pouvons nous
reprocher assez , il ne nous est presque pas possible
de conserver des sentimens équitables pour ceux qui
prétendent avoir les mêmes rangs que nous , pour
ceux qui sont en état de nous les disputer, beaucoup
moins pour ceux qui les obtiennent et qu'on nous
préfère : pourquoi cela ? parce que l'intérêt est comme
un nuage entre eux et nous, que notre raison n'a pas
la force de dissiper. Nous jugeons sainement de tout
ce qui est au-dessus ou au-dessous de notre sphère ,
368 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
j'entends de ceux qui , par leur élévation ou par
leur obscurité , ne peuvent être des obstacles à nos
entreprises ; mais de ceux que la concurrence des
mêmes honneurs et la poursuite des marnes droits
nous suscite pour adversaires , nous en jugeons d'une
manière pitoyable et la plus déraisonnable.
Caractère, non-seulement des esprits ambitieux ,
mais des esprits factieux , auprès de qui , comme re-
marque Tertullien , être de leurs adhérens, c'est le
souverain mérite ; n'en être pas , c'est le souverain
décri : Ubi ipsum illic esse , promercri ; non esse 9
demereri est. Si vous êtes dévoués à leur parti , ne
vous mettez plus en peine d'acquérir de la capacité,
de la probité , de la piété ; votre dévouement vous
tiendra lieu de tout le reste. Caractère particulier de
l'hérésie , dont le propre , selon l'observation de
saint Augustin , a toujours élé d'élever jusqu'au ciel
ses fauteurs et ses sectateurs, et d'abaisser jusqu'au
néant ceux à qui Dieu inspiroit le zèle de l'attaquer
et de la combattre ; et ce caractère est admirablement
exprimé dans les pharisiens de notre évangile , qui ,
tout corrompus qu'ils éioient , ne parloient d'eux-
mêmes qu'en termes honorables; et, tout éclairé,
tout sanctifié qu'était ce pauvre qui les contredisoit,
n'avoient pour lui que du mépris. Car , pour nous,
lui disoient-ils , nous observons inviolablemenl la
loi , nous sommes les véritables disciples de Moïse ,
nous maintenons les traditions dans leur pureté :
Nos Moysi discipuli sumus (i) ; mais vous , vous
êtes un misérable chargé de péchés , et qui , bien
(i) Joan. g.
loin
DE L AVEUGLE-NÉ. 3G«J
loin de pouvoir nous instruire , n'êtes pas digne de
recevoir nos leçons : In peccatis natus es totus , et
tu doccs nos (1) ? Or, ils ne le méprisoient de la
sorte , et il n'étoit un misérable , dans leur opinion ,
que parce qu'il ne parloit pas comme ils vouloient t
et comme il éloil de leur intérêt qu'il parlât : voilà »
dit saint Augustin , ce qui arrivoit dans les schismes
qui se sont formés entre les fidèles, et qui ont di-
visé l'Eglise de Dieu. La manière des hérésiarques
étoit de s'ériger eux-mêmes premièrement , et puis
leurs partisans et leurs associés , en hommes rares et
extraordinaires; tout ce qui s'attachoità eux devenoît
grand ; et ce seul titre d'être dans les intérêts du
parti étoit un éloge achevé; il n'y avoit parmi eux,
à les entendre, que des génies sublimes, que des
prodiges de science et de vertu ; ils s'appeloient sans
hésiter , les vrais disciples des premiers Pères de
l'Eglise , et étolent seuls en droit de dire : Nos
Moysi discipuli sumus ; c'étoit chez eux que se
. trouvoit la ferveur de l'ancienne discipline et la so*
liclité de l'esprit chrétien; hors de chez eux, ils ne
"voyoient rien qui ne leur fît pitié ; les plus intellî-
gens et les plus habiles du parti catholique leur pa-»
roissoient des hommes foibîes et ignorans ; tout ce
qui ne les favorisoit pas n'étoit que relâchement et
que désordre ; n'être pas dans leurs sentimens , c'étoit
être abandonné de Dieu et réprouvé. En effet , ils
le croyoient ainsi, et quoique tout cela fût autant
d'illusions et de chimères, à force de souhaiter et de
vouloir que ces chimères et ces illusions fussent des
(1) Joan. 9»
TOME III, 24
370 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
■vérités, ils s'en faisoientdesvéritéseten triomphoient:
tant il est vrai qne , du moment que le ressort de
1 intérêt joue , la raison ne juge plus qu'au gré de la
volonté aveuglée et passionnée.
Non , chrétiens , plus d'équité quand une fois
l'intérêt prévaut; et cela est si constant, que les
hommes, qui sont nés pour la société , et dont tout
le commerce roule sur une bonne foi réciproque , ne
reconnoissent plus cette bonne foi, et n'ont plus de
créance les uns pour les autres, dès qu'ils aperçoi-
vent dans les affaires qui se traitent entre eux , le
moindre mélange d'intérêt. Quelque probité qu'ait un
juge , s'il est intéressé dans une cause , on se croit
bien fondé à le récuser , et l'on ne croit point lui
faire tort d'en appeler à un autre jugement que le
sien; quelqu'irréprochable d'ailleurs que soit un té-
moin, si son intérêt se trouve joint à son témoignage,
son témoignage passe pour nul : comme si les hom-
mes , d'un commun accord , se rendoient à eux-
mêmes cette justice , de confesser que , quand leur
intérêt est de la partie , ils ne sont plus capables de
garder les règles de la justice. Il ne faut donc pas
s'étonner que les pharisiens , s'élant fait un intérêt
contraire à Jésus-Christ , s'aveuglassent sur le sujet
de sa personne ; car c'étoil une conséquence natu-
relle , et il y eût eu du miracle , si cet aveuglement
n'avoit pas été l'eliet de cet intérêt ; mais il faut s'éton-
ner de ce que la personne de Jésus-Christ , étant aussi
sainte et aussi accomplie qu'elle l'étoit , les pharisiens
sefaisoient un intérêt de lui être contraires. Car voilà,
mes chers auditeurs , ce qui les perdit . et ce qui nous
DE L'AVEUGLE-NÉ. 371
perd ; nous nous faisons des intérêts qui vont pre-
mièrement à nous aveugler , et puis , par un enga-
gement infaillible , à nous choquer, à nous aigrir , à
nous emporter contre des gens dignes de toute notre
estime , et avec qui la charité chrétienne nous devoit
unir. O intérêt, que tu as perverti de jugemens au
préjudice de cette divine charité , et que tu as fait de
plaies à cette vertu , par tes funestes impressions dans
les esprits des hommes!
Mais voyons encore ceci plus clairement dans la
suite de notre évangile ; et de l'aveuglement des
pharisiens touchant la personne du Sauveur , passons
à celui qui eut pour objet l'action particulière de cet
homme-Dieu , et le miracle qu'il venoit d'opérer.
Car c'est ici que la malignité de l'intérêt achève de se
produire , et qu'elle se découvre toute entière. Prenez
garde , chrétiens : Jésus-Christ a miraculeusement
guéri un aveugle-né , et ce miracle est opposé à l'in-
térêt de ses ennemis. Que font-ils ? quelque éclatant
que soit ce miracle , ils le contestent et le désavouent.
Obligés enfin d'en convenir , ils nient au moins que
Jésus-Christ en soit l'auteur. Us le nient, dis-je , sans
raison , et contre toute apparence de raison , parce
qu'ils ont intérêt à le nier. Si ce miracle les accom-
modoit , quelque incroyable qu'il leur parût , ils le
croiroient ; mais parce que ce miracle les décon-
certe , quelque authentique qu il puisse être , c'est
dans leur idée un miracle supposé. De là , ce soin
avec lequel ils l'examinent, non-seulement dans la
rigueur , mais d'une manière pleine de malice. Car ,
de quels artifices n'usent-ils pas, et quelles enquêtes
24»
3/2 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
ne font-ils pas? De là , ceite détermination à écou-
ter avec joie toul ce qui semble être favorable à leur
incrédulité, et à ne supporter qu'avec chagrin tout
ce qui la combat et qui la convainc. De là , cet esprit
de censure qui les porte à condamner ce que l'évi-
dence de la chose ne leur permet plus de révoquer
en doute. De là , cette fausse régularité qui les fait
chicaner sur la circonstance du jour , ne voulant pas
qu'un malade puisse être guéri le jour du sabbat ,
ni que ce sabbat soit un jour de miracles. De là , celte
extrémité où le désespoir les réduit, leur faisant at-
tribuer plutôt au démon ce qui est visiblement l'œu-
vre de Dieu, que de les forcer , s'ils reconnoissoient
que c'est lœuvre de Dieu , de rendre honneur à Jésus-
Christ. Delà , cette conduite violente qu'ils tiennent
envers l'aveugle même et ses parens , les traitant
avec hauteur et les intimidant pour leur fermer la
bouche et leur imposer silence. Tout cela , parce
que l'intérêt les possède , et que jusque dans les faits
publics qui devroient être naturellement moins con-
testés, le caractère de l'intérêt est de nous faire voir
les choses , non pas comme elles sont et comme elles
se passent , mais comme il nous seroit expédient ,
selon nos vues, qu'elles fussent et qu'elles se pas-
sassent en effet. Or, dans cette disposition de cœur,
le moyen que les pharisiens avouassent sincèrement
et de bonne foi le miracle de Jésus-Christ ; et la jus-
tice elle-même, toute lumineuse qu'elle est, étoit-
elle assez perçante pour entrer dans des esprits in-
fectés d'une telle contagion ? Ceci vous surprend , et
doit vous donner de l'horreur pour l'esprit d'intérêt.
DE l'àVEUGLK-NÉ. o;j
Mais achevons, chrétiens, de nous appliquer cette
morale , et rougissons <3e ce qu'au milieu du christia-
nisme , cet esprit intéressé produit encore aujour-
d'hui les mêmes effets ou les mêmes erreurs , non plus
sur ce qui regarde simplement les miracles du Fils de
Dieu , mais généralement sur les points les plus es-
sentiels et les plus incontestables de la religion ;
mais sur les devoirs de la conscience les plus natu-
rels et les mieux établis; mais, ce qui paroîiroit
presque impossible , sur les faits les plus évidens
qui ont rapport et à la justice et à la charité envers
le prochain. Confondons-nous de ce que , tout chré-
tiens que nous sommes , l'intérêt sur tout cela nous
rend plus aveugles que jamais les pharisiens ne l'ont
été. Je dis sur les points les plus essentiels de la
religion : car pourquoi le libertinage va-l-il à douter
de tout, et à n'être convaincu ni touché de rien?
pourquoi se fait-on secrètement des systèmes de
créance, ou, pour mieux dire, d'impiété et d'infi-
délité selon lesquels on vit , sinon parce qu'il seroit
de l'intérêt du libertin que la religion fût éteinte,
et qu'il n'y eût rien de vrai, que ce qui le flatte, et
que ce qui lui plaît ? Nous ne comprenons pas
quelquefois comment les païens pou voient être si
grossiers, que d'adorer des dieux infâmes, inces-
tueux , adultères ; et saint Augustin nous assure
qu'il le comprend bien : c'est, dit-il, qu'ils étoient
intéressés à avoir des dieux comme ceux-là, et qu'il
leur étoit avantageux dans le moment qu'ils succom-
boient à une passion honteuse , de pouvoir s'autori-
ser d'un tel exemple. Voilà tout le fond de l'idolâtrie
3;4 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
et du paganisme. Mais nous n'avons pas besoin de
remonter si haut, et il ne faut ici que nous consul-
ter nous-mêmes. Car , quelque obstiné que soit un
libertin du siècle, il ne désavouera pas, s'il veut ré-
pondre sans déguisement , qu'il n'a commencé à
douter de l'autre vie, que quand il a été de son intérêt
que tout se terminât à celle-ci ; que l'enfer ne lui a
paru une erreur populaire , que quand il a été de son
intérêt qu'il n'y eût plus d'enfer ; qu'il n'a traité le
péché de bagatelle et de galanterie, que quand il a
été de son intérêt que le péché ne fût plus péché ;
et que s'il en est venu , comme l'athée , jusqu'à con-
clure dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu , ce
n'est que quand il a été de son intérêt que l'être de
Dieu fût anéanti.
Je dis sur les devoirs de la conscience les plus
importans et les mieux établis. Car comment et par
où se forment tous les jours tant de consciences er-
ronées ? par l'intérêt. Proposez , à quelque homme
que ce soit , une affaire à traiter , une question à dé-
cider , un point de conscience à résoudre , et cachez-
lui l'intérêt qu'il peut y avoir; pour peu qu'il soit
versé en ces sortes de matières , il vous donnera la
décision la plus équitable et la plus juste , il vous
convaincra par les raisons les plus sensibles et les
plus palpables , il vous prescrira les règles les plus
droites et même les plus étroites , il répondra à
toutes vos difficultés , et vous mettra devant les yeux
la vérité dans toute son évidence. Mais tirez en
même temps le voile , et découvrez-lui dans cette
même affaire , dans ce même point de conscience
DE L'AVEUGLE-NÉ. 075
et cette même décision , quelque intérêt particulier
qui le regarde ; c'est alors que les objets commen-
ceront à changer pour lui de face , et qu'ils lui pa-
roîtront tout autres qu'il ne les avoit considérés. Ces
maximes sur lesquelles il s'appuyoit , et qu'il croyoit
indubitables , ne lui sembleront plus si certaines.
Ces objections qu'on lui faisoit et qu'il rejetoit comme
insoutenables , ne seront plus , à son sens , si frivo-
les. Il examinera , il raisonnera , il subtilisera; et à
force de subtilités et de raisonnemens que l'amour-
propre ne manquera pas de lui suggérer ? il en vien-
dra souvent à autoriser ce qu'il condamnoit d'une
première vue lorsqu'il n'y voyoit point son intérêt
engagé. Et n'est-ce pas ainsi que tant de gens dans
le christianisme , sages du reste , consciencieux et
même dévots, ou passant pour l'être , ne se font nul
scrupule de mille choses dont le public se scanda-
lise , et a raison de se scandaliser ? On demande
comment ils peuvent accorder ceci ou cela , avec la
piété et avec la sévérité de leur morale sur tous les
autres sujets. On ne le comprend pas ; mais eux , ils
le comprennent parfaitement , ou pensent le bien
comprendre. Ce qui troubleroit les plus relâchés et
cequilesferoit trembler, ne leur cause pas le moindre
remords. Ils ont leurs principes qu'ils suivent sans
inquiétude ; et à la faveur de ces principes > ils de-
meurent tranquilles , et ne réforment rien de leur
conduite ordinaire. De quelque manière que le
monde puisse parler , ils se tiennent en assurance du
côté de Dieu : ils vont à l'autel , ils célèbrent les
saints mystères , ils participent aux sacremens : c'est-
3^6 HOMÉLIE SUR L'bVANGïLE
à-dire , qi.'ils ont leurs intérêts qui leur fascinent
les t\ eux de l'ame , et qui éteignent toutes les lumière.»
de leur esprit ; parce qu'il est infaillible que partout
OÙ l'intérêt entre , il attire après soi l'aveuglement et
l'erreur.
Je dis sur les faits les plus sensibles , qui ont rap-
port et à la justice et à la charité envers le prochain.
Et en effet , pourquoi nous entêtons-nous de mille
fausses suppositions que nous voulons soutenir pour
vraies, el pourquoi les appuyons-nous sur une infinité
çlr jugemens vains et téméraires? Pourquoi nous figu-
rons-nous que ce qui n'a jamais été pensé , a été dit ;
et que ce qui a été fait évidemment , ne l'a pas été ?
Pourquoi comptons-nous sur nos imaginations comme
sur des choses réelles, ce qniesl la source malheureuse
de la plupart de nos aversions , de nos inimitiés, de
nos vengeances? c'est qu'il y a dans nous des intérêts ,
qui, occupant toute la capacité de notre cœur, ne
laissent à notre esprit aucun exercice de réhrxioii
et de raison. Il faut donc , mes chers auditeurs , si
vous voulez être des enfans de lumière , renoncer à
cet intérêt qui nous empêche de oonnoître Dieu ,
qui nous ôle la connoissance de nous-mêmes , qui
nous rend incapables de ce discernement si néces-
saire du bien el du mal, qui nous cache la corrup-
tion de nos désirs , qui nous déguise nos intentions ,
qui nous fait ignorer nos obligations , et qui , pour
la conduite de la vie , nous jette dans des abîmes
d'obscurités plus déplorables et plus funestes que
celle de l'enfer. Et voilà , dit saint Bernard, ce qui
nous doit donner de l'horreur pour cel esprit inté-
de l'aveugle-né. 3^7
ressé , quand nous venons à en considérer les suites
par rapport au jugement de Dieu. Car , sur tout cela,
qu'aurons-nons à répondre à Dieu? ces consciences
erronées nous justifieront-elles devant lui ? ces préoc*
cupations et ces préventions nous serviront-elles
d'excuses ? ces idées fausses sur lesquelles nous avons
agi, diminueront-elles l'injustice et la malice de nos
actions? Dieu n aura-t-il pas toujours droit de nous
ramener au principe, et de dire à chacun de nous:
11 est vrai , tu as été aveuglé , préoccupé , trompé ;
mais lu n'as été tout cela que parce que tu as été in-
téressé; tu n'as jugé faussement et désavantageuse-
ment de ton frère , que quand l'intérêt t'a divisé de
lui; tu n'as ignoré tes propres devoirs, que quand
l'intérêt t'a dominé. Or , de vouloir excuser un péché
par un autre péché, c'est une présomption insoute-
nable et pleine de folie. C'est ainsi, dis-je , que le
Fils de Dieu condamnoil les pharisiens dans notre
évangile , et c'est ainsi qu'il nous condamnera , si nous
nous trouvons coupables du même désordre. Nous
ne pouvons mieux l'éviter qu'en opposant aux té-
nèbres de l'erreur les lumières de la foi, et en con-
fondant le mensongp , comme l'aveugle de notre évan-
gile , par une sainte confession de la vérité. C'est le
sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est à la foi , chrétiens , de confondre par ses lu-
mières , l'aveuglement volontaire des hommes ; et
c'est à elle d'opposer le zèle de sa confession à ce faux
zèle de l'intérêt , dont les esprits mondains sepréoc-
878 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
cupent pour résister à la vérité : Credimus , disoit
le grand Apôtre, propter quod et loquimur (1) ; Nous
croyons , et c'est pour cela que nous parlons , afin que
le témoignage de notre bouche s'accordant avec la
persuasion in térieure de notre esprit , 1 infidélité même
soit obligée de se rendre. Voilà , mes chers auditeurs ,
la règle qu'a suivie l'aveugle-né de notre évangile ,
pour honorer le double miracle fait dans sa personne ,
c'est-à-dire , le miracle de sa guérison et le miracle
de sa conversion. Il a cru , et il a parlé. Il a cru en
Jésus-Christ, etil a confessé Jésus-Christ. Et je trouve
que le zèle qu'il a montré dans cette confession , a eu
quatre qualités admirables pour confondre l'aveugle-
ment des pharisiens. Car il a été sincère pour con-
fondre tous les artifices de leur duplicité ; généreux ,
pour confondre l'orgueil de leur prétendue autorité ;
convaincant , pour confondre la foiblesse de leur vaine
Science , ou , pour mieux dire , de leur ignorance ;
et constant , pour confondre la dureté de leur obs-
tination. Appliquez-vous; et dans l'exposition suc-
cincte que je vais vous faire de la victoire et du triom-
phe de notre foi , apprenez ce qu'elle doit faire en
vous et ce que vous devez faire avec elle.
L'aveugle guéri par le Fils de Dieu , fut sincère
jusqu'à la naïveté , dans le témoignage qu'il rendit
du miracle dont il venoit lui-même d'être le sujet ;
et c'est ce qui jeta les pharisiens dans la confusion.
Car ils eurent beau l'interroger et le questionner ,
pour tacher de le surprendre dans ses paroles , il
persista toujours à soutenir ce qu'ils ne vouloieni
(1) 2. Cor. 4-
DE LAVEUGLE-NÉ. 379
pas entendre ; et par la simplicité de sa déposition ,
il rendit inutiles toutes les ruses dont leur esprit
double et artificieux se servoit pour obscurcir la
gloire du Sauveur. Oui, leur déclara- 1- il jusqu'à
plusieurs fois , c'est moi qui suis cet aveugle de nais-
sance que vous avez vu mendier dans la place pu-
blique. Je vous l'ai dit, je vous le dis encore : cet
homme que vous appelez Jésus , est celui qui a
opéré dans moi cette merveille ; et puisqu'il faut
pleinement vous en éclaircir , voici la manière et les
circonstances qu'il y a observées. Il a pris un peu de
boue , il me l'a mise sur les yeux , il m'a commandé
d'aller à la piscine de Siloë , et de m'y laver. J'ai
obéi à son ordre , et vous en voyez l'effet. Si ce qu'il
leur disoit eût été un mensonge et une imposture ,
à force de le presser et d'exiger de lui à plusieurs
reprises un compte exact de la chose , ils l'auroient
embarrassé , il se seroit coupé dans ses réponses ,
et à peine auroit-il pu éviter de tomber en quelque
contradiction. Mais parce qu'il confesse la vérité, et
que la vérité est toujours la même , ils ne se dément
point , et n'a qu'un même témoignage toujours uni-
forme : Lulum mihi posuit super oculos ; et lavi ,
et video (1). Mais cet homme est un pécheur !... Siï.
est pécheur , comme vous dites, c'est ce que j'ignore;
tout ce que je sais , c'est qu'étant aveugle comme
jétois , je ne le suis plus : Si peccator est , nescio :
union scio , quia cœcus cùm essem , mode video (2).
Or , ce témoignage , encore une fois , rendoit les
pharisiens d'autant plus confus , qu'il étoit plus
(1) Joan. 9. — (2) Ibid.
38o HOMÉLIE SUR i/ÉVÀNGILK
simple et plus naïf. Car , qne pouvoienl - ils faire
pour l'éluder ? Il s'agissoit d'un fait qui portoit en
soi son éclaircissement el sa preuve. C'étoit un mi-
racle subsistant dans la personne de ce pauvre. Ce
pauvre parloil et se produisoit. Quepouvoitla finesse
et l'intrigue contre une semblable sincérité?
Et voilà , chrétienne compagnie, ce qui confond
encore aujourd'hui l'aveuglement de certains liber-
tins du monde , qui , dans le progrès malheureux
de leur vie déréglée , en sont venus jusqu'à ne plus
rien croire et à renoncer leur foi. Voilà ce qui les
désespère : le récit de certains miracles , qui même
humainement doivent être crus , et que la prudence
la plus raffinée , la plus défiante et la moins crédule ,
est forcée de reconnoîire : le rapport d'un homme,
non-seulement irréprochable et digne de créance ,
mais digne même de respect , qui dit : Je l'ai vu ,
c'est à moi que la chose est arrivée , et j'en parle par
mon expérience propre. Car , de prétendre que tous
ceux qui ont jamais tenu ce langage , aient été des
imposteurs ou des visionnaires ; que parce qu'il y
en a eu quelques-uns ou même plusieurs , il faille
ainsi juger de tous les autres , et que , sans discus-
sion ni discernement , il n'y ait qu'à s'inscrire en
faux contre tous ces témoignages , c'est une voie bien
courte pour maintenir l'impiété el l'irréligion, mais
encore plus courte pour autoriser l'extravagance et
la témérité. J'avoue qu'en matière de miracles , il
y a eu des hommes trompés , et je veux bien même
avouer qu'il y en a en qui , de dessein formé , ont
entrepris de tromper les autres. Dieu l'a permis de
de l'aveugle- né. 38 1
îa sorte , dit Tertullien , pour l'épreuve de ses élus.
Mais de se mettre en tête que tous ont été , sans
exception , de l'un ou de l'autre de ces deux carac-
tères ; et que d'un si grand nombre de gens éclai-
rés , de sages , de saints qui rapportent ces elï'ets
extraordinaires de la puissance de Dieu , et qui
assurent les avoir vus, il n'y en a pas un seul qui
ait dit la vérité , c'est un sentiment , selon le chan-
celier Gerson , qui tient de l'impudence , et qu'un
homme qui a quelque reste de raison et de modes-
tie , ne ^)eut pas avancer sans rougir. En eiFet,
quand saint Augustin , dans l'excellent traité de la
Cité de Dieu , raconte les miracles qui se faisoient
de son temps à Garthage ; quand il dit qu'il y étoit
présent avec tout le clergé de la ville ; quand il en
décrit jusqu'aux moindres particularités , il n'y a
point d'esprit solide et bien sensé , qui s'avise de
lui en donner le démenti , et il n'y a point d'esprit
libertin qui ne soit déconcerté dans son libertinage.
Car , de dire que saint Augustin s'imaginoit voir ce
qu'il ne voyoit pas ; ou de le soupçonner de mau-
vaise foi , comme s il avoit pris plaisir à en imposer
au monde et à répandre des faussetés dans une ma-
tière aussi essentielle que celle-là , c'est ce que le
désespoir seul de se défendre contre la vérité, peut
suggérer à une ame infidèle. Cependant , c est à
quoi l'impie en est réduit. Or, en être réduit là , c'est
ce que j'appelle la confusion de 1 impiété.
Mais passons plus avant. Si l'aveugle de notre
évangile fut sincère dans son témoignage en faveur
de Jésus-Christ, il ne fut pas moins généreux. Car,
382 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
il n'eut point pour les pharisiens ces lâches égards
qu'il auroit eus infailliblement s'il eût consulté la
prudence humaine. Il ne se lit point esclave de cette
autorité impérieuse qu'ils s'arrogeoient parmi le
peuple , et qui empêchoil la plupart des Juifs de
se déclarer pour le vrai Messie. Il n'examina point
si son procédé pourroit les choquer et leur déplaire ;
et sachant bien même qu'ils s'en offenseroient , il
ne crut pas pour cela devoir parler moins librement.
Se sentant redevable à Jésus - Christ d'une grâce
aussi spéciale que celle qu'il en avoit reçue , il mé-
prisa tout pour publier sa gloire ; et le scandale
même des pharisiens lui fut un motif pour ne les
pas ménager. Ses parens et ceux à qui il appartenoit
n'en usèrent pas ainsi. Comme ils vouloient se con-
server , ils respectèrent la synagogue; et par une
vaine politique , ils dissimulèrent l'obligation qu'ils
avoient au Sauveur du monde , pour ne pas s'atti-
rer la haine du peuple. Nous confessons , dirent-ils ,
que c'est là notre fds , et qu'il est né aveugle ; mais
de savoir comment il voit maintenant , et quel est
celui qui lui a rendu la vue , c'est ce qui nous est
inconnu , interrogez-le , il peut bien lui-même ré-
pondre. Or , c'étoit la crainte , ajoute l'évangéliste ,
qui les faisoit parler de la sorte : Hœc dixerunt pa-
rentes ejus , quoniam timebant ( i ). Mais pour
l'aveugle , sanctifié et éclairé de la lumière de la
grâce , cette crainte n'est point capable d'affaiblir
son zèle. Sa bouche parle de la plénitude de son
cœur. Les pharisiens lui demandent , en le mena-
(i) .Toan. 9. I
de l'aveugle-né. 383
çant , quel est donc enfin cet homme qui lui a ouvert
les yeux : et lui , avec une sainte liberté , proteste
que ce doit être au moins un prophète et un homme
de Dieu : Quia propheta est (i). Ils se scandalisent
de cet éloge , et il leur soutient que cet éloge est
justement dû à Jésus-Christ. Ils veulent encore une
fois savoir pourquoi : Mais à quoi bon tant de dis-
cours , reprend ce pauvre ? ne me suis-je pas déjà
assez expliqué , et ne devez-vous pas être plus que
satisfaits sur ce point ? Est-ce que vous voulez aussi
devenir ses disciples ? Numauid et vos vultis disci-
puli ejusfieri (2)? Gela les aigrissoit; et, piqués
de ces paroles , ils s'emportoient contre lui jusqu'aux
injures ; mais lui ne se soucioit ni de leur aigreur,
ni de leurs injures; et il comptoit pour rien d'etie
chargé de leurs malédictions , pourvu qu'il honorât
celui qui l'avoit favorisé d'une si efficace et si salu-
taire bénédiction. Générosité, dit saint Augustin ,
qui humilioit ces esprits superbes , accoutumés à
dominer et à n'être jamais contredits dans leurs plus
grandes erreurs. Mais générosité qui condamne en-
core bien davantage la foiblesse d'un million de
chrétiens , persuadés de la vérité , et néanmoins
lâches et timides , quand il s'agit de la soutenir.
Car voilà , mes chers auditeurs , avouons-le ici à
notre honte, voilà le désordre du christianisme. On
veut plaire à tout le monde. On ne veut choquer
personne. Quoiqu'il s'agisse des intérêts de Dieu ,
de la religion , de la piété , on se fait un intérêt de
son peu de zèle ; on ne parle qu'à demi , on observe
(1) Joan. 9. — (2) Il> id.
384 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
des mesures , on ménage les esprits. Cependant le
libertinage prévaut , cependant le vice s'autorise ,
cependant l'abus et le dérèglement passe en usage et
en coutume , cependant l'erreur prend tous les jours
de nouvelles forces. S'il y avoit un esprit généreux
et déterminé à mépriser tout ce qui s'appelle respect
humain , rien de tout cela ne ticndroit contre lui.
Mais parce qu'on ne veut pas défendre la cause de
Dieu à ses dépens ; mais parce que l'on considère
celui-ci , et qu'on appréhende celui-là , de là vient
que la justice et la vérité sont opprimées par le
mensonge. Qu'est-ce qui fermoit la bouche à tant
de catholiques dans la naissance des hérésies , et
qu'est-ce qui les faisoit parler d'une manière à douter
presque s'ils n'en étoient pas les fauteurs ? vous le
savez , la crainte du parti. Ils ne vouloient pas , non
plus que le père et la mère de l'aveugle -né , avoir
la synagogue contre eux , et ils aimoient mieux pa-
roître moins zélés pour leur foi , que de s'exposer
à la haine d'une faction considérable. Qu'est-ce qui
a fait de tout temps des chrétiens prévaricateurs de
leur propre zèle , et des sentimens que Dieu leur
inspiroit? la crainte de s'attirer les impies en s'éle-
vant contre l'impiété. Et d'où vient encore aujour-
d'hui que les derniers scandales , non - seulement
sont soufferts avec impunité, mais sont proposés
pour modèles et pour règles de conduite ? c'est qu'on
craint de se faire des ennemis en les combattant. Il
faudroit, pour rendre témoignage à la vérité contre
les erreurs qui régnent dans chaque condition , en-
courir la haine de toutes les conditions. Il faudroit
se
de l'aveugle-né» 385
Se résoudre à déplaire aux ecclésiastiques , en leur
faisant sur leur devoir des leçons odieuses qu'ils ne
veulent jamais écouter; aux juges, en leur décou^
vrant mille injustices dans leur justice même; à
toute une cour , en reprochant à ceux qui la com-
posent leurs moeurs corrompues et leurs déborde^
mens. Il faudroit , dis-je , des hommes du caractère
de notre aveugle , assez désintéressés pour vouloir
bien se sacrifier à la défense de la vérité , et asseî
intrépides pour aller contre le torrent de la corrup-
lion , quelque autorisée qu'elle puisse être. Or 3 où
irouve-t-on des âmes de celte trempe ? C'est à vous »
Seigneur , à les susciter dans le monde et dans votre
Eglise.
Outre que le témoignage de l'aveugle-né fut sin-
cère et généreux , j'ajoute que ce fut un témoignage
convaincant. Car , admirez , chrétiens , le pouvoir
et la vertu de la foi , quand Dieu entreprend de la
faire agir dans le sujet même le plus foible. Tout
ignorant qu'est cet aveugle , il réfute les pharisiens
par leurs propres principes ; et des mêmes choses
qu'ils avancent pour justifier leur incrédulité > il tire
autant de preuves pour les convaincre» Nous savons i
disent les pharisiens , que Dieu a parlé à Moïse ;
mais pour cet homme que vous nommez Jésus i nous
ne savons pas même d'où il est : Hune autem nés-
cimus unclè sit (i). Ah! reprend le pauvre i animé
et rempli de l'esprit de Dieu , c'est ce qu'il y a de
bien étonnant que vous ne sachiez pas d'où il est $
<?t que ce soit lui néanmoins qui m'ait ouvert le§
(i) Joan. 5.
TOME III. a 5
386 HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE
yeux : comme leur disant que ce miracle de Jésus-
Christ parloit assez hautement pour lui ; comme leur
reprochant que s'ils ne le reconnoissoient à cette
marque , ils n'avoient aucune connoissance des choses
de Dieu ; comme les forçant d'avouer qu'après un
prodige aussi visible que celui-là , leur ignorance
ne pouvoit plus être que volontaire et affectée : In
hoc mirabile est 3 quia vos nescitis undè sit ( i ). Et
en effet , l'argument éloit sans réplique , et il y avoit
à douter , dit saint Ghrysostôme , lequel des deux
miracles étoit le plus surprenant , ou celui de la
toute -puissance du Fils de Dieu , qui avoit ouvert
les yeux à un aveugle-né , ou celui de l'endurcisse-
ment des pharisiens , qui ne vouloient pas les ouvrir
à une vérité si éclatante.
Ils s'opiniâlroient à dire que Jésus-Christ étoit un
pécheur : Scimus quia hic homo peccator est ( 2 ).
Mais c'est en cela , réplique l'aveugle , que vous êtes
livrés au sens réprouvé. Car , on sait bien que Dieu
n'exauce point les pécheurs , surtout quand ils lui
demandent des miracles en confirmation d'une er-
reur , puisqu'il s'ensuivroit alors que Dieu autori-
seroit le mensonge. Or , cet homme qu'on appelle
Jésus , a été exaucé , comme vous voyez , pour faire
ce miracle dans ma personne ; et il ne la fait que
pour confirmer qu'il éloit lui - même l'envoyé de
Dieu. Il faut donc qu'il le soit véritablement , ou
que Dieu soit le garant de la plus criminelle et de
la plus grossière imposture. Car voilà , selon saint
Augustin , le sens de celte admirable parole : Scimus
(1) Joan. 9. — (2) nid»
DE L3AVEUGLE-NÉ. 387
quia pecca tores Deus non audit (1); et ce que les
théologiens enveloppent dans des raisonnemens in-
finis , ce pauvre le conçut en un mot : Scimus ,
Nous le savons. Et de qui l'avoit - il appris , sinon
de ce divin Maître , qui, dans un moment , instruit
les esprits soumis et dociles ? Si ce miracle , pour-
suit-il , pressant toujours ces faux docteurs , si ce
miracle étoit une action équivoque qui pût être di-
versement interprétée , votre erreur seroit excusable;
mais que quelqu'un ait ouvert les yeux à un aveu-
gle-né , c'est ce qu'on n'a jamais entendu , c'est ce
qui n'a point d'exemple dans le cours de tous les
siècles , c'est ce qui n'est point du ressort de la na-
ture , et qui ne peut partir que d'un Dieu : A seculo
non est audilum quàd quis aperuit oculos cœci
nati (2). Qu'auroit pu dire de plus fort un homme
consommé dans l'étude de la religion , et que pou-
voit opposer à cela toute la synagogue ?
Ah ! chrétiens , voilà ce que le Saint-Esprit ap-
pelle la victoire de notre foi : Et hœc est victoria
quœ vincit mnndum , jides nostra (3) ; voilà ce qui
a rendu les apôtres , c'est-à-dire , de simples pé-
cheurs , les maîtres du monde ; voilà ce qui lit triom-
pher un Spiridion , à la vue de tout un concile , de
l'arrogance et de l'orgueil des philosophes ; voilà ce
qui fait tous les jours qu'une aine fidèle , avec son
ignorance prétendue , confondra le plus fier libertin
et le fera taire. Mais du reste , disoit le savant Pic
de la Mirande , étudions notre religion , et ne nous
réduisons pas volontairement , en matière de chris-
(1) Joan. 9 (a) Ibid, — (3) i. Joau. $.
25.
388 HOMÉLIE SUR i/ÉVANGILE
tianisme , à une simplicité méprisable ; souvenons-
nous que ce christianisme doit être , dans nos per-
sonnes , aussi solide et aussi raisonnable contre ceux
qui l'attaquent , qu'édifiant pour nous - mêmes qui
le défendons ; ne tombons pas dans ce désordre ,
aujourd'hui si déplorable et si commun , de pro-
fesser une créance et d'en ignorer les preuves essen-
tielles ; faisons - nous un devoir de les bien com-
prendre , et , selon la maxime de saint Pierre , d'être
toujours prêts à en rendre compte. Que Dieu trouve
en nous , sinon des martyrs fervens , puisque le
temps de la persécution n'est plus , au moins des
confesseurs éclairés , pour soutenir son culte contre
la vaine présomption du libertinage : car c'est ,
chrétiens , à quoi nous sommes appelés. Vous de-
mandez quelquefois ce qui pourroit vous occuper,
au défaut des diverlissemens profanes et des joies
du siècle ? Je vous le dis , l'étude de votre religion :
à peine vous y êtes-vous jamais appliqués ; et , par
une négligence dont vous répondrez à Dieu , à peine
avez-vous une idée confuse de ce que vous croyez ,
c'est-à-dire , de ce qui vous fait chrétiens. Si , bien
loin d'être en état de persuader et de confirmer les
autres , vous ne prenez nul soin de vous confirmer
et de vous persuader vous-mêmes, comment osez-
vous vous glorifier du nom que vous portez ?
Enfin , l'aveugle-né fut constant dans son témoi-
nioignage. Ce ne fut pas pour une fois que les pha-
risiens le questionnèrent , le pressèrent , le mena-
cèrent ; ils mirent tout en œuvre pour le forcer de
se rendre et pour lui faire changer de langage ;
de l'aveugle-né. 38g
mais , autant qu'ils montrèrent d'obstination dans
leur incrédulité , autant fit-il paroître de fermeté et
de constance à glorifier son bienfaiteur et à confesser
la vérité. Que , dans le désespoir de le réduire , ces
docteurs , aigris et irrités , le chassent avec ignomi-
nie de la synagogue : Et ejecerunt eum foras (i) ,
il endure tout et il est déterminé à tout, plutôt que
de méconnoître celui à qui il doit sa guérison , et
de lui manquer de fidélité. Que dis-je ? à ce premier
témoignage , il en ajoute un autre , plus relevé et
plus saint : il connoissoit bien la venu miraculeuse
de cet homme -Dieu qui Favoit guéri ; mais il ne
savoit encore qu'imparfaitement qui il étoit : or , il
faut que le Fils de Dieu , par un dernier effet de sa
puissance et de sa miséricorde , lui éclaire les yeux
de l'ame , après lui avoir éclairé les yeux du corps ;
et c'est ce qu'il fait dans un second entretien qu'il
a avec ce pauvre. A la première parole de Jésus-
Christ , qui l'instruit de sa mission et qui lui dé-
couvre sa divinité 3 ce nouveau chrétien ne délibère
point y ne raisonne point , ne diffère point. Avec
quelle promptitude il embrasse la sainte loi qui lui
est annoncée ! avec quelle soumission il croit les
hauts mystères qui lui sont révélés ! Je crois, Sei-
gneur , s'écrie-t-il : Credo , Domine (2). Toutes les
calomnies des pharisiens contre Jésus-Christ , tous
leurs discours ni tous leurs mauvais traitemens ne
l'ont pu ébranler ; et , plus inviolablement attaché
que jamais à la personne de ce Sauveur , qui lui ma-
nifeste ses divines perfections , il se prosterne à ses
(1) Joan. 9. — (2) Ibid,
3pO HOMÉLIE SUR l'ÉVANGILS
pieds et l'adore comme son Dieu : El procidens ado-
ra vit eu m (1).
S'il n'eût pas été plus ferme que nous , il eût
bientôt démenti , par un indigue silence , ce qu'il
venoit d'affirmer par une juste confession : car telle
est tous les jours notre conduite. Le libertin , tout
mal fondé qu'il est , s'en tient néanmoins opiniâ-
trement à ses principes , et souvent les preuves les
plus claires et les plus évidentes ne l'en peuvent dé-
tacher ; mais nous , en mille rencontres , quoique
établis sur la parole de Dieu , nous cédons aux
moindres difficultés , et nous laissons triompher l'im-
piété. Ce n'est pas qu'on ne se déclare d'abord , et
qu'on ne soutienne le parti de la religion ; mais le
libertin n'a qu'à poursuivre , n'a qu'à s élever , na
qu'à s'expliquer d'un certain ton, et avec cet ascen-
dant que son audace lui inspire dès qu'il ne sent
qu'une foible résistance , c'est assez pour décon-
certer tant de chrétiens , et pour les faire honteu-
sement reculer. On ne veut pas contester , dit-on ,
ni tourner l'entretien dans une dispute ; mais pour-
quoi donc contestera-t-on jamais , et sur quoi jamais
disputera - t - on ? Que dans ces derniers siècles de
lEglise , comme dans les premiers , la saine doc-
trine se trouve combattue , selon l'expression de
saint Paul , par des doctrines étrangères et nouvelles :
Doctrinis variis et peregrinis (2) ; que des esprits
inquiets et présomptueux débitent leurs opinions
particulières et travaillent à les répandre; qu'à force
d'intrigues et de menées secrètes ils se fassent un
(1) Joan. 9. — (2) Hebr. i3.
DE L AVEUGLE-NÉ. o<j I
parti , et que ce parti commence à paroître , à lever
la tête, à parler et à dogmatiser , en faut-il davan-
tage pour entraîner les uns , ou du moins pour
troubler les autres ? Le seul caractère de nouveauté
qui , par lui-même, devroit donner un légitime
soupçon , puisqu'il est directement opposé à cet
esprit fixe et immuable que la religion demande ,
cet attrait seul ne suffit— il pas pour engager des mil-
lions dames légères et incertaines qui se laissent
séduire , et à qui , en matière de foi comme en toute
autre chose , le changement plaît ? inconstance plus
ordinaire aux personnes du sexe , qui , moins ca-
pables de raisonner , et voulant néanmoins raisonner
sur tout , sont beaucoup plus faciles à conduire dans
l'erreur. Au lieu de suivre la raison qu'elles ne voient
pas et qu'elles croient voir , elles suivent mille faux
préjugés où les entretiennent l'exemple , la vanité ,
l'esprit de singularité , l'hypocrisie et le faux éclat
de la piété. Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que
cette légèreté , qui leur est si propre et si commune
pour sortir de la bonne voie et pour se départir de
la vraie créance , dès qu'elles ont une fois franchi
le pas , et qu'elles se sont préoccupées , ou , pour
mieux dire , infatuées de certaines préventions , se
tourne , par un renversement bien déplorable , dans
l'obstination la plus inflexible , pour persister dans
leur égarement et pour n'en revenir presque jamais.
Un homme sans autorité , mais qu'elles écoutent,
et dont les paroles sont pour elles autant d'oracles,
prévaudra , dans leur estime , à toutes les puissances
de l'Eglise et à toutes ses décisions. On ne va pas
39 â HOMÉLIE SUR i/ÉVANGILE DE L'AVEUGLE-NÉ.
ton jours jusque-là , je le sais ; mais , sans aller jus-
qu à cet excès , on se trouble au moins , et l'on n'a
qu'une foi chancelante ; parce qu'on entend parler
diversement , parce qu'on voit les esprits divisés ,
et que celui-là , selon la prédiction du Sauveur du
monde , soutient que le Christ est d'un côté , tandis
que celui - ci prétend , au contraire , qu'il est de
l'autre , on demeure dans une dangereuse perple-
xité , sans règle et sans consistance : car , à quoi
s'en tenir , dit-on ? à quoi , mon cher auditeur ? à
la foi de Jésus-Clirist. Mais , où est la foi de Jésus-
Christ ? là où est Jésus-Christ même. Mais où est-il?
là où est son Eglise. Mais où est enfin cette Eglise
de Jésus-Christ? là où est depuis saint Pierre, vi-
caire de Jésus-Christ , par la plus invariable et la
plus incontestable tradition , le siège apostolique et
3a chaire de Jésus -Christ. Au milieu des tempêtes
et des orages , c'est sur cette pierre fondamentale
que vous devez vous réfugier ; c'est à cette chaire
que vous de\ez vous attacher; c'est dans cette Eglise
que vous devez chercher la vérité , dont elle est la
ferme colonne , et c'est sur cette colonne que vous
devez vous appuyer. Vous aurez des combats à sou-
tenir : les martyrs en ont bien soutenu d'autres et
en sont sortis victorieux ; les plus rudes attaques ne
serviront qu'à éprouver la constance de votre foi et
qu'à l'affermir ; cette constance de votre foi en aug-
mentera le mérite; et , selon toute l'étendue de son
mérite , elle sera glorifiée et couronnée dans l'éler-
lûté bienheureuse , que je vous souhaite , etc*
SERMON
POUR LE
JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR LA PREPARATION A LA MORT.
Cùm appropinquaret portas civitatis , eece defunctus effe-
rebatur, filins unicus matris sua?: et haec vidua erat , et
turba civitatis multa cum illâ. Quara cùm vidisset Domiuus,
rnisericordiâ motus super eam , dixit il 1 ï : Noli flere.
Lorsque Jésus-Christ è toit près de la porte de la ville, on
portoit en terre un mort , fils unique d'une femme veuve ; et
cette femme étoit accompagnée d'une grande quantité de per-
sonnes de la ville. Jésus-Christ l'ayant vue , il en fut touché ,
et il lui dit : Ne pleurez point. Eu saint Luc, ebap. n.
V OlLA , chrétiens , dans un même sujet , bien des
sujets de compassion : une mère qui a perdu son
fils , une femme prive'e par là de la plus douce es-
pérance qui lui restoit , un jeune homme enlevé
dès la fleur de son âge , un fils unique , seul héritier
de sa famille , déchu tout à coup de toutes ses pré-
tentions , enfin , une foule de monde qui accom-
pagne le corps qu'on porte en terre , et qui prend
part à cette triste cérémonie. Il y avoit là sans
doute , dit saint Grégoire de Nysse , de quoi tou-
cher le Sauveur des hommes : et il étoit difficile que
le Dieu de charité et de miséricorde ne fût pas ému
d'un appareil si lugubre et d'un spectacle si digne
de pitié. Mais après tout , selon la pensée de saint
3c)4 SUR LA PRÉPARATION
Chrysostôme , un autre objet le touchoit encore bien
plus sensiblement. La perte d'un fils , le deuil d'une
mère s la mort d un héritier , la désolation d'une
veuve , ce n étoientque des considérations humaines
trop foibles pour faire une grande impression sur le
cœur d'un Dieu ; mais ce qu'il ne put voir sans
douleur , ce fut l'attachement excessif et tout na-
turel de cette mère à la personne de son fils ; ce
fut l'infidélité de cette femme , qui envisageoit la
mort, non par les yeux de la foi, mais par les yeux
de la chair ; ce fut le malheur de ce jeune homme ,
surpris par un accident imprévu et mort sans pré-
paration. Or , pour m'attacher à ce dernier article ,
qui me paroît plus essentiel et plus important >
n'tst-ce pas ainsi que meurent tous les jours tant de
chrétiens, je veux dire , sans avoir pensé à la mort,
sans s'êire disposés à la mort : et qu'y a-t-il de plus
déplorable que l'état d'un homme qui se trouve à
ce dernier moment lorsqu'il s'y atlendoit le moins ,
et n'a pris nulles mesures pour un passage dont les
suites sont éternelles ? Il est donc d'une extrême
conséquence , mes chers auditeurs , de vous ap-
prendre à prévenir un danger si affreux ; et c'est
pour cela que je viens vous entretenir aujourd'hui
de la préparation à la mort. Vierge sainte , puis-
sante protectrice des mourans, c'est vous que nous
invoquons à cette heure si critique ; c'est votre se-
cours alors que nous implorons : commencez dès
maintenant à nous en faire sentir les effets , et ren-
dez-vous favorable à la prière que nous vous adres-
sons. Ave , Maria.
A LA MORT. 3g5
Saint Chrysostôme donnant des règles de vie , et
par ces règles de vie voulant disposer une ame chré-
tienne à la mort , fait particulièrement consister
celte préparation en trois choses ; savoir : la per-
suasion de la mort , la vigilance contre la mort .
et la science pratique de la mort. Trois disposi-
tions qui ont entre elles un enchaînement néces-
saire , et qui vont d abord partager ce discours ;
comprenez-en , s'il vous plaît , le dessein. Pour se
préparer à mourir , dit ce saint docteur , il faut bien
se persuader de la mort : première règle, il faut sans
cesse veiller contre les surprises de la mort : seconde
règle. Enfin , il faut se faire de la vie même , soit
par la réflexion , soit par la pratique , un exercice
continuel et comme un apprentissage de la mort :
troisième règle. Or , quel est , par rapport à nous ,
le sujet de la compassion du Fils de Dieu ? le voici ,
mes chers auditeurs : c'est que , craignant la mort
au point que nous la craignons , nous vivons néan-
moins dans une négligence entière et dans le plus
profond oubli de la mort. Car nous craignons de
mourir ; et cependant, quelque certaine et quelque
prochaine même que soit la mort , nous ne sommes
presque jamais persuadés qu'il faut mourir. Nous crai-
gnons de mourir; et cependant, quelque incertaine
d'ailleurs , et quelque trompeuse que soit la mort ,
nous prenons aussi peu de précaution que si nous
étions pleinement instruits et du temps et de l'état où
nous devons mourir. Enfin , nous craignons de mou-
rir ; et cependant , malgré 1 expérience journalière et
si sensible que nous avons de la mort , nous n'ap-
396 SUR LA PRÉPARATION
prenons jamais , dans l'usage de la vie , à mourir.
Ces trois points demandent à être éclaircis s et c'est
pour cela que j'ai besoin de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est par la persuasion que doit commencer ce
grand et saint exercice de la préparation à la mort.
Car , comme dit saint Chrysostôme , il est difficile
que je me prépare sérieusement à une chose dont
je ne suis pas encore persuadé ; et quand elle doit
avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles
que celles de la mort , il n'est pas possible , si j en
suis fortement persuadé , que je ne m'applique de
tout mon pouvoir à m'y disposer. Ne regardez donc
point , mes chers auditeurs , ce que j'ai maintenant
à vous dire comme une proposition paradoxe , ou
comme une instruction du moins inutile ; et ne me
répondez point que la mort est tellement certaine ,
qu'il n'y a rien dont les hommes soient malgré eux
plus convaincus. Car je soutiens , au contraire , qu'il
n'y a rien , ou presque rien , dont ils le soient moins.
Vérité qui doit vous surprendre , et que je ne com-
prendrois pas moi-même, si je nesavois pas en quel
sens elle doit être entendue : mais vérité constante,
et que je prétends vous rendre sensible dans l'expo-
sition que j'en vais faire.
Il est vrai , chrétiens , nous sommes , vous et moi ,
persuadés qu'il y a un arrêt de mort porté dans le
tribunal souverain de la justice de Dieu contre
l'homme pécheur , et que c'est un arrêt irrévocable
et sans appel : Statutum est hominibus semel
A LA MORT. 397
mort (i); mais, par je ne sais quel enchantement de
notre amour-propre , nous oublions , sans y prendre
garde , que cet arrêt doit être exécuté dans nos
personnes ; et nous vivons en effet , comme si nous
étions persuadés que nous ne devons point mourir.
Nous savons bien s en général , que tous les hommes
mourront; mais , par mille illusions et mille fausses
espérances qui nous jouent , quoi qu'il en soit du
général , nous trouvons toujours le moyen de nous
excepter en particulier. Disons mieux : nous avons
bien une évidence et une conviction spéculative que
nous mourrons nous-mêmes ; mais au même temps
mille erreurs pratiques nous font croire que nous ne
mourrons pas. C'est-à-dire , nous convenons bien
que nous mourrons un jour , et que c'est une loi
rigoureuse qu'il faudra enfin subir ; mais nous nous
consolons dans la pensée que ce ne sera pas encore
si tôt , que nous avons encore du temps , que notre
heure n'est pas encore venue , que nous ne mourrons
pas encore de cette maladie ; et cette persuasion nous
empêche d'entrer dans les dispositions prochaines
et nécessaires où il faudroit nous mettre pour nous
préparer à la mort. Car , observez avec moi , chré-
tiens , que ce qui nous dispose à une bonne mort
n'est pas de savoir en spéculation qu'il faut mourir,
mais d'être actuellement touché et pénétré de ce
sentiment intérieur : Je mourrai et mon heure ap-
proche ; je mourrai , et ce sera dans quelqu'une de
ces années que je me promets en vain ; je mourrai ,
et ce sera dans l'âge et de la manière que j'aurai le
(1) Hcbr. 9.
398 SUR LA PRÉPARATION
moins prévus. Voilà ce qui nous détermine à prendre
sans délai ces ferventes et généreuses résolutions de
réformer notre vie pour penser efficacement et soli-
dement à la mort.
Que fait donc l'ennemi de notre salut? Apprenez-
le , mes chers auditeurs : voici l'artifice le plus dan-
gereux dont il se sert pour nous entretenir dans l'im-
pénitence. Il nous laisse toutes les autres pensées de
la mort dont il sait bien que nous ne ferons aucun
usage , et il nous ôte celle qui seule seroit capable
de nous convertir. Je veux dire, qu'il ne nous per-
suade pas que nous ne mourrons jamais : ce seroit une
erreur trop grossière , et dont il n'a pas même be-
soin pour nous perdre ; mais il nous persuade que
nous ne mourrons ni aujourd'hui , ni demain , ni
dans tous les temps où la charité que nous nous de-
vons à nous-mêmes nous presseroit de retourner à
Dieu , et cela lui suffit. Car , avec cela, ne comptant
jamais sur la mort, nous ne tirons jamais ces consé-
quences salutaires d'où dépend notre conversl n. Et
c est ainsi que l'a entendu saint Chrysostôme , expli-
quant ces paroles de la Genèse : Nequaquâm mo-
riemini (1). La remarque de ce Père est digne de
votre attention. Il dit donc que le démon , cet esprit
de mensonge , emploie encore tous les jours pour nous
séduire la même ruse dont il se servit dans le para-
dis terrestre contre nos premiers parens ; et que ,
quand il a entrepris, ou de nous faire tomber dans
le péché , ou de nous éloigner de la pénitence , un
des moyens les plus ordinaires par où il y parvient ,
(1) Geaes. o.
A LA MORT. 3grj
est de nous suggérer , comme au premier homme et
à sa femme , que nous ne mourrons point : Nequa-
(juàm moriemini. Mais comment peut-il nous aveu-
gler de la sorte ; et quand Dieu ne nous l'auroit pas
dit , quand la raison ne nous en convaincroit pas ,
l'expérience seule ne seroit-elle pas plus que suffi-
sante pour nous forcer à croire que nous mourrons ?
Quelle apparence que nous puissions démentir là-
dessus, non-seulement notre foi et notre raison , mais
l'incontestable et l'évident témoignage de nos sens?
Peut être , à en juger par là, seroit-il moins étonnant
que notre premier père eût donné dans un tel piège :
car il n'avoit encore vu nul exemple de la mort , et
l'heureux état d'innocence où Dieu l'avoit créé , le
faisoit jouir d'une santé inaltérable, et le rendoit
même immortel. Ainsi, tandis qu'il étoit dans l'ordre,
ne ressentant nulle foiblesse qui l'avertît de sa mor-
talité, il pouvoit plus aisément se laisser surprendre
à la vaine promesse du tentateur , et se flatter qu'il
ne mourroit pas : Nequaquàm jnoricmini. Mais à
nous , chrétiens , à nous dont les yeux sont conti-
nuellement frappés de l'image de la mort; à nous
que la mort , pour ainsi parler , environne de toutes
parts; à nous qui la voyons dans les autres, et qui ,
par nos infirmités , en faisons déjà dans nous-mêmes
les tristes épreuves , nous dire : Vous ne mourrez
point: Nequaquàm moriemini , c'étoit la dernière
des tentations par où le démon sembloit devoir nous
attaquer , et encore moins nous tromper. C'est néan-
moins celle par où il nous attaque le plus souvent :
et ce qu'il y a de plus étrange , c'est celle qui lui réus-
400 SUR LA PRÉPARATION
sit le mieux. L'artifice est grossier , je l'avoue, mais
notre aveuglement en est d'autant plus déplorable
lorsque nous y sommes surpris. Or, nous le sommes
à tous momeus. Car le démon qui cherche en tout
notre ruine , et qui connoît notre foible , n'a qu à
nous prendre par là , en nous disant: Tu ne mour-
ras pas encore de ceci ; nous le croyons. Il n'a qu'à
nous faire entendre que nous sommes jeunes , que
rien ne presse , que nous aurons le loisir de penser
à nous ; sans examiner davantage , nous nous en fions
à lui , et , dans cette confiance malheureuse , nous
vivons tranquillement et toujours dans les mêmes
dissolutions , toujours dans le même désordre d'une
vie mondaine, toujours dans le même état d'une
conscience déréglée : pourquoi? parce que nous ne
sommes jamais persuadés, j'entends d'une persuasion
efficace, qu'il faut mourir.
11 semble que nous soyons même en cela d'intelli-
gence avec notre ennemi. Car, bien loin que nous
soyons jamais persuadés de la mort , nous ne vou-
lons pas l'être , nous craignons de l'être , nous éloi-
gnons de nous toutes les vues qui pourroient nous
servir à l'être , et ces vues , qui devroient nous sanc-
tifier , ne font communément que nous troubler ,
que nous désoler , que nous consterner , quelquefois
même que nous irriter , quand , aux approches de
la mort, on nous tient le moindre discours, et qu'on
nous fait la moindre ouverture touchant le danger
où nous nous trouvons. De là vient ce qu'a sagement
remarqué saint Chrysostôme , que la plupart des
hommes meurent sans croire mourir ; et presque
toujours
A LA MORT. 4<3I
toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas
mourir. De là vient que ceux-là mêmes , à qui cons-
tamment et visiblement il reste moins de jours à vi-
vre , sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la
vie. Combien en verrez-vous qui , frappés d'une ma-
ladie mortelle et déjà condamnés par le jugement
public , forment des desseins , s'engagent dans des
entreprises, s'inquiètent de mille affaires temporelles,
comme s'ils avoient le plus grand intérêt dans l'ave-
nir ? Combien de vieillards accablés sous le poids des
années , et n'ayant plus qu'un pas à faire jusqu'au
tombeau , sont aussi avides des biens de la terre 9
que s'ils les dévoient posséder durant des siècles en-
tiers ? De là vient que les grands du monde , par une
fatalité , si je l'ose dire , attachée à leur condition ,
ne savent jamais où ils en sont quand ils sont presque
au moment de la mort, et cela parce qu'on est prévenu
qu'ils ne le veulent pas savoir. De là vient que chacun
conspire à les tromper dans des conjonctures où il se-
roit si important de leur ouvrir les yeux. On les assure
que tout va bien , lorsqu'il est évident que tout va
mal ; on les félicite d'un léger succès et d'un change-*
ment assez favorable en apparence , mais qui n'est,
au fond qu'un dernier effort de la nature défaillante ;
on leur cache adroitement et avec soin toutes les
marques et tous les présages qu'on découvre en eux
d'une mort certaine ; on leur exagère la force et la
vertu des remèdes, sans leur parler jamais du sou-
verain remède , qui est la pénitence : on les amuse
de la sorte ; et par quels motifs? motifs tout humains ,
une femme , par un excès de tendresse ; des enfans ,
TOME m, 2Q
4-02 SUR LA PRÉPARATION
par respect ou par intérêt ; des étrangers , par
complaisance ; des domestiques , par crainte ; tel-
lement qu'ils ignorent toujours la vérité , et qu'en
mourant même ils se tiennent encore sûrs de ne pas
mourir.
De là vient que ceux qui , par état et par un devoir
propre de leur ministère , devroient pourvoir à ce
désordre et parler avec moins de réserve, ont tant de
peine eux-mêmes à s'expliquer qu'ils s'en reposent
les uns sur les autres, un médecin sur le confesseur ,
et un confesseur sur le médecin , ne voulant ni l'un
ni l'autre se faire porteurs d'une parole dont Dieu
leur a pourtant confié l'importante , quoique dure
et fâcheuse commission , et sacrifiant à de foibles
considérations le salut d'une ame dont l'éternelle
destinée dépendoit de leur fidélité. De là viennent ,
s'il faut enfin se déclarer , et presser le malade, dans
l'extrémité où il est, de recourir aux sacremens, de
là , dis- je , tant de précautions , tant de déguisemens
et de détours. On t'assure qu il n'y a rien encore à
désespérer, que, quand on l'exhorte à donner cette
marque de religion , ce n'est pas qu'on le croie dans
un péril qui ne soutFre plus de retardement , mais
qu'il est bon de se prémunir de bonne heure et de
se mettre l'esprit en repos : c'est-à-dire , qu'on lui ôte
un des plus puissans motifs de pénitence , et peut-être
le seul dont il soit alors capable d'être touché , sa-
voir , la vue prochaine du jugement de Dieu. Ce ne
fut point ainsi que se comporta le Prophète , quand
au nom du Seigneur et avec une sainte liberté, il
avertit le roi de Judaque sa fin approchoit , et qu'il
A LA MORT» ^o3
faîloit se disposer à partir pour aller rendre compte
au souverain juge: Dispone domui tuœ : quiamo*
rieris tu, et non vives (i). Il lui prononça c;rt ar-
rêt sans adoucissement : Vous mourrez : Morieris*
Il n'eut égard , ni à sa grandeur royale , ni au
trouble où le jetteroit cette parole de mort : Morie-*-
ris tu ; Vous mourrez , prince , vous en personne ,
vous, tout monarque et absolu que vous êtes. Ali !
chrétiens , où trouve-t-on aujourd'hui des prophè-
tes , je ne dis pas pour les rois et pour les têtes cou-
ronnées, mais même pour les autres conditions du
monde , et surtout pour ceux qui dans le monde ont
quelque distinction, soit de la naissance , soit du
rang ? Je ne m'étonne point que dans des accidens
imprévus et singuliers, on meure sans être persuadé
qu'on va mourir. Tel est l'affreux châtiment de Dieu ,
et c'est en quoi consiste cette impénilence malheu-
reuse dont je vous parlois il y a quelque temps ,
lorsque Dieu , pour punir le pécheur , permet que
la mort le surprenne dans son péché. Mais ce n'est
pas là de quoi il s agit. Ce que je ne puis assez déplo-
rer, ni assez condamner , c'est que des mourans que
Dieu appelle par les voies les plus communes , que
des mourans à qui la mort laisse jusqu'au dernier
soupir le libre exercice de It-ur raison } que des mou-
rans pour qui la divine justice se relâche de tous ses
droits en s'accommodant à leurs besoins , et leur don-
nant tout le loisir de se reconnoître , meurent avec
cela sans être persuadés de la nécessité actuelle et
de la proximité de la mort; et que ce défaut de per-
(i) Isaï. 38.
26.
4o4 SUR LA PRÉPARATION
suasion ne soit plus précisément l'effet d'une ven-
geance rigoureuse du ciel qui les châtie , ni d'un
événement inopiné qui les déconcerte , mais d'une
insurmontable obstination qui les aveugle ; que ce
§oit nous-mêmes, pour ainsi dire, qui prenions à
tâche de nous jouer nous-mêmes , de nous séduire
nous-mêmes , croyant les choses , non pas comme
elles sont , mais comme il nous plairoit qu'elles
fussent : voilà ce qui me paraît digne , non plus
de toute ma compassion, mais de toute mon indi-
gnation.
Or, quel est le remède , chrétiens? le voici , tiré
de la doctrine et des maximes de saint Grégoire
pape , qui de tous les Pères de l'Eglise , me semble
avoir été sur le sujet que je traite , un des plus éclai-
rés. Première maxime: c'est d'entretenir habituelle-
ment dans nous une persuasion générale de la mort,
qui rectifie toutes nos erreurs particulières; c'est-à-
dire , d'opposer continuellement à nos assurances
présomptueuses touchant la mort, l'idée vive de la
mort; de rappeler souvent dans notre esprit cette
pensée salutaire : Je mourrai, et je mourrai dans un
de ces momens où je n'aurai pas cru devoir mourir.
Ainsi l'oracie même de la vérité me l'a-t-il fait con-
naître ; et malheur àWnoi si , malgré les termes exprès
de 1 évangile, malgré la menace de Jésus-Christ,
je n'en suis pas encore persuadé. Souvenir de la mort
que Moïse reconamandoit tant au peuple de Dieu ,
convaincu qu'il étoit que cette nation si inconstante
et si indocile demeurerait dans la soumission , tandis
qu'elle aurait cet objet présent devant les yeux :
A LÀ MORT. 40D
XJtinam sapèrent et intelli gèrent , ac novi s sima pro-
vider en t ( 1 ) /
Seconde maxime : avoir un ami sincère et droit ,
un ami qui , sans nous ménager , sans écouter les
sentimens d'une amitié foible ou intéressée, vienne
à nous dans le danger , et nous dise avec le même
zèle et ki même force que le Prophète : Mettez ordre
à votre conscience , et au plus tôt ; car la mort n'est
pas loin : Dispone domui tuœ : morieris enim tu.
Exiger de lui comme le meilleur office que nous en
puissions attendre, qu'il ne diffère point à s'expli-
quer, et qu'il ne craigne point, en s'expliquant, de
nous contrister ; lui faire bien comprendre que par là
nous jugerons s'il est parfaitement à nous, que par
là nous le distinguerons des faux amis, que par là
nous lui serons redevables d'une des grâces les plus
précieuses , qui est la persuasion de la mort au temps
même de la mort. Car voilà ce que nous devons sou-
haiter d'un ami. Tous les autres services hors celui-
là , ou qui ne vont pas là , sont vains , sont mépri-
sables , souvent même sont dangereux. Mais penser
au salut d'un mourant, mais prendre soin de son
ame et de son éternité, mais le disposer par de sages
conseils à finir chrétiennement une vie dont le terme
doit être un souverain bonheur ou un souverain
malheur , c'est là proprement être ami jusqu'à la
mort. Cherchons-le cet ami fidèle, et où ? non point
parmi les mondains: s'ils sont amis, ( et combien
peu même le sont ! ) c'est selon le faux esprit du
monde , c'est par rapport aux frivoles avantages du
(0 Deut. 02.
4o6 SUR LA PRÉPARATION
monde , c'est pour établir , pour avancer un ami dans
le monde. Mais nous le trouverons parmi ce petit
nombre d'hommes vertueux et de zélés serviteurs
que Dieu s'est réservés jusqu'au milieu du monde ,
et dont la piété nous est connue. Nous le trouverons
parmi les ministres de Jésus-Christ : amis d'autant
plus solides, qu'après nous avoir aidés à bien vivre,
ils nous aident encore à bien mourir.
Troisième maxime : s'allermir contre la crainte de
îa mort , parce que c'est la crainte immodérée de la
mort qui nous en rend la pensée si odieuse et la per-
suasion si difficile. Ce qu'on craint, on aime à se le
représenter dans un long éloignement , et l'on tâche
même à en perdre absolument la mémoire , comme
si jamais il ne devoit arriver. Or, par où combattre
cette crainte? par les armes de la foi, par les motifs
de l'espérance chrétienne , par les saintes ardeurs de
]a charité divine. Pour cela, se dire souvent à soi-
même dans le secret du cœur: Ecce sponsus venit (i).
Allons, mon ame , allons au devant de l'époux; le
voilà qui s'avance. Il ne viendra pas, mais il vient
déjà: Ecce sponsus vcnit. Ce n'est point pour vous
perdre , mais pour vous tirer des misères de cette
vie mortelle , et vous faire entrer en possession de
son royaume. Ce n'est point pour vous rejeter de sa
présence, mais pour vous recueillir, au contraire,
dans son sein, et pour vous unir éternellement à lui;
Ecce sponsus venit. Langage , il est vrai , trop re-
levé pour des âmes sensuelles ; mais sentiment or-
dinaire aux saintes âmes ; vue consolante qui les ras-
(i) Matth. 25.
A LA MORT, 4° 7
sure , qui les fortifie , qui les anime. Dans cette dis-
position, elles se plaisent à envisager la mort de près;
et plus elles l'envisagent de près , plus elles se pré-
parent à la recevoir , plus elles redoublent leurs soins,
leur activité , leur ferveur : Ecce sponsus venit >
exite obviàm ei. Car , à quoi nous porte cette per-
suasion ? à une sainte vigilance contre la mort, qui
va faire le sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE,
Qui le croiroit , chrétiens , qu'on pût trouver un
préservatif contre la mort , qu'on pût , malgré son
incertitude , s'assurer de la mort, qu'on pût, en quel-
que sorte faire changer de caractère à la mort ; et au
lieu qu'elle est trompeuse , la rendre fidèle ou lui
ôter au moins le pouvoir de nous trahir ? Voilà toute-
fois l'important secret que le Sauveur du monde a
pris soin de nous apprendre; et ce secret, dit saint
Chrysostôme , est renfermé dans cette seule parole :
Veillez: Vigilatei^). Parole à laquelle il semble que
le Fils de Dieu ait attaché des bénédictions infinies.
Parole dont il a fait la conclusion presque univer-
selle des divins enseignemens qu'il nous a donnés ;
et parole aussi dont la pratique est comme le précis
et l'abrégé de toute la sagesse chrétienne Car, à
quoi tend la sagesse de l'évangile ? à la grande af-
faire du salut. D'où dépend cette essentielle, cette
unique affaire ? de la mort. Et quel moyen plus in-
faillible et plus nécessaire pour nous prémunir
(i) Matth. 25.
4o8 SUR LA PRÉPARATION
contre -la mort, et pour nous mettre à couvert de
ses suprises , que la vigilance ? Vigilate.
En effet , reprend saint Bernard , quoi que je fasse ,
les circonstances particulières de la mort seront tou-
jours incertaines pour moi ; mais tout incertaine
qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ses cir-
constances , je puis faire en sorte qu'elle ne me sur-
prenne jamais. Malgré toutes mes réflexions et toutes
les recherches dont je pourrois user pour pénétrer
dans l'avenir , j'ignorerai toujours le temps de ma
mort , le lieu de ma mort , le genre de ma mort :
pourquoi ? parce que ce sont des mystères que le
Père céleste à réservés non-seulement à sa souve-
raine puissance , mais à sa divine prescience : Quœ
Pater posuit in sud potestaîe (i). Mais sans savoir
le temps de ma mort, je puis vivre à tous les temps
dans une telle attention sur moi-même , qu'il n'y ait
jamais une heure où la mort ne me trouve pas en
garde: sans savoir le lieu de ma mort, je puis telle-
ment attendre la mort dans tous les lieux , qu'il n'y
en ait jamais un où je ne sois pas à couvert de ses
pièges ; sans savoir le genre de ma mort , c'est-à-dire ,
sans savoir si ce sera une mort lente ou une mort su-
inte , une mort tranquille ou une mort accompagnée
de violentes douleurs , une mort qui laisse à mon es-
prit toute sa raison , ou une mort qui le trouble , je
puis prendre de si justes mesures , que , du reste, ce
ne soit jamais une mort imprévue. Et voilà ce qui fit
la ditîérence des vierges sages et des vierges folles dont
il est parlé dans l'évangile. Les unes n'étoient pas
(i) Act. i.
A LA MORT. 4°9
plus instruites que les autres du moment où j'époux
devoit arriver ; mais dans cette incertitude , les unes
par précaution tinrent toujours leurs lampes allu-
mées, au lieu que les autres s'endormirent et lais-
sèrent, pendant leursommeil, leurs lampes s'éteindre.
Or , c'est ici même , chrétiens , que nous devons
adorer la providence de notre Dieu ; c'est , dis-je ,
dans cette incertitude de la mort , tout affreuse
qu'elle est d'ailleurs, et dans 1 effet salutaire qu'elle
produit. Car c'est par là que Dieu nous retient dans
l'ordre , et qu'il nous oblige à veiller sans cesse sur
nos actions , à mesurer tous nos pas , à peser toutes
nos paroles , à pirifier toutes nos pensées , à régler
tous les désirs de notre cœur. Si je savois quand je
dois mourir, où je dois mourir, comment je dois
mourir, peut-être vivrois-je dans un plus grand re-
pos, mais je vivrois avec moins de dépendance: au
lieu que l'incertitude du temps où je mourrai, de la
manière dont je mourrai , me réduit à l'heureuse né-
cessité d'étudier soigneusement tous mes devoirs , et
de m'anpliquer régulièrement et constamment à les
remplir. Etre un moment hors de cette disposition ,
je veux dire hors de cette vigilance chrétienne, c'est,
dit saint Jérôme 3 agir contre tous les principes et
toutes les lumières de la raison : pourquoi ? parce
que c'est commettre à un seul moment l'éternité
toute entière.
Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes,
et même des plus clairvoyans et des plus sages dans
l'opinion des hommes , ne sont néanmoins que des
aveugles et des insensés. Ah ! mes frères , répond
4'ro SUR LA PRÉPARATION
saint Chrysostôme , la conséquence n'est que trop
juste , et l'Ecriture ne nous le dit-elle pas en termes
formels ? n'a-t-elle pas sur ce point condamné hau-
tement de folie la prudence du siècle la plus raffi-
née ? Que peut-on penser autre chose , quand on voit
des hommes tels qu'à la honte du christianisme nous
en voyons dans tous les états ; des hommes qui se
piquent d'être vigilans et habiles sur tout le reste ,
et qui négligent la seule affaire où il faudroil l'être ;
des hommes si attentifs aux moindres intérêts delà
vie , et qui abandonnent au hasard le capital intérêt
dont la mort doit décider ; des hommes qui passent
des mois , des années à régler des comptes dont ils
sont chargés devant d'autres hommes comme eux.,
et qui ne pensent jamais à régler ce grand compte
dont ils sont responsables à Dieu ; des hommes qui
ne croient jamais avoir pris assez desûreté dans la con-
duite du monde , et qui risquent tout dans la con-
duite du salut? Tel est néanmoins l'aveuglement de
tant de chrétiens , et plaise à Dieu que ce ne soit pas
le votre. Car, selon la parole et l'expression du Fils
de Dieu , où est aujourd'hui le serviteur fidèle et pru-
dent qui veille pour être toujours en disposition de
recevoir le maître qu'il attend , et dont il craint
d'être surpris? Qui s , putas , estjideUs dispensator
et prudens (i) ? Parlons sans figure, et ne parlons
même d abord que de quelques points particuliers.
Est-ce veiller , que de remettre au temps de la mort
à s'acquitter de certains devoirs d'une obligation éga-
lement indispensable devant Dieu et devant les hoin-
(1) Luc. 12.
A LA MORT. 4l *
mes : par exemple , à payer des dettes qui toujours
grossissent d'une année à l'autre , et qu'on laisse à la
bonne ou mauvaise foi d'un héritier avare qui saura
bien, par mille chicanes, les contester et s'en dé-
charger; à faire des restitutions auxquelles on auroit
dû pourvoir , et dont on se repose sur des enfans
pour qui elles deviendront une nouvelle matière de
crime et un sujet de damnation ; à saiisfaire des do-
mestiques qui ne touchent presque jamais rien de
leur salaire , et qui viennent par leurs représenta-
tions importunes , quoique justes d'ailleurs, inter-
rompre un mourant et le zèle des ministres employés
auprès de lui à discuter des articles embarrassans ; à
éclaircir des difficultés et des doutes dont la réso-
lution dépend de mille circonstances qu'il faudroit
faire connuître et sur quoi l'on n'a plus le loisir de
s'expliquer; à voir un ennemi, et à se réconcilier
avec lui , quand on ne peut plus lui pardonner de
cœur , parce qu'on a vécu dans une haine invétérée
et qu'on ne le fait appeler que par je ne sais quelle cé-
rémonie , plutôt que par religion ? Je ne pousse pas
plus loin ce détail ; mais pour dire quelque chose de
plus général et encore de plus essentiel , est-ce veil-
ler , que de pratiquer si peu de bonnes oeuvres , que
d'être si peu appliqué aux exercices du christia-
nisme , que de commettre si aisément le péché , que
d'y demeurer habituellement, que de n'avoir pres-
que jamais recours à la pénitence , et de s'exposer
ainsi à toutes les suites d'une mort inopinée et ré-
prouvép ?
Ah ! mes frères , préservons-nous de ce malheur ;
412 SUR LA PRÉPARATION
craignons la mort , mais ménageons tellement cette
crainte , qu'elle nous serve de défense contre la mort
même ; et puisque l'avantage le plus solide qui nous
en peut revenir est de veiller sans relâche , veillons
au même temps que nous craignons , et autant que
nous craignons; remettons- nous souvent dans l'esprit
ces comparaisons familières , mais convaincantes ,
dont se servoit saint Chrysostôme , pour faire com-
prendre sensiblement à ses auditeurs la vérité que
je vous prêche : car , disoit ce Père , on n'attend pas
à équiper un vaisseau quand il est en pleine mer ,
battu des flots et de la tempête , et dans un danger
prochain du naufrage ; on ne pense pas à munir une
place quand l'ennemi arrive et qu'il l'investit ; on ne
commence pas à meubler le palais du prince quand
le prince est à la porte et sur le point d'y entrer :
figures naturelles qui nous font mieux sentir la né-
cessité d'une vigilance prompte et assidue , que tous
les raisonnemens. Non , non , ajoute saint Grégoire
pape , il ne sera pas temps de se disposer au juge-
ment de Dieu , quand ces signes avant-coureurs de
la venue du Fils de l'homme paroîtront , je ne dis pas
dans le ciel ni sur le terre , mais dans nous-mêmes ;
quand le soleil s'obscurcira , c'est-à-dire , quand
notre raison sera dans le désordre et dans les ténè-
bres où la présence et l'horreur de la mort ont cou-
tume de la jeter; quand la lune s'éclipsera, c'est-à-
dire , quand notre volonté, marquée par l'incons-
tance de cet astre , sera affoiblie et hors d'état de
former aucune résolution ; quand les étoiles tombe-
ront du firmament , c'est-à-dire , quand nos sens se-
A LA MORT. 4*3
ront troublés et que nous en aurons perdu l'usage.
Souvenons-nous de l'excellente réflexion de saint
Augusiin , qui seule, bien médiiée , vaut tout un
discours: que , pour mourir chrétiennement , il ne
suffit pas , lorsque la mort approche , de penser à la
mort , ni même de se préparer à la mort , mais qu il
faut y avoir pensé et s'y être préparé: pourquoi?
parce que Jésus-Christ, dont toutes les paroles sont
autant d'oracles , et qui sait renfermer dans un mot
les plus profonds mystères du salut , ne nous a pas
dit : Préparez-vous alors ; mais : Soyez prêts: Estote
parati (i). D'où je tire cette terrible conclusion ,
qu'il y a un temps où l'on peut se préparer à la mort
et être réprouvé de Dieu. Ainsi en arriva-t-il à ces
mêmes vierges , j'entends ces vierges folles dont je
vous ai déjà proposé l'exemple ; elles se préparèrent ;
elles coururent chercher de l'huile pour remplir leurs
lampes, mais trop tard; l'époux étoit entré dans la
salle, et elles en trouvèrent, à leur retour, la porie
fermée. Combien de mourans que Dieu réprouve
lors même qu'ils se préparent , et dont l'actuelle
préparation , par un juste jugement du ciel, n'em-
pêche pas l'éternelle damnation ; parce qu'au lieu
d'une préparation entière et consommée , ce n'est
qu'une préparation imparfaite et commencée ? Ils
s'éveillent de leur assoupissement , ils prennent en
main la lampe de la foi , l'onction de la charité leur
manque , et ils s'empressent , ils s'inquiètent , ils
s'agitent; mais l'époux cependant avance , la mort
les enlève , la porte de la miséricorde leur est fer-
(1) Luc. 12.
4l4 SUR LÀ PRÉPARATION
niée , et Dieu leur déclare qu'il ne les connoît pas.
Soyons donc prêts , mes chers auditeurs , et tou-
jours prêts: Estotc porati ; et que cette préparation
ne consiste point seulement en des projets vagues et
sans fruit, à quoi se termine souvent toute la dispo-
sition que nous apportons à la mort; mais en des ac-
tions et des eiïets, en de sérieux examens , en de fré-
quentes confessions , en de ferventes communions ,
en de saintes retraites, en d'utiles lectures, dans les
aumônes , dans les prières , dans tous les exercices de
la piété chrétienne ; car , sans cela , tout le reste n'est
qu'illusion. Ne nous fions point à la vigilance des au-
tres , et , dans une afl'aire où il s agit de nous-mêmes,
ne comptons , pour y veiller , que sur nous-mêmes.
Dieu nous a donné des pasteurs , dit 1 apôtre saint
Paul , qui veillent sur nous , comme étant responsa-
bles de notre salut; mais, après tout, nous sommes
nos premiers pasteurs , et , en bien des rencontres ,
nos uniques pasteurs; et toute la vigilance des pas-
teurs de l'Eglise ne nous garantira pas des périls de la
mort , si elle n'est accompagnée et soutenue de la nô-
tre ; s'ils nous refusent leurs soins et qu'ils nous lais-
sent périr, ils rendront compte à Dieu de notre perte,
mais nous n'en serons pas moins perdus; la rigou-
reuse justice que Dieu exercera sur eux , pour nous
avoir abandonnés , ne diminuera rien de celle qu'il
exercera sur nous pour nous être abandonnés nous-
mêmes : car , si Dieu les a menacés , en leur confiant
nos âmes , de les leur redemander : Sanguinem au-
tem ejus de manu tuâ requiram (1) , je puis bien
(i) Ezech. 33.
A LA MORT. 4l5
vous appliquer la même menace , et vous dire, de la
part de Dieu , qu'il vous redemandera vous-mêmes
à vous-mêmes , puisqu'il vous a spécialementchargés
de vous-mêmes : Animam autem tuam de manu tuâ
reguiram.
Mais , quelle est la pratique de celte vigilance si
nécessaire ? Je la réduis à trois points , qui compren-
nent en abrégé toute la morale de l'évangile , et qui
sont comme les principes fondamentaux de toute
notre conduite à l'égard delà mort. Premièrement,
se tenir toujours dans l'état où l'on voudroit mourir,
du moins , n'être jamais dans un état où l'on auroit
horreur de mourir : et la raison est qu'on peut mourir
partout et à chaque instant. Or, prenant cette règle ,
et sans sortir de cette assemblée, m'adressant à vous
mes chers auditeurs , si je vous demandois : Etes-
vous prêts? qu'auriez-vous à me répondre? Mais,
ce que je ne puis ici vous demandera chacun en par-
ticulier, vous pouvez, chacun en particulier, vous
le demander à vous-mêmes : Voudrois-je mourir
dans cette habitude criminelle , et porter au tribunal
de Dieu tant de péchés qu'elle m'a fait commettre,
et qu'elle me fait commettre tous les jours? voudrois-
je mourir avec ce ressentiment que je conserve dans
mon cœur , et qui m'entretient dans une division dont
Dieu est oiîensé et le monde même scandalisé? vou-
drois-je mourir redevable au prochain de telle et telle
injustice que ma conscience me reproche , et sur quoi
je ne puis attendre de la part de Dieu nulle rémis-
sion , tant que je pourrai la réparer et que je ne la ré-
parerai pas ? Le voulez- vous ea effet, mon cher
4l6 SUR LA PRÉPARATION
frère , voulez-vous , dis-je , mourir de la sorte ? mais ,
si vous ne le voulez pas, il faut donc sortir de cet état,
et au plus tôt : car vous y pouvez mourir autant de
fois que vous y restez de momens , puisqu'il n'y a
pas un moment où vous ne soyez exposés au coup de
la mort.
Secondement , faire toutes ses actions en vue de la
mort, c'est-à-dire , agir en tout comme l'on voudroit
l'avoir fait à la mort; pour cela, ne rien entrepren-
dre, ne rien exécuter, n'arrêter, ne régler rien
touchent l'emploi de la journée, qu'auparavant et en
esprit on ne se soit mis au lit de la mort , et qu'on
n'ait Lien pensé devant Dieu ce qu'alors on jugera de
cette affaire où l'on se sera embarqué , de ce dessein
qu'on aura formé , de ces moyens qu'on aura pris
pour y réussir ; ce qu'on approuvera , ce qu'on blâ-
mera , ce qui consolera , ce qui affligera; comment
on souhaitera de s'être comporté dans cette occasion ,
d'avoir parlé dans cette conversation , d'avoir rempli
cette charge, cette commission, de s'être acquitté
de ses exercices de pénitence, de charité, de reli-
gion. Prévenu de ces idées, on n'estime rien , on ne
veut rien , on ne dit rien , on ne fait rien qui ne soit
selon la loi de Dieu; et tout ce qu'on estime, c est
en chrétien qu'on l'estime ; tout ce qu'on veut ,
c'esten chrétien qu'on le veut ; tout ce qu'on dit , c'est
en chrétien qu'on le dit ; tout ce qu'on fait , c'est
en chrétien et avec zèle, avec ferveur, qu'on le fait.
Troisièmement , rentrer souvent en soi-même ,
s'examiner souvent soi-même pour se bien connoî-
tre : et qu'est-ce que j'appelle se bien connoître ?
c'est
A LA MORT. 4l7
c'est connoître toutes ses obligations , tout le bien
qu'on doit pratiquer et qu'on ne pratique pas, tout
le mal qu'on doit éviter et qu'on n'évite pas , à quoi
l'on doit prendre garde dans la condition où l'on est ,
les obstacles qu'on y trouve ou les avantages pour le
salut , avec quels progrès on y avance , où à quels
égaremens on y est sujet. Avoir pour cette re-
cherche si solide et si importante des temps mar-
qués dans l'année , dans le mois , dans la semaine;
méditer sur cela , délibérer, former ses résolutions,
pleurer le passé, assurer 1 avenir, et prendre sans
cesse une ardeur toute nouvelle. C'est ainsi que notre
crainte , selon l'expression du Prophète royal , de-
vient notre plus ferme appui , parce qu'elle sert à
exciter notre vigilance : Posuisti firmamentum ejus
formidincm (i). Telle étoit la crainte des saints et le
fruit qu'ils en retiroient. Tous les jours de leur vie,
non-seulement ils envisageoient la mort , non-seu-
lement ils veilloient pour se disposer à la mort,
mais ils apprenoient la science de la mort : com-
ment ? en se faisant de la vie même comme un
apprentissage et un exercice de la mort ; et c'est
ce qui me reste à vous expliquer dans la troisième
partie.
TROISIÈME PARTIE.
Se faire de la vie même comme un apprentissage
de la mort, et par cet apprentissage de la mort ap-
prendre en effet et se former à mourir, n'est-ce
pas non-seulement un paradoxe , mais une contra-
(1) Ps. 83.
TOME III. J27
4l8 SUR LA PRÉPARATION
diction ? Car , sans prétendre subtiliser dans une
matière aussi solide que celle-ci , tout apprentissage
suppose deux conditions , savoir : un fréquent exer-
cice de la même chose , et le pouvoir de la recom-
mencer tout de nouveau et de la rectifier quand une
fois on n'y a pas réussi. Or , de ces deux conditions,
ni l'une ni l'autre ne se trouve dans la mort , puis-
qu'on ne meurt qu'une fois , et qu'après la mort ,
soit qu'elle ait été sainte ou criminelle , il n'y a plus
de retour. Ce qui a fait dire à saint Augustin que ,
de toutes les fautes , les plus irréparables sont celles
que l'on commet à la mort. Cependant, chrétiens,
c'est la maxime de tous les Pères de l'Eglise ,
qu'on peut apprendre à mourir , et que cette science
est la plus éminente de toutes les sciences après la
science de Dieu , si toutefois elle peut être distin-
guée de la science de Dieu. Il y a , disent-ils , un
apprentissage pour la mort , et c'est dans cet appren-
tissage que les saints se sont formés : tout leur soin
pendant la vie a été d'étudier la mort ; et comme il
est naturel de faire parfaitement ce que l'on sait ,
et ce que l'on a même pratiqué par un long usage,
ils sont morts en saints , parce qu'ils possédoient
excellemment la science de la mort.
Or , il ne tient qu'à nous de les imiter. Car , voici
trois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux ,
et que nous devons tous nous appliquer à nous-
mêmes. La première : nous mourons tous les jours ,
selon la parole du Saint-Esprit; il nous est donc
aisé d'apprendre à mourir. La seconde : toutes les
créatures qui nous environnent nous apprennent
A LA MORT. 4*9
actuellement , ou , pour mieux dire , nous forment
à mourir ; notre ignorance est donc sans excuse ,
si nous ne savons pas mourir. La troisième : la vie
chrétienne à quoi Dieu nous a appelés > est , pour
ainsi parler , une continuelle pratique de la mort \
nous sommes donc bien coupables de n'être pas plus
versés et plus expérimentés dans 1 art de la mort»
Les conséquences sont évidentes , et je vais vous
faire convenir des principes.
Non , chrétiens , il n'est pas vrai dans un sens que
nous ne mourons qu'une fois, Nous mourons à toute
heure ; et à toute heure nous pouvons , je ne dis pas
seulement sans crime, mais avec mérite, mourir
volontairement et librement. En effet , quand Dieu
menaça le premier homme qu'il mourroit dès qu'il
auroit désobéi : In quâcumijue die comederis 3 mort a
morieris ( 1 ) , l'arrêt , selon la remarque de saint
Irénée , s'exécuta dans Adam au moment qu'il eut
violé le précepte du Seigneur. Autrement , ajoute
le même saint , Dieu auroit été peu efficace et peu
sincère dans le jugement qu'il avoit prononcé. Car
il n'avoit pas dit au premier homme: Tu mourras un
jour, tu mourras dans un certain temps, tu mourras
après avoir vécu tant d'années et tant de siècles ;
mais il lui avoit dit absolument : tu mourras au
jour même et dans l'instant que tu auras péché : In
quâcumque die. Et c'est ainsi que la chose s'accom-
plit. Dès-lors Adam , en punition de sa désobéis-
sance , devint sujet à toutes sortes d'infirmités : dès-
lors il sentit affoiblir son tempérament , et son corps
(1) Gènes. 2,
27.
^20 SUR LA PRÉPARATION
dégradé , si je l'ose dire , du privilège de l'inno-
cence , commença à déchoir , et par conséquent à
mourir. Or, ce qui se vérifia dans Adam , se vérifie
également dans nous , et les païens mêmes l'ont bien
reconnu. Nous nous trompons , disoit un de leurs
sages , et notre erreur est d'envisager toujours la
mort comme future : In hoc fallimur , cjubd mortem
prospicimus (i). Bien loin que cela soit , une grande
partie de la mort est déjà passée pour nous: Magna
pars ejus jam prœteriit : et nous devons faire état
qu'elle lient sous son domaine tout ce qui s'est écoulé
jusqu'à présent de notre vie : Et quidquid œtatis
re/rù est , mors tenet. Mais saint Paul l'a dit encore
plus expressément, et la parole de cet apôtre doit
élre ici dune toute autre autorité : Quoiidiè morior
per vestram gloriam , fratres (2) ; Il n'y a point de
jour, mes frères, écrivoit-il aux Corinthiens, que
je ne meure ; et la gloire que je reçois de vous fait
qu'il n'y a point de jour que je ne meure avec joie
et avec plaisir.
Or , supposé que nous mourions tous les jours ,
pouvons -nous dire qu'il est difficile d'apprendre à
mourir : et puisqu'à tous momens nous mourons par
nécessité , qui nous empêche de nous accoutumer à
mourir par choix et par volonté? J'avoue, poursuit
saint Augustin, enchérissant sur cette pensée, que
nos yeux sont comme enchantés par la vue des choses
présentes : mais s'il y a un charme dans nos yeux ,
nous en devons chercher le remède dans nos esprits;
et le remède est de bien comprendre que ce corps ,
(1) Seuec. — (2) 1. Cor. 1S.
A LÀ MORT. 421
qui nous paroît vivant , est en effet un corps qui se
détruit et un corps mourant : Fascinntio est in visu ,
sed remedium in intcllectu : vides viventem, cogita
morientem. Ces paroles sont pleines de force et
d'énergie : Vous vivez , dit saint Augustin , mak le
même principe qui vous fait vivre est celui qui vous
fait mourir ; et quoique vos sens vous disent le con-
traire, c'est à votre raison de les corriger , en vous
remontrant à vous-mêmes que cette vie, qui vous
semble vie, n est qu'un commencement et un pro-
grès de mort : Vides viventem , cogita morientem.
Mais encore , ajoute saint Augustin , qui nous en-
seignera à mourir , et à quelle école irons-nous pour
apprendre cette incomparable leçon ? Qui nous l'en-
seignera, chrétiens? toutes les créatures de l'univers,
et surtout celles par qui nous subsistons même et
nous vivons. Car ne sortons point d'abord hors de
nous-mêmes , mes frères , dit l'Apôtre : c est dans
nous-mêmes que nous trouvons toutes les preuves
d'une mort certaine. Nous n'avons qu'à nous inter-
roger nous-mêmes : tout ce qu'il y a dans nous nous
dira d'une voix secrète , mais unanime , qu'il faut
mourir; et quoi que nous puissions opposer en notre
faveur , nous n'aurons jamais d'autre réponse que
celle-là : il faut mourir. Tu es riche et dans l'opu-
lence ; mais il faut mourir. Tu as du crédit et de
la réputation ; mais il faut mourir. Tu es jeune , et
en état de goûter les délices de la vie; mais il faut
mourir. Tu es l'idole du monde ; mais il faut mourir.
Voilà le seul langage que nous entendons : pourquoi ?
parce que Dieu , en nous créant , a gravé dans le
^22 SUR LA PRÉPARATION
fond de notre être cette réponse générale que nous
font tous les élémens qui nous composent , et qui ,
en se détruisant les uns les autres , nous détruisent
nous-mêmes avec eux. Ne nous contentons pas de
cel», mais regardons autour de nous : je disque
toutes les créatures qui nous environnent , et qui
servent à notre entretien , non-seulement nous an-
noncent la mort , mais nous forment actuellement
et nous exercent à mourir. Comment cela ? en nous
quittant, en se séparant de nous, en cessant d'être
à nous : ce qui déjà , comme l'observe ingénieuse-
ment saint Augustin , est un véritable exercice de la
mort. Car , à combien de choses pouvons-nous dire
que nous sommes déjà morts , et que nous mourons
sans cesse ? les plaisirs de la jeunesse ne sont plus
pour nous , et nous ne sommes plus pour eux ; la
joie d'hier n'est plus aujourd'hui , et nous sommes
moris pour elle ; les honneurs qu'on nous a rendus
autrefois ne sont plus rien , et l'oubli , qui lui-même
est une espèce de mort , les a anéantis dans la mé-
moire des hommes ; et , comme ces honneurs et ces
plaisirs nous ont déjà quittés , tout le reste , je ne
dis pas nous quittera , mais nous quitte à mesure
que nous en usons. Or , n'est-ce donc pas un aveu-
glement bien grossier que le nôtre , si , par tant
d'essais et tant d'épreuves de la mort , nous ne par-
venons pas à acquérir la science de la mort?
Mais le grand et essentiel engagement que nous
avons à cette science pratique et à cet exercice de la
mort , c'est la profession du christianisme où Dieu
nous a appelés , puisque , selon toutes les règles de
A LA MORT. 423
l'Ecriture , la vie chrétienne n'est rien , à pro-
prement parler , qu'une continuelle mort. Et voilà
pourquoi saint Paul , qui comprenoit admirablement
cette vérité , ne donnoit point aux premiers fidèles
d'autre idée de ce qu'ils étoienl que celle-ci : Mortui
estis , et vita vestra abscondita est cum Christo in
Dca (1); Vous êtes morts , et votre vie est cachée
avec Jésus- Christ en Dieu : Consepulti estis cum
Christo pcr baptismum in mortem (2); Vous êtes
ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême , qui est
pour vous un sacrement et un mystère de mort : ce
qui se doit entendre , ajoute saint Chrysoslôme 9
non pas dans un sens figuré , mais à la lettre et dans
la rigueur des ternies. Car , à quoi vont toutes les
maximes de la vie chrétienne , sinon à détacher l'ame
du corps , c'est-à-dire , à la détacher des plaisirs du
corps , à la détacher des sensualités du corps , à la
détacher de la servitude et de l'esclavage du corps?
Or , détacher l'ame du corps , qu'est-ce autre chose
que lui apprendre à mourir ? Porrà secernere ani-
mant à corpore , auid aliud est quàm emori dis-
cere (3) .p Dégageons-nous , disoit un païen , de cet
attachement honteux qui assujettit en nous l'esprit à
la chair , et par là , nous nous accoutumerons à
mourir : Disjungamus nos à corporibus > et sic con-
suescamus mori (4)« Mais ce que les philosophes
disoient inutilement , quoique magnifiquement ,
notre religion nous fait une loi de l'exécuter sainte-
ment et généreusement : car elle nous détache de
nos corps par la mortification ; et en nous détachant
(1) Coloss. 3. — (2) Rom. 6. — (3) Cluys. — (4) Senec.
^4 SUR LA PRÉPARATION
de nos corps , elle nous fait entrer dans la pratique
de cette mort en quoi consiste le mérite de la vie.
Suivons donc , mes chers auditeurs , le mouve-
ment et l'attrait de son esprit. Détachons -nous de
ce corps que l'Ecriture appelle si souvent corps de
péché , et n'attendons pas que la mort nous en dé-
pouille par force , puisqu'il est en notre pouvoir de
nous en dépouiller nous-mêmes par vertu. Une aine
qui ne renonce à son corps que dans l'instant de la
mort , est une ame indigne de Dieu. Vous demandez
des pratiques pour bien mourir ; en voici une , sans
laquelle j'ose dire que toutes les autres sont vaines
et chimériques. Détachez votre ame de tout ce que
vous aimez hors de Dieu : voilà , en deux mots , la
science de la mort. Prévenez par une mortification
volontaire les opérations violentes et douloureuses
de la mort. La mort vous ôtera l'usage des sens ;
faites - les mourir par avance , en leur retranchant
tout ce qui peut déplaire à Dieu : liberté des paroles,
curiosité des regards , délicatesse du goût. La mort
vous enlèvera vos biens ; quittez-les dès maintenant
d'esprit et de cœur. Bien loin d'avoir cette soif in-
satiable d'amasser , d'accumuler trésors sur trésors ,
faites - vous , selon Dieu , une sainte gloire de les
distribuer. Bien loin d'envier ce que vous n avez
pas. donnez sans peine et avec joie ce que vous
possédez. La mort vous séparera de vos amis; faites
de bonne heure avec eux un divorce chrétien , et
renoncez à ces sociétés libertines , à ces conversa-
tions dangereuses , à ces engngemens tendres , à ces
commerces suspects. Ne réservez rien , et souvenez-
A LA MORT. 4-5
vous de la belle pensée de l'abbé Rupert , que la
mortification , pour faire l'office de la mort et pour
en avoir les qualités , doit être absolue et univer-
selle : que comme on ne dit point qu'un homme soit
mort pour avoir perdu , ou la parole , ou la vue ,
mais que pour cela , il faut qu'il soit privé de toute
action et de tout sentiment ; aussi ne dit-on pas
qu'un chrétien soit mortifié pour avoir réprimé
quelqu'un de ses appétits sensuels, s'il ne les a ré-
primés tous , et s'il ne les a tous soumis à Dieu.
Quand il vous arrivera des disgrâces , des afflictions ,
des calamités , des pertes , dites à Dieu , en vous
élevant au-dessus de vous-mêmes par l'esprit de la
foi : Soyez béni , Seigneur ; autant est-ce pour moi
d'anticipé sur ce qu'il auroit fallu faire à la mort. Ce
que vous m'ôtez , elle me l'auroit ôié , et c'est un
tribut que je lui aurois dû payer ; mais m'en voilà
heureusement quitte. J'aurois tenu par là au monde ,
mais vous avez rompu mes liens; et par votre infinie
miséricorde , vous avez si bien ménagé les choses ,
que pour peu que je réponde à vos desseins , la
mort n'aura plus rien d'affreux pour moi.
Si vous êtes , mes chers auditeurs , dans ces dis-
positions, encore une fois, rendez - en giâces au
ciel 3 car c'est être préparé à la mort. Et ne me
répondez point qu'une telle vie est une vie triste.
Qu'elle le soit , j'y consens : mais cette vie triste est
suivie d'une mort pleine de consolation , et surtout
d'une mort de prédestiné. Or , une mort sainte est
un avantage que nous ne pouvons assez priser , ni
acheter trop cher. Je vais plus loin , et je prétends
426 SUR LA PRÉPARATION A LA MORT.
même que , tout compensé , la vie d'un chrétien
mort au monde et à tout ce qui pourroit l'attacher
dans le monde , est mille fois plus tranquille , et par
conséquent plus heureuse que celle de ces mondains
si vifs pour le monde , et qui craignent tant d'en
sortir et de le perdre. Cette seule pensée : Rien ne
m'arrête , et je suis prêt à partir dès qu'il plaira à
Dieu de m 'appeler , est pour une ame le plus doux
repos et le bonheur le plus solide. Mais vivre de
la sorte , c'est ne pas vivre , ou c'est vivre comme
si l'on ne vivoit pas : ah ! chrétiens , n'est-ce pas
aussi ce que demandoit l'Apôtre aux premiers fidèles ?
et ce que je dois vous demander à vous-mêmes ? Re-
liquum est ut qui utuntur hoc mundo , tanquàm
non utantur (1). Mes frères , usez du monde comme
si vous n'en usiez pas ; c'est-à-dire , vivez comme
si vous ne viviez pas ; vivez sans aimer la vie , ni
tous les biens de la vie ; vivez à Dieu , vivez pour
Dieu , vivez en Dieu , afin de vivre éternellement
dans la gloire avec Dieu. Je vous le souhaite , etc.
(0 1. Cor. 7.
SERMON
POUR LE
VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR L'ELOIGNEMENT DE DIEU,
ET LE RETOUR A DIEU.
Haec cîim dixisset, voce magna clamavit : Lazare, venl
foras : et statim prodiit qui fuerat inortuus.
Ayant parlé de la sorte , il cria à haute voix: Lazare,
sortez : et à l'heure même le mort sortit du tombeau. En saint
Jean, chap. 1 1.
Sire,
'^u and le Sauveur du monde ressuscita la fille du
prince de la synagogue , il ne prononça pas une pa-
role , et il se contenta de lui prendre la main et de
la relever : Tenuit manum ejus , et surrexit pucl-
la (i). Quand il ressuscita le fils de la veuve de
Naïm , il parla , et parla en maître : Adolescens ,
tibi dico , surge (2) ; Jeune homme , levez-vous ,
je vous le commande; et le mort aussitôt lui obéit:
Et reseditqui erat mortuus (3). Mais pour ressusci-
ter Lazare, que fait-il? non-seulement il parle , mais
il crie à haute voix , il prie son Père de l'exaucer , il
pleure , il fre'mit, il s émeut : Clamavit , lacrymatus
est, infremuit 9 turbavit scipsum (4). Nenousélon-
(1) Malth. 9. — (2) Luc. 7.— (3) Ibid.— (4) Joan. 11.
4-i8 SUR l'éloignement de dieu,
nons pas , chrétiens , de la différence de ces trois
résurrections: en voici , dans la pensée de saint Au-
gustin tout le mystère. La fille du prince de la syna-
gogue venoit d'expirer; elle avoit encore , pour ainsi
dire , son ame sur ses lèvres : lui rendre la vie ,
c'étoit , ce semble , un miracle facile à Jésus-Christ;
aussi ne lui en coûta-t-il que de le vouloir. Le fils
de la veuve de Naïm n'étoil pas seulement mort ,
mais sur le point d'être inhumé ; car on le portoit
en terre , et l'on faisoit actuellement la cérémonie
des funérailles : le ressusciter , c'éloit l'effet d'un
pouvoir plus absolu ; et voilà pourquoi le Sauveur
des hommes usa de commandement. Mais Lazare
étoit déjà dans le tombeau , et il y étoit depuis
quatre jours : faire revivre un mort de quatre
jours , ce devoit être le chef-d'œuvre et comme un
dernier effort de la toute-puissance du Fils de Dieu.
Or, toutes ces figures , mes frères , dit saint Au-
gustin , nous marquent de grandes vérités; et ces
résurrections visibles , si nous en savons pénétrer le
secret, sont autant de règles que Dieu nous propose
pour une autre résurrection intérieure et invisible ,
mais bien plus importante , qui est la conversion de
nos âmes. Rendons-nous donc attentifs , pour com-
prendre aujourd'hui ce que Dieu veut nous enseigner.
X?rappons à la porte afin qu'on nous ouvre : Omnia
ista innuunt nobis aliquid ; intentos nos volunt ; ut
pulsemus , hortantur (i). Et pour obtenir les lu-
mières du Saint-Esprit , à qui seul il appartient de
nous donner l'intelligence de notre évangile, ini-
(i) August.
ET LE RETOUR A DIEU. 4^9
plorons le secours de la mère de Dieu , en lui disant;
Ave , Maria.
Il est évident, chrétiens, qu'outre la première
vue que se proposa Jésus-Christ en ressuscitant La-
zare, et qui fut de donner aux Juifs une preuve écla-
tante et convaincante de sa divinité , il eut encore des-
sein de nous marquer, dans toutes les circonstances
de ce miracle, les déplorables suites du péché, et
les merveilleux effets de la grâce : les déplorables
suites du péché , pour nous en donner de l'horreur,
et les merveilleux effets de la grâce, pour réveiller
notre confiance et pour exciter en nous le zèle de
notre sanctification. En effet , m'attachant à mon
évangile , et, selon l'interprétation de S. Augustin ,
le prenant dans un sens moral sans m'écarter en
rien du sens historique , j'y découvre deux choses
très-utiles pour notre commune instruction , et qui
vont partager ce discours, savoir, l'état d'un juste qui
se pervertit , et l'état d'un pécheur qui se convertit:
l'état d'un juste qui se pervertit, représenté dans la
mort de Lazare ; et l'état d'un pécheur qui se con-
vertit, figuré dans sa résurrection. L'un et l'autre ,
comme vous le verrez, est si naturellement exprimé ,
que tout ce que nous dirons de Lazare , ou mourant
et mort , ou rentrant dans la vie et ressuscité, vous
instruira des vérités les plus essentielles qui regardent
ou notre éloignement de Dieu , ou notre retour à
Dieu. Venez donc , justes et pécheurs : venez , justes ,
et reconnoissez-vous dans ce tableau , qui , sous la
figure d'un mort ami de Jésus-Christ , doit vous faire
43o SUR l'éloignement de dieu,
craindre souverainement la mort d'une ame par îe
péché; venez, pécheurs , et contemplez-vous dans
ce même tableau , qui , sous la figure d'un mort de
quatre jours ressuscité , doit , si vous voulez profiter
de la parole que je vous prêche , vous faire , non-seu-
lement désirer , mais espérer la résurrection de votre
ame par la grâce; venez, justes, et vous apprendrez
quelles démarches conduisent, même les amis de
Dieu, à l'état de perdition: ce sera la première partie;
venez, pécheurs > et vous apprendrez par quelles
voies vous devez marcher , pour parvenir à une so-
lide et véritable conversion : ce sera la seconde partie.
Heureux , si je puis engager par là les uns à ne pas
déchoir de leur état de justice, et les autres à sortir
de 1 état de leur péché.
première partie.
Quoique l'homme , depuis sa chute , ait une pente
naturelle , et par conséquent une malheureuse faci-
lité à se pervertir, il est néanmoins vrai , et l'expé-
rience nous le démontre , que, dans le cours ordi-
naire , il ne se pervertit jamais tout à coup , mais par
degrés ; c'est peu à peu , et d'une manière souvent
imperceptible, que son désordre va toujours croissant;
et le Saint-Esprit ne pouvoit nous mettre devant les
yeux une plus sensible image de ce funeste progrès,
qu'en nous proposant l'exemple de Lazare: car, ce
n'est pas sans mystère que ce même Lazare , qui, par
une disposition particulière de Dieu , devoit être la
figure du pécheur , nous est représenté par l'évan-
gile en cinq diilérens états. Premièrement , comme
ET LE RETOUR A DIEU. 43 1
malade et dans une extrême langueur : Erat quidam
ianguens Lazarus (i) ; secondement, comme as-
soupi et dans un sommeil léthargique : Lazarus ami-
eus noster dormit (2) ; en troisième lieu , comme
mort et sans aucun sentiment de vie : Lazarus mor-
tuus est (3) ; ensuite , comme enseveli , et même de-
puis quatre jours : Quatriduanus est (4) ; enfin ,
comme infect et sentant déjà mauvais : Domine ,jam
Jœtet (5). Or , quelle idée plus juste peut-on se former
du malheur d'une ame qui, séduite par la passion
et entraînée par le charme du monde , vient insensi-
blement à se corrompre, et qui d'abord, n'a point
d'autre marque de son dérèglement qu'une certaine
langueur dans le service de Dieu ; qui , de là , tombe
dans une espèce de léthargie et dans un profond as-
soupissement sur tout ce qui regarde ses devoirs et
l'affaire de son salut; qui , bientôt après , perd la vie
de la grâce par le péché ; qui , par de fréquentes re-
chutes , s'ensevelit , pour ainsi dire , dans l'habitude
du crime ; et, afin que l'application soit entière , qui ,
corrompue elle-même et dans ses maximes , et dans
ses mœurs, répand encore au dehors une contagion
mortelle , et infecte les autres de son mauvais exem-
ple? JN'est-ce pas ainsi que s'accomplit tous les jours
ce mystère d'iniquité , et que l'on descend , sans y
prendre garde , jusqu'au fond de l'abîme? Ecoutez-
moi , et ne perdez rien d'une moralité aussi chré-
tienne que celle-là.
Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la
mort de l'ame, c'est la langueur : Erat quidam lan-
(1) Joan. 11. — (2) Ilid. — (3) lbid. — (4) Ibid. — (5) Ibid*
432 SUR l'éloignlment de dieu,
guens. Non pas , reprend saint Bernard, et remar-
quez ceci , non pas celte langueur de charité dont
l'Epouse des cantiques se faisoitun mérite auprès de
son divin Epoux , quand elle disoit aux filles de Jé-
rusalem: Àdjuro vos , si inveneritis dilectum meum ,
ut nuutietis ei quia amore langueo ( i ) ; Je vous con-
jure , si vous trouvez mon bien aimé , de lui dire
que je languis d'amour pour lui : car , languir
d'amour pour Dieu , ce n'est point un état imparfait ,
puisqu'au contraire c'est la perfection même. Non
pas encore cette langueur involontaire et d'aridité
dont se plaignoit David, lorsque, touché du senti-
ment de sa misère , il disoit à Dieu : Anima mea sicut
terra sine aquâ tibi (2) ; Mon ame , Seigneur , est
devant vous comme une terre sèche et aride : car ,
cette sécheresse intérieure qui alïligeoit le saint roi ,
pouvoit être une épreuve de Dieu , et une épreuve
rigoureuse , sans être un désordre qu'il eût à se re-
procher. Quand donc je dis langueur dans le service
de Dieu , je conçois , et vous devez concevoir avec
moi une langueur d'infidélité , une langueur qu'on
ne peut imputer qu'à soi-même , et dont l'effet ordi-
naire est que , peu à peu , l'on se relâche de cette ré-
gularité qui entretenoit la ferveur ; qu'on se rebute
de ses devoirs , qu'on s'ennuie de la dévotion , qu'on
abandonne la prière , qu'on quitte l'usage des sacre-
mens, qu'on se dégoûie de la parole de Dieu, qu'on
a horreur des pratiques de la pénitence , que les
obligations les plus communes de la religion devien-
nent pesantes et onéreuses , qu'on s'en dispense
(1) Cant. 6. — (a) Psal. 14a,
aisément »
ET LE RETOUR A DIEU. 4^3
aisément, qu'on ne s'en acquitte que très-négligem-
ment , en tin mot , qu'on ne sert plus Dieu en es-
prit , mais comme par cérémonie , l'honorant des
lèvres et non du ccenr: Popuïus hic labiis me ho-
norât (i); car voilà le portrait que saint Bernard
faisoit autrefois de cette langueur spirituelle ; et Dieu
veuille que notre expérience ne nous ait jamais fait
sentir, ce qu'un sage discernement et l'esprit de Dieu
lui en avoient fait connoître.
De vous dire , chrétiens , que cette langueur est
un état injurieux à Dieu , c'est sur quoi il seroit inu-
tile de m'étendre , puisque vous le comprenez assez
de vous-mêmes , et que Dieu s'en est si hautement
déclaré dans l'Ecriture : car pourquoi , dans i an-
cienne loi , Dieu rejetoit-il expressément les victimes
qui paroissoient languissantes, lorsqu'on les condui-
soit au sacrifice pour lui être immolées, sinon , dit
saint Chrysoslôme, parce que la victime qu'on of-
froitau Seigneur représentoit l'ame chrétienne , dont
la vive et ardente piété devoit être le véritable sa-
crifice de la loi de grâce; et qu'en effet rien n'est
plus indigne de Dieu qu'une ame lâche , qui n'est
plus touchée ni de la vue de ses perfections , ni delà
reconnoissance de ses bienfaits, ni de la terreur de
ses jugemens, ni à? zèle et d'amour pour lui? Vous
me demandez, disoit-il aux Israélites, en quoi vous
me déshonorez ; et moi je vous réponds : En ce
que vous ne me présentez que des hosties méprisa-
bles ; en ce que vous n'offrez sur mon autel que ce
qu'il y a dans vos troupeaux de malade et de lan-
(1) Isaï. 29.
TOME III. .28
4^4 sur l'éloignement de dieu ,
guissant : Dixistis : in quo despcximus nomen tuum ?
Si ojferatis claudum et languidum , nonne malum
est (i).p Or, ce que Dieu leur disoit, il nous le dit
à nous-mêmes. Pour toutes les choses du monde ,
vous êtes vifs etagissans ; mais pour moi , vous n'avez
que de l'indifférence et de la froideur; s'il s'agit de
vos affaires temporelles , de vos intérêts , de votre
fortune , c'est là que tout votre feu se réveille et que
vous redoublez vos soins ; mais s'agit-il de ma gloire ?
s'agit-il d'accomplir un devoir chrétien , de m'adres-
ser une prière , d'assister au mystère redoutable de
mes autels, d'examiner le fond de vos consciences ,
de méditer ma loi et de l'observer, d'écouter ma pa-
role et d'en profiter ? ce n'est alors que tiédeur et
que négligence. Allez , mondains , allez chercher
un Dieu qui puisse agréer votre culte et qui s'en
tienne honoré ; mais , de ma part n'attendez que de
justes reproches et de rigoureux châlimens. Langueur
non moins pernicieuse à 1 homme qu'elle est inju-
rieuse à Dieu ; et cela comment ? par mille raisons :
parce que c'est une espèce de maladie que les re-
mèdes les plus efficaces peuvent à peine guérir; par-
ce que, dans la pratique, cette guérison est en effet
aussi rare que difficile ; parce qu'on voit bien plus
d'impies se convertir de bonne foi , que d'ames tièdes
reprendre un esprit de ferveur ; parce que les con-
séquences de ce mal sont encore plus funestes que
le mal même ; parce qu'elles sont d'autant plus à,
craindre qu'on les craint moins , et que souvent on
n'en voit pas même le péril; parce que , sous pré-
(i)Malac. ï.
ET LE RETOUR A DIEU. 435
texte qu'on est exempt de certains vices grossiers,
on vit dans une sécurité trompeuse ; parce que c'est
enfin pour cela que le Saint-Esprit , dans l'Apoca-
lypse , a dit au tiède ces étonnantes paroles : Utinarn
frigidus esses aut caliâus (i) ; Plût au ciel que vous
fussiez ou tout à fait à Dieu , ou tout à fait contre
Dieu ! Mais cette morale me conduiroit trop loin ;
passons à un autre point.
De la langueur, on tombe dans l'assoupissement;
et le passage de l'une à lautre est si naturel , que ,
selon le texte sacré , il est même comme infaillible.
Dans ce premier état d'imperfection que je viens de
marquer, quelque languissante que fût une ame , en-
core n'étoit-elle pas entièrement ni absolument in-
sensible aux mouvemens de la grâce , encore s'hu-
milioit-elle et gémissoit-elle quelquefois de son re-
lâchement , encore étoil-elle quelquefois effrayée de
cette menace : Sed quia tepidus es , incipiam te evo~
mère ex ore meo (2) ; Parce que vous êtes tiède , je
commencerai à vous rejeter ; encore, pour se garan-
tir de ce malheur , écouîoit-elle de temps en temps
la voix de sa conscience ; une prédication solide et
touchante , une remontrance vive et forte , une ma-
ladie , une disgrâce, une affliction, ne laissoientpas
d'avoir encore quelque vertu pour la réveiller et pour
lui inspirer, malgré sa tiédeur , de bons désirs. Mais
dans Pétat dont je parle et que je déplore , on
n'éprouve plus rien de tout cela. Ce qui causoit à
l'ame de saintes frayeurs , n'en cause plus ; ce qui
produisoit des remords , n'en produit plus ; ce qui
(1) Apoc 3. — (2) Ib'ul,
28*
436 SUR l'éloignement de dieu,
excitoit la douleur et la componction , ne se fait plus
même sentir ; ce qui donnait de la confusion , ne fait
plus rougir : pourquoi ? parce que l'assoupissement
est formé. On est encore , quant à l'essentiel , ami de
Dieu , mais on l'est comme Lazare , dont le Sauveur
disoit : Lazarus amicus noster dormit (i). Car , de
même que le sommeil du corps tient toutes les opé-
raiions des sens liées et suspendues, aussi dans ce
désordre où l'ame se trouve, il semble qu'on ait des
yeux pour ne plus voir , et des oreilles pour ne plus
entendre : Ut videntesnon videant > et audientes non
iniclligont (n).
Et voilà , mes chers auditeurs , l'état malheureux
où parurent ces trois disciples que Jésus-Christ avoit
choisis pour raccompagner au jardin , et pour être
témoins de ses derniers sentimens la veille même
de sa passion. Cetadorable Sauveur venoilde les quit-
ter ; et en les quittant il les avoit avertis que l'heure
npprochoit où leur fidélité seroit mise à l'épreuve de
la plus violente tentation. Il leur avoit représenté le
danger pressant où ils étoient , et le scandale que cau-
seroit leur lâcheté s'ils l'abandon noient. Il les avoit
exhortés à se tenir sur leurs gardes et à veiller : Vi-
gilate (3). Ainsi, cils— je , leur avoit-il parlé, pour
les préparer au combat : mais au bout de quelques
momens , il les trouve assoupis et endormis : Et in-
venit eos dormientes (4). Exemple , mais exemple
terrible de ce qui nous arrive tous les jours dans la
conduite du salut. On s'étonne et l'on a raison de
s'éîonner que malgré tous les oracles de la parole de
(■i) Joun. « i. — (2) Luc. 3. — (3) Matth. 24 , etc. — (4) Matth. 26.
ET LE RETOUR A DIEU. 4^1
Dieu , qui nous crient sans cesse : Veillez , tant de
chrétiens, sages d'ailleurs selon le monde, s'endor-
ment néanmoins sur l'essentielle aiFaire de leur éter-
nité : et n'est-il pas en effet comme incompréhen-
sible qu'un homme instruit des principes de sa reli-
gion et qui connoît la nécessité et la difficulté de
se sauver , qui se voit environné de précipices et
d'écueils, qui sait que le monde, pour le perdre ,
lui dresse partout des embûches , que l'ennemi 3
comme un lion rugissant , tourne autour de lui pour
le dévorer, que la mort l'attend comme un voleur
pour le surprendre, qu'il est à la veille d'un juge-
ment sans miséricorde et sur le point d'une éternité
bienheureuse ou malheureuse dont il court tous les
risques , puisse tomber dans un tel assoupissement
et y demeurer ? C'est ce que nous ne concevons pas :
mais nous n'avons de la peine à le concevoir , que
parce que nous ne remontons pas jusques à la source
et aux jugemens de Dieu. Car, il est vrai que Dieu
s'en mêle , et que cet assoupissement dont nous
sommes la principale et première cause, est en même
temps un des effets de sa plus sévère justice. Qui
nous l'apprend? lui-même par ces paroles d'Isaïe ,
trop expresses pour en douter, et trop funestes pour
ne pas trembler : Quoi dam miscuit vohis Dominus
spiritum soporis , clcudet oculos vestros , et pro-
pheias vestros operiei (i) : Parce que le Seigneur a
répandu sur vous un esprit d'assoupissement , c'est-
à-dire, comme l'explique saint Augustin , parce que ,
touché de vos infidélités, il a permis que vous soyez
{}) Isaï. 29.
438 SUR l'éloignement de dieu,
tombés dans l'assoupissement , vos yeux seront fer-
més à la lumière et aux plus claires vérités , et vous
serez sourds à la voix de vos plus zélés prophètes. Ils
vous parleront, el vous ne les entendrez plus; ils
vous reprocheront vos désordres , et vous ne les croi-
rez plus. Or , cela même , reprend saint Chrysos-
tôme , ne s'accomplit pas tout à coup. Comme les
vierges folles de l'évangile , d'un assoupissement lé-
ger par où leur malheur commença, vinrent enfin
à s'endormir tout à fait : Dormitaverunt ornnes , et
dormierunt (i) ; de même en est-il d'un mondain
qui quitte Dieu , et que Dieu délaisse. L'enchante-
ment du siècle , l'éclat de la prospérité , l'amour du
plaisir, la liberté, l'indépendance, l'impunité, tout
cela l'endort peu à peu , jusqu'à le réduire au déplo-
rable état où l'Ecriture nous représente l'infortuné
Jcnas , lorsqu'au milieu de la tempête, tandis que
les autres étoient dans l'effroi, il demeuroit seul
plongé dans un profond sommeil : Et dormi ébat so-
pore gravi (2). Un prédicateur a beau déclamer , un
confesseur a beau conjurer , exhorter , menacer,
après avoir bu ce calice d'assoupissement, et s'en
être comme enivré dans le progrès d'une vie mon-
daine et sensuelle , on ne se réveille plus : Dormiebat
sopore gravi. Et c'est ainsi , lâche chrétien , que vous
devenez tous les jours plus insensible , en buvant ,
selon le langage du même Isaïe, le calice de la co-
lère du Seigneur, et en le buvant jusques au fond 1
Qui bibisti de manu Domini calicem irœ ejus , et
lisque ad fundum calicis soporis bibisti (3).
(1) MattU. 25. — (2) Jouœ. 1. — (3) Isaï. 5i.
ET LE RETOUR A DIEU. 4^9
Le mal peut aller encore plus loin , et il y va. Car ,
cet assoupissement conduit enfin à la mort ; et en
ceci la destinée du pécheur est malheureusement
semblable à celle de ce prince réprouvé dont il est
dit, au livre des juges, que joignant la mort au
sommeil, il périt par un coup du ciel dans le lieu
même qui devoit lui servir d'asile : Qui soporem
morti cousocians , defecit et mortuus est (i). Car,
de s'imaginer alors que la vie de la grâce puisse
long-temps subsister; de se flatter, que ne donnant
presque aucune marque de religion et n'en prati-
quant plus les œuvres, on en puisse conserver l'es-
prit ; de croire qu'on se préservera de cette seconde
mort que cause le péché , sans faire paroîire à l'égard
de Dieu nul signe de vie : abus , chrétiens , et con-
fiance présomptueuse. On meurt donc, et l'on cesse
absolument de vivre pour Dieu : et il n'est plus
seulement vrai de dire : Lazarus dormit , Lazare
dort ; mais il faut ajouter: Lazarus mortuus est (2),
Lazare est mort. Car le péché , j'entends le péchë
mortel , ou la mort de l'ame par le péché , succède
à son assoupissement : une médisance grïève qui
échappe , une haine secrète qu'on nourrit dans le
cœur , un emportement de vengeance qu'on ne ré-
prime pas , une injustice que l'on commet, un désir
criminel à quoi l'on consent, mille antres sortes de
péchés contre lesquels on n'est point en garde ,
achèvent d'étouffer dans l'ame chrétienne cette étin-
celle de vie qui lui restoit. De là ce juste en qui la
grâce produisoit des opérations saintes et méritoires ?
(1) Judic. 4- — (2) Joaa. 11.
44o sur l'éloignement de dieu,
ce juste qui , malgré ses relâchemens avoit encore
l'habitude de la charité , ce juste qui, tout mourant
qu'il étoit, ne laissoit pas d'être encore ami de Dieu
et enfant de Dieu , dépouillé de cette grâce qui l'ani-
moit , n'est plus devant Dieu qu'un triste cadavre
sans action et sans mouvement. Lazarus mortuus
est. Le comble de la désolation , c'est que l'on en
vient souvent là sans le savoir , et que , par un aveu-
glement qu'on ne comprend pas , parce quil n'a
point d'exemple dans la nature , quoique mort selon
Dieu , l'on se croit toujours vivant.
Voilà néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui ne
manque presque jamais d arriver dans le cours d'une
"vie lâche ; et tel fut létal de cet évêque à qui Dieu
clisoit : Scio opéra tua , quia nomen habes qubd
vhas , et mortuus es (i) ; Je sais quelles sont vos
œuvres ; vous passez dans le monde pour un homme
vivant , et vous êtes mort. Comme s'il lui eût dit :
Je sais que vous vous êtes acquis dans le monde une
vaine estime : je sais qu'il y a des hommes trompés
par la fausse apparence de votre vertu : je sais qu'on
vous croit de la probité et de la piété ; mais je sais
aussi que vous n'avez de tout cela que le nom : No-
men habes qubd vivas. Je sais qu'avec tout ce mérite
qui éblouit les yeux , un péché que la passion vous
cache et sur quoi elle vous aveugle , un péché que
vous ignorez , mais dont votre conscience n'est pas
moins chargée, un péché que vous vous dissimulez
à vous-même , donne la mort à votre ame : Nomen
habes qubd vivas , et mortuus es* Or , à combien
(i) Apoc. 3.
ET LE RETOUR A DIEU. 44 *
de mes auditeurs ce reproche ne peut - il pas con-
venir? Combien de chrétiens , réputés justes , ont
en effet tous les dehors d'une vie pure el innocente ,
et sont toutefois comme des sépulcres blanchis,
pleins de corruption el d'iniquité ? Combien de
femmes , prétendues régulières et honnêtes , sont à
couvert de la censure sur un certain honneur du
monde , et dès-là croient avoir accompli toute jus-
tice et être en assurance auprès de Dieu , quoique
mille péchés qu'elles ne comptent pour rien , im-
modesties , luxe , folles dépenses , amour d'elles-
mêmes , dureté envers les pauvres , oisiveté molle ,
jeu sans règle , divertissemens continuels et sans
mesure , soient pour elles autant de principes de
mort ? Combien d'hypocrites dont la vie , sous le
faux éclat de quelques actions saintes et vertueuses ,
n'est qu'un fantôme qui séduit ? el combien d'autres,
trompés par eux-mêmes et ne se connoissant pas ,
prennent pour sainteté , pour vertu, pour religion ,
ce qui , dans l'idée de Dieu, n'est que vanité , n'est
qu'intérêt, n'est qu'imperfection? Tous, autant de
sujets à qui l'on peut dire : Nomen habes qubd vivas ,
et mortuus es. Tous , dans la pensée de saint Augus-
tin , autant de Lazares sur qui il faut que Jésus-Christ
fasse agir sa grâce toute puissante , pour leur rendre
cette vie divine que le péché leur a fait perdre.
Miracle , poursuit ce saint docteur , toujours ac-
compagné , dans l'exécution , de difficultés et d'obs-
tacles ; mais dont les obstables et les difficultés sont
encore bien plus insurmontables quand l'ame , ainsi
morte par le péché , au lieu de recourir prompte-
44^ sur l'éloignement de dieu,
ment à l'auteur de la vie , et de se mettre en état ,
par la pénitence , d'être spirituellement ressuscitée ,
s'ensevelit dans son péché par l'habitude même du
péché. Car voilà jusqu'où l'iniquité se porte ; et , s'il
peut y avoir de l'ordre dans le dérèglement d'une
ame qui se pervertit , voilà l'ordre que le Saint-
Esprit nous y fait remarquer. Ce péché qui , selon:
l'expression du Prophète royal, est comme une fosse
que l'impie s'est creusée , devient un tombeau pour
lui. Ce n'est plus seulement un mort de quatre
jours ; mais , par le délai qu'il apporte à sa conver-
sion , par la tranquillité avec laquelle il demeure
dans la disgrâce de Dieu , c'est peut - être un mort
de quatre années , souvent même de dix , de vingt
années et au-delà. Voulez -vous, mes chers audi-
teurs , que je vous représente en un mot, mais d'une
manière sensible , l'affreux état où il se trouve alors?
Figurez - vous l'état de Lazare dans le tombeau. Il
avoit , dit l'Evangéliste , les pieds et les mains liées ,
le corps enveloppé d'un suaire , serré de bandes ,
sous une pierre d'une énorme grosseur : Ligatus
p "des et manus institis , et faciès illius sudario
état ligata (i). Tel est l'homme du siècle plongé
dans son habitude : mille engagemens le lient et
l'attachent à la créature ; mille embarras de cons-
cience l'enveloppent sans qu'il voie de jour pour en
sortir ; le poids d'une longue habitude l'accable , et
met le comble à son malheur aussi bien qu'à sa ma-
lice. Ah ! mes frères , conclut saint Augustin , qu'il
est difficile à uni homme que le péché tient asservi
(i) Joau. 11.
ET LE RETOUR A DIEU. 44^
de la sorte , de se dégager et de se relever ! Qiiàm
difficile surgit s quein tanta moles consuetudinis
premit ! Si ce n'étoit qu'un simple mort , c'est-à-
dire , un pécheur seulement pécheur , mais sans
attachement à son péché, sans nulle obligation par-
ticulière qu'il eût contractée par son péché , il pour-
roit plus aisément revenir ; et à force de s'écrier
avec l'Apôtre: Infelix ego homo , quis me liberabit
de corpore mortis lui jus (i)? Infortuné que je suis !
qui me délivrera de ce corps de mort? il auroit lieu
d'espérer un heureux retour à la vie. Mais quand ,
après le péché , il se voit étroitement serré par les
liens du péché ; quand le péché , outre la mort
qu'il lui a causée , l'a fait entrer en de malheureuses
intrigues , l'a embarqué dans des commerces d'où
il ne lui est plus libre de se retirer sans faire dans
le monde des éclats auxquels il ne peut se résoudre ,
l'a jeté dans un gouffre et dans un labyrinthe d'af-
faires qui n'ont point de fin , l'a rendu personnel-
lement responsable des crimes d'autrui ; quand le
péché attire après soi des restitutions , des répa-
rations , des satisfactions qui doivent coûter , et
dont rien néanmoins ne peut dispenser ; ah ! c'est
alors qu'il faut à Jésus-Christ toute la vertu de sa
grâce pour arracher cette ame du sein de la mort.
C'est alors , et en vue d'une résurrection si miracu-
leuse , que cet homme-Dieu ressent les mêmes mou-
vemens dont il fut agité à l'aspect du tombeau de
Lazare. C'est alors qu'il a de quoi pleurer , de quoi
frémir , de quoi se troubler. Car , qu'y a-t-il , dit
(i) Rom. 7.
444 SUR l'éloignement de dieu,
saint Augustin , de plus digne des larmes d'un Dieu
qu'une ame créée à l'image de Dieu et devenue l'es-
clave du démon et du péché ? Quel sujet plus ca-
pable de troubler un Dieu sauveur , que de voir
dans l'habitude du crime et dans le centre de la
perdition ce qu'il a sauvé ?
Enfin , après la sépulture , suit la corruption du
cadavre et l'infection même qui en sort : Domine ,
jam fœtet ( i ). Car un pécheur dont le fond est
gaie et corrompu , ne s'en tient pas là ; et quand il
le voudroit , il ne le peut pas. Son libertinage , qu'il
avoit intérêt de cacher , se répand malgré lui au-
dehors : peu à peu , il se fait connoîlre ; et , à me-
sure qu'il se fait connoître , il devient contagieux.
Comme il n'est rien déplus subtil à se communiquer
que l'exemple , chaque exemple qu'il donne porte
avec soi cette odeur de mort dont parloit l'Apôlre:
Odor mortis in mortem (2). Et parce que le monde
est plein d'ames foibles qui n'ont pas la force de
résister aux impressions qu'elles reçoivent , non-seu-
lement il les scandalise , mais il les corrompt. Ainsi,
un père vicieux pervertit , sans le vouloir même ,
ses enfans. Ainsi , une mère coquette inspire l'air du
monde à une fille qu'elle élève. Ainsi, un maître dé-
bauché rend des domestiques complices et imitateurs
de ses débauches. Ainsi, une femme sans conscience
dérègle toute une maison. Ainsi , un homme libertin
et sans religion , abusant de son esprit et débitant
ses fausses maximes , suffit pour infecter toute une
cour. Ah ! mon Dieu ! un ouvrage digue de vous ,
(1) Joan. 11. — (2) 2. Cor. 2.
ET LE RETOUR A DIEU. 44$
c'est la conversion de ce pécheur : Domine , jam
fœtet (i). C'est un homme pernicieux, et pour lui-
même , et pour les autres ; c'est un homme cor-
rompu dans ses mœurs et dans ses sentimens : mais
enfin , tout corrompu qu il est , il peut encore servir
de sujet à votre grâce. Je sais que , pour le conver-
tir 3 il ne faut pas moins qu'un miracle ; mais ce mi-
racle , Seigneur , est dans vos mains ; il ne tient qu'à
vous de le faire , et c'est celui , mes chers auditeurs,
que je vais vous faire admirer dans la résurrection
de Lazare. Lazare mort , figure d'un juste qui se
pervertit. Lazare ressuscité , figure d'un pécheur qui
se convertit: c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Il faut , dit saint Chrysostôme , que la conversion
d'un pécheur soit quelque chose de plus grand et de
plus divin que la résurrection d'un mort , puisque
les pharisiens , qui refusoient à Jésus-Christ la qua-
lité de Fils de Dieu , ne s'étonnèrent jamais qu'il
ressuscitât les morts , et que toujours , au contraire ,
ils se scandalisèrent de ce qu'il s'attribuoitle pouvoir
de remettre les péchés. Aussi est-il vrai que le Sau-
veur du monde n'usa de cet empire absolu qu'il
avoit sur la mort , en ressuscitant les morts , que
pour marquer celui qu'il avoit sur le péché , en
convertissant et en sanctifiant les pécheurs ; et son
dessein , remarque saint Chrysostôme, fut toujours
que l'un servît de preuve et de figure à l'autre , et
que le miracle visible qu'il opéroit lorsqu'il comman-
(i) Joan. n.
446 sur l'éloignement de dieu,
doit aux morts de sortir de leurs tombeaux , nous
représentât sensiblement le miracle invisible de sa
grâce , lorsqu'il commande à une ame criminelle
de sortir de son désordre , et qu il la tire en effet
de la puissance de l'enfer. Or c'est, chrétiens , ce
qui paroît aujourd'hui dans l'exemple le pins authen-
tique et le plus fameux de 1 évangile. Appliquons-
nous à considérer ce miracle. IN'en perdons pas une
circonstance; et pour y observer quelque ordre,
voyons ce qui engagea le Fils de Dieu à ressusciter
Lazare ; voyons quelle condition il exigea avant que
de lui rendre la vie ; voyons quelles paroles il em-
ploya pour accomplir ce chef-d'œuvre de sa toute-
puissance ; voyons de quelle manière Lazare , tout
enseveli qu'il étoit , entendit sa voix et lui obéit ;
enfin , voyons ce qu'il ordonna à ses apôtres , et ce
que ses apôtres exécutèrent au moment que le tom-
beau fut ouvert. De tout cela, formons -nous une
idée de la conversion parfaite et de la justification
du pécheur.
Qui donc engagea le Fils de Dieu à ressusciter
Lazare ? le zèle de Marthe et de Magdeleine , l'ins-
tante prière de ces deux sœurs en faveur de ce frère
bien-aimé , qui faisoit le sujet de leur douleur. Car,
c'est pour cela qu'elles députèrent d;abord vers
Jésus-Christ, et qu'elles lui firent dire: Seigneur,
celui que vous aimez est malade: Ecce quem amas,
infirmatur (i). C'est pour cela que Marthe alla au-
devant de lui , quelle se jeta à ses pieds , et lui dit:
Seigneur , si vous eussiez été présent ici , mon frère
(1) Joan. 11.
ET LE RETOUR A DIEU. 44j
ne seroit pas mort : Domine , si fuisses lue , frater
meus non esset mortuus (i). C'est pour cela qu'elle
lui marqua tant de foi et tant de confiance , lors-
qu'elle lui répondit : Oui , Seigneur , je crois que
vous êtes le Fils du Dieu vivant , et que rien ne
vous est impossible : U tique , Domine , ego credidi
quia tu es Christ us filius Dei vivi (2). Ce n'est pas
que le Sauveur du monde , pour d'autres raisons ,
n'eût déjà résolu de faire ce miracle ; mais il vouloit
encore être prié. Il vouloit que les pressantes solli-
citations de Marthe et de Magdeleine fussent un des
motifs qui l'y portoient. Il vouloit par là donner à
connoitre ses senlimens pour elles. En un mot , il
vouloit que Lazare fût redevable à ses sœurs de cette
seconde vie , à laquelle il alloit renaître ; et par un
secret de Providence qu'il étoit important de nous
révéler , il vouloit faire dépendre de l'intercession
et de la charité de ces saintes âmes ce qui ne dé-
pendoit absolument que de lui-même.
Belle leçon , mes chers auditeurs , qui non-seu-
lement autorise la créance catholique touchant l'in-
tercession des saints , mais élablit solidement et
confirme un autre article de notre foi touchant la
communion des saints , je veux dire , touchant l'obli-
gation de prier les uns pour les autres. Leçon d'au-
tant plus nécessaire dans le christianisme , qu'elle y
paroit aujourd'hui , et qu'elle y est même en effet
plus négligée. Je m'explique. Nous avons des frères
selon l'esprit , et peut-être selon la chair , qui main-
tenant et au moment que je parle, égarés de la voie
(1) Jean. 11. — (a) llid.
44# sur l'éloignement de dieu,
de Dieu , sont dans la voie de perdition et dans l'état
de péché. Dieu veut les ressusciter par sa grâce :
mais il veut au même temps que nous soyons auprès
de lui les solliciteurs , les négociateurs , les coopé-
rateurs de cette résurrection spirituelle. Il veut que
nous la demandions avec ardeur , et que par nos
vœux et nos larmes nous le forcions en quelque
manière à nous l'accorder. Sans cela , il ne lui plaît
pas d'ouvrir les trésors de cette grande miséricorde
qui doit être le principe du salut et de la conver-
sion des grands pécheurs. Ainsi, dit saint Fulgence,
l'Eglise n'auroit pas saint Paul , ce vaisseau d'élec-
tion , si saint Etienne n'eût prié ; et j'ajoute qu'elle
n'auroit pas saint Augustin , ce docteur de la grâce >
si sainte Monique n'eût pleuré. Il a fallu que celte
mère zélée sentît une seconde fois , si j'ose m'ex-
primer de la sorte , les douleurs de l'enfantement ,
pour régénérer son fils à Dieu ; et que le premier
des martyrs employât la voix de son sang pour faire
de son persécuteur un apôtre de Jésus-Christ. Ni
Augustin , ni Paul n'étant pas alors en disposition
de prier pour eux-mêmes, c'étoit à ceux que Dieu
avoit choisis et qui avoient grâce pour cela, de leur
rendre ce favorable office. Autrement , qui sait si
ces deux hommes , les lumières du monde chrétien,
ne seroient pas toujours demeurés dans les ténèbres ,
l'un du vice, et l'autre de l'erreur ? Or , ce qui a
paru d'une manière miraculeuse dans ces conver-
sions éclatantes , se passe encore tous les jours à
l'égard de tant de pécheurs , sur qui Dieu ne répand
ses dons que parce qu'il y a des justes charitables
qui
ET LE RETOUR A DIEU. 4^9
qui lui offrent pour eux des sacrifices , et que sa
providence se plaît à sanctifier les uns par l'entre-
mise et le secours des autres.
Ah ! mes chers auditeurs , combien pensez-vous
qu'il y ait dans le monde d'aines perdues et comme
abandonnées de Dieu , parce qu'il n'y a personne
qui prie , ni qui s'intéresse pour leur salut? Combien
pourroicnt dire à Dieu ce que le paralytique disoit
à Jésus-Christ : Domine, hominem non Jiabeo (i);
il y a tant d'années que je suis dans l'état déplorable
de mon péché, parce que je n'ai pas un homme qui
soit touché de ma misère et qui pense à m'aider. Si
cette mère , d'ailleurs passionnée pour son fils , l'avoit
aimé en mère chrétienne , à force de solliciter auprès
de Dieu pour sa conversion , elle 1 auroit retiré de
son libertinage et de ses débauches. Si cette femme
mondaine , au lieu de certaines jalousies qui l'ont
si cruellement tourmentée , et qui la piquent encore
si vivement , avoit eu une jalousie sainte et telle que
l'avoit l'Apôtre : jfâmulor enim vos Dei œmula-
tione (2) ; c'est-à-dire , si , dans un vrai dé^ir de
voir ce mari changer de conduite et quitter ses ha-
bitudes, elle se fût adressée au ciel , elle auroit eu
la. consolation de le ramener à Dieu. Si cet ami
foible et complaisant s'étoit fait un point de cons-
cience de remettre son ami dans l'ordre , et qu'il
eût eu recours aux autels, d'un impie il en auroit
fait un serviteur de Dieu. Mais où sont maintenant
ces amitiés solides ? où est ce zèle pur , cette charité
(1) Joan. 5. — (2) 2. Cor. 11.
TOME III, 29
45o SUR l'éloignement de dieu,
divine ? On s'inquiète , mais d'une inquiétude toute
païenne ; on a du zèle pour des enfans,mais un zèle
fondé sur le sang et sur la chair. Que ce fils qu'on
idolâtre , tombe dans une maladie dangereuse , on
fait cent fois à Dieu pour lui la prière de Marthe :
Domine , ce ce quem amas , injirmatur. Mais est-il
dans un engagement criminel , mais entretient-il un
commerce qui le perd , mais mène-t-il une vie liber-
tine et scandaleuse , on y est insensible ; c'est un jeune
homme , dit-on , que le torrent du monde entraîne ;
il en reviendra: cependant on le laisse dans son dé-
sordre , et il y vit peut-être pour n'en sortir jamais et
pour y mourir.
Vous dirai-je, chrétiens, que cette insensibilité
est un des articles dont nous aurons à répondre au
jugement de Dieu ; et que dans la rigueur de sa jus-
tice , Dieu nous demandera compte de ces âmes que
nous aurons négligées lorsqu'il nous éloit si aisé de
contribuer à leur conversion et de l'obtenir? ce seroit
une morab terrible pour vous , mais où je ne dois
pas m'engager , parce qu'elle est trop étendue et
trop vaste. Quoi qu'il en soit, toujours est- il vrai
que dans l'ordre de la prédestination , tel qu'il a plu
à Dieu de l'établir et de nous le déclarer , la conver-
sion des pécheurs est communément attachée aux
prières des justes : que c'est ainsi , mon cher audi-
teur , que vous-même qui m'écoutez, avez peut-être
été autrefois tiré de l'abîme ; et que vous seriez le
plus méconnoissant des hommes , si vous ne faisiez
pas pour les autres ce que l'on a fait pour vous; que
ET LE RETOUR A DIEU. 45 1
c'est en cela que consiste le zèle chrétien , et qu'au
lieu de tant déclamer contre les impies , si, par une
charité solide , vous preniez soin de prier pour eux,
Dieu qui veut , tout impies qu'ils sont , les conver-
tir , vous accorderoit la grâce qui les doit sauver. Je
sais qu'il y a des péchés pour lesquels le disciple
même bien-aimé ne nous a pas conseillé de prier ,
parce que ce sont des péchés atroces qui vont à la
mort : Est peccatum ad morlem ; non pro illo dico
zit roget qui s (i). Mais alors, dit saint Augustin , il
faut recourir à l'artifice de Marthe : il faut , comme
elle , faire prier Jésus-Christ , le grand avocat des
pécheurs auprès de son Père , le souverain prêtre ,
le médiateur par excellence , et lui dire , avec cette
bienheureuse fille : Sed et nunc scio > quœcvmque
poposceris à Deo , dabit tibi (2). Il est vrai , Sei-
gneur , il ne m'appartient pas de demander un mi-
racle aussi singulier que la conversion de ce pécheur
endurci; mais je suis certain que si vous l'entrepre-
nez , si vous employez pour lui votre intercession
toute - puissante , rien ne vous sera refusé. Oui ,
chrétiens , Jésus-Christ , si je puis parler de la sorte ,
entrera en cause avec vous ; ce cœur rebelle , ce cœur
de pierre sera tout à coup fléchi et attendri ; la grâce
y ranimera les senlimens de religion que le péché
sembloit y avoir étouffés ; ce pécheur ouvrira les
yeux , il reconnoltra son injustice , et son repentir
l'effacera. On en sera surpris dans le monde ; ma s
ce prodige viendra d'une ame fidèle , d'une Marthe
(1) x. Joaii. 5. -r (2) Joan. 11.
29.
4^2 SUR l'éloignement de dieu,
pieuse , d'une Magdeleine fervente qui se sera pros-
ternée devant le Seigneur , et qui l'aura touché par
ses pleurs et par ses gémissemens.
Ceci , toutefois , ne suffit point encore : car , pour
ressusciter Lazare , le Fils de Dieu commanda qu'on
levât la pierre qui fermoit le tombeau ; et c'est une
circonstance que les Pères ont remarquée , et d'où
ils ont tiré une instruction bien importante pour
nous. En effet, demande saint Chrysostôme , pour-
quoi le Sauveur du monde exigea-t-il cette condi-
tion ? Il ne fut point nécessaire que la pierre fût
levée , lorsqu'après sa mort il voulut se ressusciter
lui-même et sortir du sépulcre. Ne pouvoit-il pas
faire à l'égard de Lazare le même miracle ? D'ail-
leurs , si cette pierre qui couvroit Lazare étoit un
obstacle, ne pouvoit-il pas , d'une parole, lever tous
les obstacles? Ah ! mes frères, répond ce saint doc-
teur , Jésus-Christ pouvoit l'un et l'autre ; et quant
à son absolue puissance, le miracle qn'il alloit opérer
ne dépendoit de nulle condition. Mais cet homme-
Dieu , qui disposoit les choses selon les vues de son
adorable sagesse , et qui prétendoit que celte résur-
rection fût pour nous un parfait modèle de conver-
sion, ne voulut rien faire sans la coopération de
ceux qui s'intéressoient pour Lazare. Il voulut que les
Juifs qui attendoient ce miracle , y contribuassent
eux-mêmes, et que leur ministère servît à l'accom-
plissement de ses desseins. Lever la pierre , c'étoit
de leur part une action possible et facile : il voulut
qu ils commençassent par là. Figure qui nous dé-
ET LE RETOUR A DIEU. 453
couvre un des points les plus essentiels touchant la
justification des hommes. Car si vous êtes mort selon
Dieu , mon cher auditeur , si vous avez perdu la vie
de la grâce , le Sauveur du monde veut faire un mi-
racle pour vous et en vous ; mais il y a des obstacles ,
dit saint Augustin , que vous devez auparavant et
nécessairement lever. Il s'agit de ressusciter votre
ame, de vous tirer de l'abîme du péché , de vous
renouveler en esprit , et cet homme-Dieu le peut :
mais il veut , avant toutes choses , que vous leviez
certaines pierres de scandale , qui , dans le cours de
la vie , sont des obstacles à sa grâce , et qui lui tien-
nent votre cœur fermé. Quarrive-t-il? On voudroit
qu'il fît l'un sans demander l'autre. On voudroit
qu'avec tous les obstacles que nous opposons à notre
conversion , et qu'il nous plaît d'entretenir ou dans
nous-mêmes , ou hors de nous-mêmes , il opérât en
nous les plus merveilleux effets de sa grâce vivifiante.
On le voudroit, mais en vain. Jésus-Christ est le
Dieu des miracles ; mais ce n'est point un Dieu aveu-
gle , pour prodiguer ses miracles et pour les avilir.
De tous les miracles , notre conversion est celui qu'il
souhaite le plus ardemment ; mais il la souhaite selon
les règles de cette sage miséricorde à laquelle il pré-
tend que nous répondions, et qui doit être accom-
pagnée de notre fidélité. D'espérer que pour parvenir
à ce miracle , il sera toujours disposé à faire un autre
miracle encore plus grand , qui seroit de nous con-
vertir et de nous sauver sans nous , c'est prendre
plaisir à nous tromper nous-mêmes : Tollite lapi-
454 sur l'éloignement de dieu,
dem (i) ; Levez la pierre : c'est-à-dire, quittez
ce commerce , retranchez ce luxe , renoncez à ce jeu ,
brûlez ce livre , fuyez ces spectacles , évitez ces oc-
casions ; car tout cela , ce sont comme des pierres
qui vous rendent impénétrable aux traits de la grâce,
Mais dès que la grâce ne trouvera plus tous ces
obstacles , vous verrez aussi bien que Marthe la gloire
de Dieu , et la vertu du Très-haut éclatera dans
votre conversion : Vidcbis g/oriam Dei (2). Sans
cela, ne comptez pas sur un double miracle, lors-
qu'un seul miracle suffit ; et n'attendez pas que Dieu
vous convertisse, ni qu'il vous sauve à votre gré.
Quoi que vous en puissiez penser, il en faudra tou-
jours revenir à la parole de Jésus-Christ : Tollite
lapident; puisqu'il est constant, dans les principes
mêmes de la foi, que la première action de la grâce
est d'éloigner de nous tout ce qui lui fait obstacle,
et que c'est en cela qu'elle fait d'abord sentir son
efficace , et qu'elle commence à être victorieuse.
Aussi , la pierre levée , que fait Jésus-Christ ? c'est
alors qu'il se met en devoir dagir. Il tourne les yeux
et il tend les bras vers le ciel; il rend grâce à son
Père de 1 avoir exaucé. D'une voix impérieuse il se
fait entendre à Lazare, et lui ordonne de paroître :
Clamavit voce magna : Lazare , veni foras (3).
Cette voix de majesté, qui, selon le témoignage de
Jésus-Christ même , pénètre jusque dans le creux
des tombeaux: Qui in monumentis sunt , audient
tocem Filii Dei (4) ; cette voix de tonnerre , qui ,
(i> Joan. 11. — (2) Ibid. — (3) Ibid. — (4) Ibid.
ET LE RETOUR A DIEU. 4^5
selon l'expression du Prophète , brise les cèdres du
Liban , divise la flamme du feu, ébranle et fait trem-
bler les déserts , c'est-à-dire, dompte l'orgueil de
la plus fière impiété , éteint l'ardeur de la plus vive
cupidité , force la résistance de l'infidélité la plus
obstinée : c'est celte voix qui frappe Lazare et qui le
rappelle du séjour de la mort ; et c'est pour obéir à
cette voix, que Lazare sort au même instant de l'obs-
curité de son tombeau : Et statim prodiit qui erat
mortuus (i). Tandis qu'il étoit caché dans ce lieu
de ténèbres , la vertu de Jésus-Christ demeuroit
comme suspendue : il faut qu'il sorte dehors , qu'il
se produise, qu'il se montre au jour pour être par-
faitement ressuscité : Lazare , veni foras. Or voilà ,
mon frère , reprend saint Augustin , exhortant un
pécheur et l'instruisant sur les devoirs de la vraie
pénitence , voilà sur quoi vous devez vous former et
ce que vous devez vous appliquer. Car , tandis que
vous fuyez la lumière , tandis que vous vous tenez
enveloppé dans les ombres d'une conscience crimi-
nelle , tandis que vous ne découvrez pas le fond de
votre arae , cette grâce qui ranime les morts, n'a
dans vous ni pour vous nul effet de vie. Il faut que
vous vous fassiez connoître , et que par une confes-
sion sincère de vos désordres , vous sortiez comme
un autre Lazare hors du tombeau : Et statim prodiit
gui erat mortuus. Il faut que ce qu'il y a dans vous
déplus intérieur soit révélé; et que, sans attendre
le jugement de Dieu , vous comparoissiez devant le
(1) Joan. u,
456 SUR l'éloignement de dieu,
tribunal de ses ministres ; que vous leur déclariez
avec humilité et sans réserve ce que si long-temps
p^ut-être vous avez affecté de vous cacher à vous-
même. Car tel est l'ordre de Dieu , et c'est ainsi qu'il
lui a plu d'attacher à cette déclaration la grâce de
votre sanctification : Lazare , veni foras. Cela vous
trouble, dites-vous, et à peine y pouvez-vous pen-
ser sans frémir ; mais la chose n'en est pour vous ni
moins salutaire, ni moins nécessaire; et le trouble
même qu'elle vous cause , est une preuve de sa né-
cessité. Car , pourquoi le Fils de Dieu se troubla-t-il
en ressuscitant Lazare, sinon pour vous apprendre
ce qui devoit vous troubler vous-même ? Quid enim
est , qubd lurbavit semetipsum , nisi ut significaret
tibi , qubd et tu turbari dcbeas ? ce sont les paroles
de saint Augustin. Il se troubla, ajoute cePère , parce
qu'il le voulut; et nous devons nous troubler, parce
qu'il le faut , et que ce trouble nous convient : Tur-
batus est , quia voluit ; nos > quia decet et oportet. Son
trouble fut un témoi»na£ede sa charité et de samisé-
ricorde , et le nôtre doit être l'effet de notre contri-
tion. Non , mon cher auditeur , ne craignez point
de vous troubler vous-même quand vous êtes dans
l'état du péché ; mais craignez plutôt de ne vous pas
troubler assez , puisqu'il n'y a que le seul trouble de
la pénitence chrétienne qui vous puisse sauver.
Troublez-vous , afin que Dieu > selon l'oracle de
David , guérisse les plaies de votre ame , et qu'ému
de votre douleur et de vos larmes , il en fasse un
remède à vos maus, : Sana cçntritiones ejus , quia
ET LE RETOUR A DIEU. 4^7
eommota est (i). Si c'est trop peu de vous troubler,
frémissez à l'exemple de Jésus-Christ ; mais frémissez
en esprit et dans les vues de la foi. Ne vous conten-
tez pas d'une simple horreur qui passe et qui n'est
que dans le sentiment. Car l'homme, ditadmirable-
ment saint Augustin , doit frémir contre lui-même;
comment ? en confessant ses iniquités; et pourquoi?
afin que l'habitude du péché cède à la violence et à
l'efficace du repentir : Homo enim quasi fremere
sihi débet in confessione peccatorum , ut violentiœ
pœnitendi cedat consuetudo peccandi.
Après cela , chrétiens , que restera-t-il , sinon que
les prêtres représentés par les apôtres , ou plutôt,
représentant les apôtres et Jésus-Christ même , vous
délient comme Lazare? Soh-ite eum , et sinite abi-
re (2). C'est là qu'ils commenceront à exercer en
votre faveur leur ministère , et qu'en vertu de cette
absolution juridique dont la grâce leur a été confiée ,
ils seront autorisés de Dieu , pour vous dégager des
liens de votre péché : Solvite eum. Prenez garde :
le Fils de Dieu ne dit pas seulement aux disciples ,
en leur montrant Lazare : Déclarez-le délié , mais
déliez-le vous-mêmes : Solvite ; pour nous marquer
(c'est l'application que le saint concile de Trente fait
de cette figure , et ses paroles doivent nous tenir lieu
d'une décision expresse et infaillible), pour nous
marquer que ce que nous appelons absolution dans
le sacrement , n'est point une simple commission
ou d'annoncer l'évangile , ou de déclarer les péchés
(i) Psal. 59. — (2) Joau. 11.
458 sur l'eloignement de dieu,
remis, mais un acte de juridiction par où le ministre
et le lieutenant de Jésus-Christ prononce , exécute ,
remet , justifie. C'est pour cela même que Jésus-
Christ , selon la solide remarque de l'abbé Rupert ,
usa , dans cette occasion , du même terme dont il
devoit se servir en faisant aux ministres de son Eglise
cette promesse solennelle : Quodcumque soheritis
super terrant, erit solutum et in cœlis (i); Tout
ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le
ciel : promesse où il ne prétendoit pas précisément
leur faire entendre que ce qu'ils auroient délié sur
la terre seroit délié pour la terre , comme s'ils n'eus-
sent du absoudre que des censures des hommes ;
mais où il vouloit expressément s'engager à délier
dans le ciel tout ce qu'ils auroient délié sur la terre :
Erit solutum et in cœlis ; parce qu'en effet le grand
privilège de l'ordination et du sacerdoce devoit être
de pouvoir délier les consciences par rapport au ju-
gement de Dieu. O mes frères ! conclut saint Augus-
tin , dans la paraphrase de notre évangile, quel
bonheur et quel avantage pour nous , si nous pou-
vions , en suivant ces règles , ressusciter les pécheurs ,
et nous ressusciter nous-mêmes avec eux ! O si pos-
semus excitare homines mortuos , et cum ipsis pa-
riter excitari ! en sorte, ajoutoit cet incomparable
docteur, que nous fussions aussi touchés de l'amour
de cette vie bienheureuse qui ne doit jamais finir ,
que le sont les gens du siècle de cette vie mortelle
qui leur échappe à tous les momens : Ut talcs esse~
(i) Malth. 16.
ET LE RETOUR A DIEU. 4?><j
mus amatores vitœ permanent! s 3 anales sunt ama-
tores hujus viiœ fugientis.
Plaise à Dieu , chrétiens , qu'il y en ait parmi vous
de ce caractère , et que ce ne soit pas en vain que je
vous aie développé ce grand miracle de la résurrec-
tion des âmes ! plaise à Dieu qu'entre ceux qui
m'écoutent il y ait quelque Lazare qui sorte de son
tombeau , converti et justifié! Peut-être le plus en-
durci et le plus abandonné de ceux à qui je parle,
est celui que Dieu a destiné pour cela ; peut-être
celui dont vous attendez moins ce merveilleux chan-
gement , et que vous savez y avoir plus d'opposition 9
est l'heureux sujet que Dieu a choisi. Pourquoi ne
l'espérerois-je pas? pourquoi mettrois-je des bornes
à la grâce de mon Dieu? le bras du Seigneur est-il
raccourci? le Dieu d Eîie n'est-il pas encore le Dieu
d'Israël? n'est-il pas toujours le maître des cœurs ?
n'a-t-il pas le même pouvoir qu'il avoit lorsqu'il
ressuscitoit les morts? et n est-ce pas dans les plus
grands pécheurs qu'il se plaît à faire éclater sa mi-
séricorde ? Faites , ô mon Dieu ! que ce ne soit point
là un simple souhait, mais que l'elfet réponde à ma
parole , ou plutôt à la vôtre ; opérez ce miracle ,
non-seulement pour la conversion particulière de
celui de mes auditeurs que vous avez en vue , mais
pour l'exemple de tous les aunes. i\insi vous véri-
fierez , ô divin Sauveur , ce que vous fîtes dire à
Magdeleine et à Marthe , que la maladie de Lazare
n'alloit point jusques à la mort, mais qu'elle étoit pour
la gloire de Dieu et du Fils unique de Dieu : Infir-
46o SUR l'éloignement de dieu, etc.
mitas hœc non est ad mortem , sed pro glorid Dei ,
ut glorijicetur F Mus Dei per eam (i) ; ou si l'état
de ce pécheur est un état de mort , celte mort passa-
gère , reprend saint Augustin , n'ira pas jusques à
une mort éternelle , mais elle servira à faire paroî-
tre , à faire admirer la vertu toute-puissante de Dieu :
Mors ista non erit ad mortem , sed ad miraculum.
Contribuons nous-mêmes à ce miracle, parla nous
glorifierons Dieu , et nous rentrerons dans la voie
de l'éternité bienheureuse où nous conduise , etc.
(i) Joao. ii.
TABLE DES SERMONS,
AVEC L'ABRÉGÉ DE CHAQUE SERMON.
Sfota. Le premier chiffre marque la page où commence l'article qua
l'on abrège , et le second , la page où ce même article finit.
Sermon pour le jeudi de la seconde semaine 3 sur les
Richesses , page i.
Sujet. Or il arriva que le pauvre mourut , et qu'il fut em-
porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut
aussi , et il fut enseveli dans V enfer. Voilà , dit S. Augustin ,
un partage bien surprenant; mais il ne doit , après tout , ni
désespérer les riches , ni enfler les pauvres. Car s'il y a des
riches dans l'enfer , on y verra pareillement des pauvres j
et s'il y a des pauvres dans le ciel , tous les riches n'en se-
ront pas exclus , puisque Ahraham lui-même nous est au-
jourd'hui représenté dans la gloire , après avoir possédé sur
la terre , selon le témoignage de l'Ecriture , des biens im-
meuses. Il faut néanmoins convenir que l'opulence est un
plus grand ohstacle au salut que la pauvreté : pourquoi \ c'est
ce que je vais vous apprendre dans ce discours. P. i , 2.
Division. Les richesses servent de matière à trois malheu-
reuses concupiscences que saint Jean nous a marquées :
concupiscence des yeux , concupiscence de la chair , et or-
gueil de la vie. Pour mieux entendre ma pensée , il faut
distinguer trois choses dans les richesses : l'acquisition , la
possession et l'usage. Or, l'acquisition des richesses , ou le
désir d'acquérir des richesses , est communément une occa-
sion d'injustice, et voilà l'effet de la concupiscence des
yeux ; i.re partie. La possession des richesses enfle natu-
rellement une ame vaine , et rien n'est plus propre à lui
inspirer ce que le bien-aimé disciple appelle orgueil de la
yie ; a.e partie. Entin , le mauvais usage des richesses entre-
462. TABLE ET ABRÉGÉ
tient dans un cœur l'amour du plaisir , et fomente la conçu-*
piscence de la chair ; 5. e partie. L'homme du siècle injuste ,
parce qu'il veut acquérir les Biens de la terre ; l'homme du
siècle orgueilleux, parce qu'il possède les Liens de la terre ;
l'homme du siècle voluptueux, parce qu'il use mal des Biens
de la terre. P. 2 — 5.
I.re Partie. L'homme du siècle injuste, parce qu'il veut
acquérir les Biens de la terre. Tout riche , disoit saint Jé-
rôme , est ou injuste dans sa personne , ou héritier de
l'injustice d'autrui. Quoique cette proposition ait paru dure ,
l'expérience ne la vérifie que trop. Parcourez les maisons
et les familles distinguées par les richesses , à peine en trou-
ve rez-vous quelques-unes où l'on ne vous fasse pas voir une
succession d'injustice aussi Bien que d'héritage. Je sais
quelles conséquences s'ensuivent de là , ou plutôt je sais de
quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper
sur cela : mais malheur à eux, s'ils se livrent a une aveugle
cupidité ; et malheur à moi , si je leur dissimulois des véri-
tés qui les doivent sauver. P. 5 — 7.
Quoi qu'il en soit , je dis d'abord, après l'Apôtre , que le
désir d'acquérir des richesses est communément une source
d'injustice: pourquoi? 1. c'est qu'on veut être riche à
quelque prix que ce soit j 2. c'est qu'on veut être riche
sans se prescrire de Bornes ; 5. c'est qu'on veut être riche en
peu de temps. Trois désirs capables de pervertir les saints
mêmes. P. 7 , 8.
1 . On veut être riche h quelque prix que ce soit : voilà
la fin qu'on se propose ; des moyens , on en délibérera :
mais il faut avoir. On voudroit Bien y parvenir par des voies
honnêtes ; mais au défaut de ces voies honnêtes , on est
disposé à prendre toutes les autres. C'est ce que le Satyrique
de Rome reprochoit à ses concitoyens ; et ne peut-on pas
bien nous faire le même reproche ? voilà, leur disoit-il ,
comment vous raisonnez : Rem , si pussis , reetc ; si non ,
quoeumque modo rem. Or , supposons un homme dans celte
disposition, que ne fera-t-il pas , et qui pourra l'arrêter l
P. 8— ir.
DES SERMONS. 463
2. On veut être riche , sans se prescrire de bornes. Car
où sont aujourd'hui les riches qui se tiennent dans une sage
mode'ration ? En vain on lear représente tout ce qui peut
amortir le feu de leur avare convoitise ; ils se re'pondent
secrètement, qu'on n'en a jamais assez. Or , quelles injus-
tices cette passion effrénée ne doit-elle pas traîner après
soi ? De là tant d'anathêrnes que les prophètes ont pronon-
cés contre cette faim dévorante. P. 11 — 15.
5. On veut être riche en peu de temps. S'enrichir par
une longue épargne et par un travail assidu, c'étoit l'an-
cienne route que l'on suivoit dans la simplicité des premiers
siècles : mais dans la suite on a trouvé des chemins raccour-
cis et bien plus commodes. Or , il est de la foi que quiconque
cherche à s'enrichir promptement , ne gardera pas son in-j
nocence : Qui festinat dilari , non erit innocens. Et certes ,
il est incompréhensible , par exemple , qu'avec des profits
et des appointemens réglés , on fasse tout à coup des for-
tunes telles que nous en voyons. Cela va , dites-vous , à,
damner bien des gens d'honneur : mais i. en quel sens les
appelle-t-on gens d'honneur l i. si ces prétendus gens d'hon-
neur trouvent ici leur condamnation , c'est à eux à y
prendre garde. P. i5 — 15.
Faut-il s'étonner après cela que le Fils de Dieu parlant
des richesses, les appelle richesses d'iniquité? Faut-il de-
mander pourquoi le Sage cherchoit partout un homme juste ,
qui n'eût point couru après l'or et l'argent ; et pourquoi il
le regardoit comme un homme de miracles \ Mais , reprend
saint Augustin , s'il est rare de trouver un juste désinté-
ressé, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile, mais
impossible , qu'un homme attaché à sou intérêt , se main-
tienne dans l'état de juste ? Voulez-vous, conclut saint Ber-
nard , modérer cet injuste désir ? comprenez l'obligation
de l'aumône. Ou vous êtes riches et vous avez du superflu ,
et alors ce superflu n'est pas pour vous , mais pour les pau-
vres ; ou vous êtes dans une fortune médiocre , et alors
que vous importe d'amasser ce que vous ne pourrez garder.'
P. 15-17.
464 TABLE ET ABRÉGÉ
II. e Partie. L'homme du siècle orgueilleux , parce qu'il
possède les biens de la terre. L'Apôtre écrivant à son dis-
ciple Timothëe , lui recommandoit particulièrement d'or-
donner aux riches de ne s'enorgueillir point de leur fortune.
Car il savoit , dit saint Augustin , que l'esprit du christia-
nisme est essentiellement opposé à l'esprit d'orgueil , et
d'ailleurs il n'ignoroit pas que l'esprit d'orgueil est comme
inséparable des richesses. P. 17, 18.
En effet , les richesses inspirent naturellement deux sen-
timens d'orgueil : l'un à l'égard des hommes , l'autre à l'égard
de Dieu. 1. Orgueil envers les hommes , que nous appe-
lons suffisance et fierté. 2. Orgueil envers Dieu , qui dégé-
nère en libertinage et en impiété. P. 18.
1. Orgueil envers les hommes. C'est une suite de l'état où
le riche se trouve par son opulence. N'avoir besoin de per-
sonne , premier effet de l'opulence , et disposition prochaine
à mépriser tout le monde. Qu'ai-je affaire de celui-ci , dit
un riche mondain , et que me reviendra-t-il d'avoir des
égards pour celui-là ? Plus d'affabilité , de douceur , de pa-
tience , de déférence. P. 18 , 19.
Voir tout le monde dans la dépendance , c'est-à-dire , se
voir recherché de tout le monde , redouté de tout le monde ,
obéi de tout le monde , autre effet de la richesse : et qu'y
a-t-il de plus propre à entretenir la présomption d'une ame
superbe ' L'humiliation du riche , seroit de penser quels
sont ces serviteurs et ces amis dont il se glorifie : serviteurs et
amis intéressés. Mais il n'importe : c'est une gloire pour
lui d'avoir , sous ce nom d'amis , beaucoup de mercenaires
et beaucoup d'esclaves. P. 19, 20.
Etre en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec
impunité, troisième effet de l'abondance pour qui sait s'en
prévaloir. Les lois sont pour les misérables , disoit Salvien ;
mais aux riches tout est permis. Et voilà, selon la parole du
Prophète royal , ce qui les rend fiers et insolens : Ideà te-
nait eos superbia. P. 20, 21.
Avoir même , quoi qu'on fasse , des approbateurs , qua-
trième effet de l'opulence. Le pauvre parle avec sagesse ,
dit
DES SERMONS. ^65
dît le Saint-Esprit, et à peine le soufifre-t-on. Le riche parle
mal à propos , et on l'écoute avec r< spect : on Jonc jusques
aux désirs de son cœur. Enfin , quiconque est riche , est
éminemment toutes choses , et sans mérite il a tout mérite.
Ne seroît-ce donc pas une espèce de prodige , s'il savoit se
garantir de l'orgueil ? P. 21—25.
2. Orgueil envers Dieu. Saint Paul ne parle presque ja-
mais de l'avarice, qu'il ne la traite d'idolâtrie: Qure est
simulacrorum servitus. Et en effet, le dieu du riche, c'est
son argent, puisque c'est son argent qu'il aime et en son
argent qu'il se confie , au mépris du vrai Dieu. Exemple de
cet homme dont parle le prophète Osée , qui disoit : Je suis
devenu riche , et dans mes ri< liesses j'ai trouvé mon idole :
Dives effectus surn : inveni idolum mihi. Combien de riches
sont dans ce sentiment ; et sans qu'ils s'en expliquent , leur
conduite nous fait assez connoître les véritables dispositions
de leur cœur. Qu'est-ce qu'un riche dans l'usage du siècle l
un homme , ou absolument sans religion , ou qui n'a que la
surface de la religion , ou qui n'a que très-peu de religion.
Je ne prétends pas néanmoins que tous les riches soient de
ce caractère : mais je dis que la possession des richesses ,
sans une humilité héroïque, conduit là et aboutit \h. Le
remède est de bien comprendre , i. que ces richesses pas-
seront ; 2. que le riche même n'en est par rapport à Dieu
que le dépositaire et le dispensateur , et qu'en vertu de
l'obligation indispensable de l'aumône , il en doit une partie
aux pauvres. P. 25 — 28.
IILe Partie. L'homme du siècle voluptueux , parce qu'il
use mal des biens de la terre. Il paroît étrange d'abord ,
que le riche de notre évangile ait été si hautement condamné
de Jésus-Christ. Ou'avoit-il fait pour mériter de l'être l II
étoit vêtu de pourpre et de lin ; mais sa condition ne le
demandoit-elle pas .' Il se traitoit magnifiquement ; mais sans
cela que lui eût servi son bien l C'est ainsi que le monde en
juge; et moi je réponds que le monde se trompe , qUand il
se persuade que dès-là qu'on est riche , on ait droit de vivre
plus somptueusement et plus voluptueusement. La morale
TOME III. 3o
4&G TABLE ET ABRÉGÉ
du paganisme pourroit me fournir là-dessus de quoi con-
fondre bien des chrétiens. Mais quoi qu'en aient pense' les
païens mêmes , la morale de l'évangile va bien encore plus
loin. Car elle nous apprend que plus un chrétien est riche ,
plus il doit être pénitent : et cela par trois raisons : i. parce
que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la
corruption des sens; 2. parce qu'il est communément plus
chargé d'offenses et plus redevable à la justice de Dieu ; 5.
|>arce qu'il trouve dans sa condition plus d'obstacles à la pé-
nitence , qui néanmoins est la seule voie par où il puisse
retourner à Dieu et se sauver. P. 28 — 53.
Mais si cela est, que ferai-je de mes revenus l ils vous
serviront pour honorer Dieu , pour exercer la charité eu-
vers vos frères , pour racheter vos péchés. P. 35.
Voilà l'usage qu'il faudroit faire de vos richesses : mais
voici celui qu'on en fait. Je ne parle point de tant d'abomi-
nations, de tant de commerces infâmes , dont l'argent est
le lien et le soutien , et où sont quelquefois employés les
biens mêmes de l'Eglise. Laissons toutes ces horreurs. Mais
je parle de ce que la coutume et l'esprit du siècle semblent
avoir rendu , non-seulement supportable , mais louable ,
tout opposé qu'il est aux maximes de l'évangile. Parce qu'on
a du bien , on veut jouir sans restriction , et dans toute
l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et
à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des ri-
chesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode ,
pour ne pas dire délicieuse. Et de là , il ne faut plus espé-
rer que la chair soit jamais sujette à l'esprit , ni l'esprit à
Dieu. P. 55 — 57.
Pleurez donc , mes frères, concluoit l'apôtre S. Jacques
en parlant aux riches ; car le temps viendra où vos biens
vous seront enlevés , où vos richesses porteront témoignage
contre vous , et où ces trésors d'iniquité seront pour vous
des trésors de colère et de vengeance. Mais pour eu faire
des trésors de justice et de sainteté , partagez-les avec les
pauvres. Et vous , pauvres , apprenez à vous consoler dans
votre pauvreté , puisqu'elle vous met à couvert des dangers
DES SERMONS. 467
et du malheur des riches. Ne soyez pas seulement pauvns
par nécessité , mais soyez-le de cœur. Car , que vous ser-
viroit d'être dépourvus de biens , si vous aviez le cœur plein
de désirs l Quid tibi prodest si eges facultate , et ardes
cv.piditate ! P. 57— 5q.
Sermon pour le vendredi de la seconde semaine > sur
l'Enfer, pag. 4°«
Sujet. Or , le riche mourut aussi , et il fut enseveli dans
l'enfer. C'est le triste sort d'un riche du monde , dont il
étoit parlé dans l'évangile d'hier, Il mourut , ce riche com=
blé de biens dans la vie , et comblé même d'honneurs de la
part des hommes après la mort. Mais son ame , portée devant
le tribunal de Dieu , y reçut son arrêt , et fut ensevelie dans
l'enfer. Que ne pnis-je , en vous représentant toute l'hor-
reur de cette damnation éternelle, vous apprendre a la
craindre et à l'éviter ! c'est le sujet de ce discours. P. 40 — 41»
Division. Les réprouvés dans l'enfer , souffrent en trois
manières différentes , savoir : par le souvenir du passé , par
îa douleur du présent, et par le désespoir d'obtenir jamais
grâce dans l'avenir. Etat malheureux du réprouvé , que le
passé déchire par les plus mortels regrets : i.re partie. Etat
malheureux du réprouvé , que le présent accable par la plus
violente douleur : 2/ partie. Etat malheureux du reprouvé,
que l'avenir désole par le plus affreux désespoir : 3.e partie,
P. 41—45.
I." Partie. Etat malheureux du réprouvé, que le passe
déchire par les plus mortels regrets. Deux vues par rapport
au passé le tourmenteront : 1. la vue des biens dont il aura
fait un criminel usage ; 2. la vue des maux qu'il aura com-
mis : Fili , recordare. P. 40 * 44-
1. La'vue des biens dort il aura fait nu criminel usage.
Biens de fortune , dont il pouvoit se servir pour mériter le
ciel en assistant les pauvres , et qu'au contraire il aura fait
servir à sa damnation par sou avarice ou par ses folles dé-
3o.
468 TABLE ET ABRÉGÉ
penses. Biens de fortune , biens périssables et passagers ,
pour lesquels il aura perdu son vrai bien , son unique bien ,
un bien éternel: Gustans gustavi paululum mellis , et ecce
morior. De plus , biens de la grâce qui dévoient être pour
lui des moyens de salut , et qu'il se sera rendus inutiles et
même préjudiciables : Recordare. P. 44 — 4^«
2. La vue des maux qu'il aura commis. Il ne faudra point
de démons , dit saint Clirysostôme , point de spectres pour
faire de l'enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y appor-
tera de crimes , voilà les démons auxquels il sera livré ; et
les païens eux-mêmes l'ont reconnu. Mais ces crimes ne se-
ront plus : il est vrai , répond saint Bernard; ils ne seront
plus dans la réalité de leur être , mais ils seront encore
dans la pensée et dans le souvenir , et c'est par le souvenir
et par la pensée qu'ils feront souffrir une ame réprouvée
de Dieu. Ils ne seront plus , mais ils auront été; et ils ne
tourmentent , ni sur la terre , ni dans l'enfer , que parce
qu'ils ont été. Et comme il sera toujours vrai qu'ils auront
été, aussi tourmenteront-ils toujours. Jugez de ce tourment
par ce que nous voyons quelquefois dans la vie. Cette femme
avoit de l'honneur, mais dans une malheureuse rencontre
elle s'est oubliée : cet homme passoit pour un homme de
bien , et il l'étoit ; mais dans un fâcheux moment la passion
l'a transporté et lui a fait faire un mauvais coup. De quels
regrets sont-ils saisis l'un et l'autre, lorsqu'ils vienuent à
ouvrir les yeux et à se reconnoître ? P. 48 — 5i.
Ajoutez que les crimes de la vie se présenteront tous à la
fois aux yeux du réprouvé , et tous a la fois le tourmente-
ront. Il n'en a goûté la douceur que par parties , parce qu'il
ne les a commis que par intervalles et par succession : mais
dans son tourment , il n'y aura ni succession ni partage. Sou-
venez-vous de ce que nous éprouvons dans ces revues géné-
rales que nous faisons de nos consciences. Quelle honte ,
quand tout à coup cette multitude innombrable de péchés se
développe devant nous ! Or , apprenez de là quelle sera
donc la honte et le trouble des réprouvés : Non est pax ossi-
hus meis a Jade peccatorum mcorurn. P. 5i — 55.
DES SERMONS. 4^9
Voilà notre leçon. Sans qu'il soit nécessaire que Lazare ,
ni aucun des morts viennent nous instruire , l'exemple tlu
mauvais riche suffit. Mais bien loin d'en profiter, nous ne
profitons pas même de notre propre expérience. Car dès
cette vie nous avons une expérience sensible du repentir
des damnés ; et quelle est-elle l le trouble et le remords du
péché dès que nous l'avons commis. Mais nous étouffons ce
remords , ou plutôt nous tâchons à l'étouffer , en effaçant ,
autant qu'il est possible , de notre esprit , l'idée d'un Dieu
vengeur et d'une vie immortelle. Cependant nous avons
beau faire des efforts , ce ver du péché ne meurt point pour
cela , et il se fait sentir aux souverains mêmes et aux mo-
narques. Au lieu de l'étouffer ce remords , que fais-je si je
suis fidèle à la grâce l je le réveille et je l'excite en moi par
de solides réflexions ; je le demande à Dieu ; je l'anticipe
même et je me dis : Quel fruit tirerai-je de ce péché , et
pourquoi faire maintenant ce que je voudrois dans la suite
n'avoir jamais fait ? P. 55—58.
II. e Partie. Etat malheureux du réprouvé , que le pré-
sent accable par la plus violente douleur. Saint Bernard
souhaitoit que pendant la vie , les pécheurs descendissent en
esprit dans l'enfer , afin de n'y pas descendre après la mort.
Mais pour l'entier accomplissement du souhait de saint
Bernard , il faudroit que nous y pussions descendre avec les
mêmes connoissances que les damnés. Du moins tâchons à
nous former quelque idée de leur état. Double peine : i. sé-
paration de Dieu; 2. tourment du feu. P. 58, 59.
1. Séparation de Dieu. Le mauvais riche , du lieu de son
supplice , vit Abraham ; mais il ne le vit que de loin , à
longé , et s'il étoit si loin d'Abraham , dit saint Ambroise ,
il étoit encore bien plus éloigné de Dieu. Or , qu'est-ce que
d'être séparé de Dieu l cette peine , répond saint Bernard ,
est aussi grande par proportion , que Dieu est grand. Dès
cette vie, ce terrible mystère delà perte d'un Dieu , com-
mence dans la personne des pécheurs. Dieu et l'ame par le
péché se séparent , jusqu'à se renoncer l'un l'autre : mais
après tout ils peuveut encore se rejoiudre j au lieu que le
470 TABLE ET ABRÉGÉ
divorce entre Dieu et le réprouve est parfait et sans retour.
Dieu n'est plus à l'aine réprouve'e , et l'ame re'prouvée n'est
plus à Dieu : Quia vos non populus meus, et ego non ero
ce ter, P. 59 — 65.
Que dis-je l l'aine réprouvée sera encore à Dieu , et Dieu
ji ( Ile; Dieu lui sera inséparablement uni , et elle à Dieu:
mais c'est cela même qui doit faire son malheur : car son
souverain malheur sera d'être privée de Dieu, en tant que
Dieu étoit l'objet de sa félicite, et d'être pénétrée de Dieu ,
en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violens
transports. Malheureuse d'avoir encore un Dieu, et mal-
hruipt.se de n'en avoir plus : d'avoir encore un Dieu con-
juré contre elle et ennemi , et de n'avoir plus de Dieu favo-
rable pour elle et ami. Elle estimera Dieu tel qu'elle ne le
possédera jamais ; et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours
présent. P. 65 , 64-
2. Tourment du feu. Si je vous disoîs que ce supplice sur-
passe , non-seulement tout ce que les martyrs ont souffert ,
mais (ont ce qu'il y a dans le monde , et tout ce que notre
imagination peut se figurer de plus douloureux , je ne vous
dirais rien que ce que nous ont dit tous les Pères. Mais je
me contente de faire avec vous une réflexion. Car , ce qui
m'étonne , c'est qu'une vérité si touchante nous touche si
peu ; c'est que la même foi qui nous enseigne qu'il y a un
enfer où l'on est séparé de Dieu et où l'on brûle , nous dit
encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à l'autre , et
<jue le péché néanmoins nous soit si ordinaire. Croyons-nous
ce point fondamental du christianisme l ne le croyons-nous
pas 1 Si nous le croyons , où est notre sagesse ? si nous ne le
croyons pas , où est notre religion l Quand la chose seroit
seulement douteuse, faudroit-il risquer sur un tel sujet l Et
d'ailleurs, ce que les impies allèguent pour combattre cet
article de noire foi , est-il comparable à tant de preuves
*ur quoi nous le trouvons établi l P. 64 — 68.
David disoit : Seigneur , vous m avez éprouvé par le feu ;
et ce feu m'a tellement purifié , qu'il ne s'est plus trouvé en
moi d'iniquité. Eprouvons-nous ainsi nous-mêmes par le icu
DES SERMONS. ^7 *
de l'enfer. Que ce feu , reprend saint Augustin , nous serve
à exciter dans nous un autre feu , qui est le feu de la cha-
rité' ; et à y éteindre encore un troisième feu , qui est le
feu de la cupidité'. Tel est l'usage qu'en ont fait les saints.
P. 68—70.
III. e Partie. Etat malheureux du re'prouve' , que l'avenir
désole par le plus affreux de'sespoir. C'est un instinct natu-
rel à tous ceux qui souffrent , de chercher dans l'avenir la
consolation et le remède du pre'sent. Mais ce qui désole l'ame
re'prouve'e dans l'enfer , 1. c'est qu'elle de'sespère d'obtenir
jamais de Dieu aucune grâce , quand elle le prieroit toute
l'éternité; 2. c'est qu'elle de'sespère defle'chir jamaisDieupar
la pe'nitence , quand elle de'testeroit son pe'che' toute l'éter-
nité'j 5. c'est qu'elle de'sespère , non-seulement d'acquitter,
mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances , quoi
qu'elle doive souffrir toute l'éternité'. P. 70, 71.
1 . Plus d'espérance d'obtenir jamais par ses prières aucune
grâce. Le mauvais riche prie Abraham de lui accorder seu-
lement pour toute grâce une goutte d'eau , et cette goutte
d'eau lui est refusée. En vain donc le réprouvé s'écriera-t-il
comme lui : Miserere mei ; Ah! ciel , un peu de compassion
pour moi ; Dieu lui répondra comme à son peuple : Quid
clamas ! Pourquoi vous plaignez-vous l Insanabilis dolor
tuus ; votre mal est sans remède : mais ne vous en prenez
qu'à vous-même et à vos péchés : Propfer durapeccata tua
feci Tiœc tibi. Ainsi s'accomplira cette parole de l'évangile ,
que Dieu n'écoute point les pécheurs. P. 71 — 75.
2. Plus d'espérance de fléchir jamais Dieu par la péni-
tence. Ce n'est pas qu'il n'y ait , selon le mot de la Sagesse,
une pénitence dans l'enfer. Mais ce n'est plus qu'une péni-
tence forcée , et par conséquent qu'une pénitence inutile.
Le péché donc subsistera toujours ; et tant que le péché
subsistera , Dieu haïra le pécheur et le punira. Magnum
chaos inter nos et vos firmatum est: Il y a , dit Abraham au
riche réprouvé, un chaos insurmontable entre nous et vous,
P. 75, 74.
5. Piuà d'espérance, non-seuîement d'acquitter, mais de
4j2 TABLE ET ABRÉGÉ
diminuer jamais ses dettes par ses souffrances. Origene et
d'autres comme lui ont voulu douter de cette éternité mal-
heureuse , fondés sur la bonté et la justice de Dieu. Mais ,
répond saiut Augustin , la bonté n'est pas seulement en Dieu
miséricorde , elle est encore sainteté : or , la sainteté de
Dieu est essentiellement ennemie du péché : donc le châti-
ment du péché sera éternel , puisque Dieu sera toujours
bon , toujours saint , et que le péché durera toujours.
Dites le même de la justice. Le mauvais riche entendra éter-
nellement cette parole foudroyante : Nunc autem cruciaris :
Maintenant vous souffrez. Ce maintenant ne finira jamais.
P. 74, 75.
De vous donner une juste idée de cette éternité, c'est ce
que je n'entreprends pas : et qui le pourroit ? Je me pros-
terne seulement, Seigneur, devant vous , tandis qu'il est
encore temps de vous fléchir. Je parle dans une cour où je
vois tant de mondains tout occupés du monde , sans penser
à l'éternité. Ne pourrois-je pas , dans une juste indigna-
tion , vous presser enfin , Seigneur , de vous faire connoître
et de faire éclater sur eux votre justice ? Mais je sais d'ail-
h urs que ce sont des aines précieuses et rachetées de votre
sang. Eclairez-les , mon Dieu , et dissipez le charme qui les
aveugle. O éternité ! pensée salutaire dans la vie , mais dé-
sespérante dans l'enfer ! Si nous ne voulons pas qu'elle soit
le sujet de notre désespoir, faisous-eu le motif de notre
pénitence. P. 76 — 78.
Sermon pour le dimanche de la troisième semaine t
sur V Impureté , pag. 79.
Sujet. Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme , il va
par des lieux arides , cherchant du repos , et il n'en trouve
point. Alors il dit: Je retournerai dans ma maison d'où je
suis sorti : et à son retour il la trouve vide , balayée , et ornée.
Il part aussitôt , et il va prendre avec soi sept autres esprits
encore plus mcchans que lui ; ils rentrent dans cette maison ,
DES SERMONS. 4?3
et ils y Jiahitent. Il y a des démons de plusieurs espèces;
mais entre tous les autres , celui que nous devons avoir par-
ticulièrement en horreur , c'est le démon d'impureté dont
il est parlé dans notre évangile. Rien de plus ordinaire et de
plus pernicieux que le vice qu'il entretient dans les cœurs j
et c'est ce vice abominable que j'attaque dans ce discours.
P. 79-8i.
Division. Impureté , signe de la réprobation , et principe
delà réprobation. Signe visible de la réprobation , parce que
rien ne nous représente mieux dès cette vie l'état des ré-
prouvés après la mort : i.1£ partie. Principe efficace de la
réprobation , parce que rien ne nous expose à un danger
plus certain de tomber dans l'état des réprouvés après la
mort. P. 81 , 82.
I.re Partie. Impureté , signe de la réprobation. Quatre
choses marquées dans l'Ecriture , expriment parfaitement
l'état des réprouvés dans l'enfer , savoir : les ténèbres , le
désordre , l'esclavage , et le ver de la conscience. Or , de
tous les pécbp's , l'impureté est celui , 1. qui jette l'homme
dans un plus profond aveuglement d'esprit ; 2. qui l'engage
dans des désordres plus funestes ; 5. qui le captive davan-
tage sous l'empire du démon ; 4- °,UI forme dans son cœur
un ver de conscience plus insupportable et plus piquant.
P. 82 , 85.
1, Aveuglement : car l'impureté rend l'homme tout char-
nel. Or , de prétendre qu'un homme charnel ait des connois-
sances raisonnables, c'est vouloir que la chair soit esprit :
Animalis homo non percipit ea quœ Dei sunt. Eu effet , dit
saint Bernard , l'impudique se réduit à la condition des
bétes , lorsqu'il suit les mouvemens d'une passion prédo-
minante dans les bêtes. Par conséquent , il n'a plus ces lu-
mières de l'esprit, qui nous distinguent des bêtes et qui
nous font agir en hommes. Aussi voyons-nous tant de volup-
tueux , au moment que la passion les sollicite , fermer les
yeux à toutes les considérations divines et humaines. Venons
au détail. Ils perdent surtout trois connoissances : la cou-
474 TABLE ET ABRÉGÉ
noissance creux-mêmes , la connoissance de lenr propre
péché , et la connoissance de Dieu. P. 85 — 85.
Us perdent la connoissance d'eux-mêmes et de ce qu'ils
sont. Exemple de ces deux vieillards, qui , sans se souvenir
de leur dignité et de leur âge , tentèrent la chaste Suzanne.
Aussi les poètes, selon la remarque de Clément Alexandrin,
en décrivant les infâmes commerces de leurs fausses divi-
nités , les représentoient toujours déguisées , et souvent
métamorphosées en bêtes ; pour nous faire entendre que
ces dieux prétendus n'avoient pu se porter à de Celles ex-
trémités sans se méconnoître. Et certes , n'est-il pas surpre-
nant de voir jusqu'à quel point ce péché abrutit l'homme l
On oublie tout. Un père oublie ce qu'il doit à ses enfans,
un juge ce qu'il doit au public , un ami ce qu'il doit à son
ami, un prêtre ce qu'il doit à Jésus-Christ , une femme ce
qu'elle doit à son mari , une fille ce qu'elle se doit à elle-
même. P. 85— 87.
Je dis plus. L'impudique perd la connoissance de son
péché , ou plutôt de la grièveté de son péché. Dans les règles
communes , c'est par l'expérience que nous parvenons à la
connoissance des choses ; mais dans le péché dont je parle,
il arrive tout le contraire. Car , nous ne le connoissons ja-
mais mieux , que quand nous n'en avons nul usage , et nous
n'en perdons la connoissance qu'autant que nous nous licen-
cions à le commettre. Une ame encore innocente et pure le
regarde comme un monstre j mais un pécheur par état le
traite de galanterie , et s'en applaudit. Auroit-on jamais cru
qu'il dût y avoir des chrétiens assez corrompus pour traiter
desimpie galanterie un péché de cette conséquence ? et
qu'est-ce encore que d'entendre des femmes dans le christia-
nisme tenir de semblables discours , et regarder comme des
bagatelles de vrais crimes ? Ces conversations libres , ces
entretiens secrets et familiers , ces amitiés prétendues hon-
nêtes , ces commerces assidus de visites et de lettres , ces
artifices de la vanité humaine , cette détestable ambition
d'avoir des adorateurs , ces douceurs vraies ou fausses té-
moignées à un homme mondain , ces habillemens immo-
DES SERMONS. 4/5
destes : tout cela n'est rien , dites-vous ; mais la question
est de savoir si Dieu en jugera de la sorte , et si vous-
mêmes , lorsqu'il faudra comparoître devant son tribunal ,
vous n'en jugerez pas autrement. P. 87- — 92.
Enfin , ce péché nous fait perdre la connoissance de Dieu.
On peut dire que les impudiques sont communément des
esprits gâtes en matière de cre'ance , et que le progrès de
l'impiété suit presque toujours le progrès du vice. La raison
est, que la vue d'un Dieu troublant le voluptueux dans son
plaisir ; pour mieux goûter son plaisir, il prend le parti de
renoncer Dieu , et ce fut ainsi que Salomon devint idolâtre.
Les païens , selon la remarque de saint Augustin , ayant fait
eux-mêmes leurs dieux , ils les ont faits selon leur caprice ,
et tels qu'ils les ont voulus : des dieux passionne's , empor-
tée , adultères. Mais comme notre Dieu est indépendam-
ment des hommes tout ce qu'il est , le voluptueux désespé-
rant de le changer, et le trouvant toujours contraire à sa
passion , le désavoue. Or , y a-t-il rien de plus affreux dans
les te'nèbres de l'enfer , que cet aveuglement ? Les te'nèbres
de l'enfer ne sont que des ténèbres extérieures : In tenebras
exteriores ; au lieu que l'aveuglement de l'impudique est
tout intérieur. P. 92—96.
2. Désordre et confusion. Dans le désordre même de
l'enfer , il y a un ordre supérieur que la justice divine y a
établi , puisque c'est là que Dieu punit ce qui est punis-
sable : au lieu que le désordre de l'impureté est un pur dé-
sordre. Il consiste, selon saint Augustin , en ce que l'esprit
se laisse gouverner par les sens. Il consiste , selon saint
Chrysostôme , en ce que l'impureté porte l'homme à des:
excès où la sensualité même des bétes ne se porte pas.
Exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre
de la Genèse , et sur qui Dieu fit éclater sa colère. Enfin ,
selon Tertullien , il consiste en ce que l'impureté a une
liaison presque nécessaire avec tous les autres vices , et que
tous les autres vices sont, pour ainsi parler , à ses gages et
à sa solde. De là les guerres et les dissensions , les discordes
et les haines irréconciliables , les profanations et les sacri-
4'6 TABLE ET ABRÉGÉ
iéges , les empoisonnemens et les assassinats , les trahisons
et les noires impostures, les injustices et les violences , les
de'penses excessives et la ruine des familles. C'est ainsi que
l'impureté renverse tout. P. y6 — io3.
L'indignité est qu'une femme perdue d'honneur et de
conscience , par un renversement autrefois inoui , fasse elle-
même les avances les plus criminelles et les plus honteuses.
L'excès du désordre est que toutes les bienséances qui ser-
voient de rempart à la pureté , soient maintenant bannies
comme incommodes. Le comble du désordre est que les
devoirs les plus inviolables chez les païens mêmes , soient
parmi nous des sujets de risée. Un mari sensible au déshon-
neur de sa maison, est le personnage qu'on joue sur le
théâtre. Quel désordre encore , qu'un mari pourvu d'une
femme prudente et accomplie , mais entêté d'une passion
bizarre, aime avec obstination ce qui souvent n'est point
aimable , et ne puisse aimer par raison ce qui mérite tout
son amour. P. io5 — io5.
5. Esclavage. Point de péché qui rende l'homme plus es-
clave du démon. Dans les premiers siècles de l'Eglise, re-
marque saint Augustin, cet ennemi de notre salut attaquoit
les chrétiens par les persécutions : pourquoi l parce que les
chrétiens alors vivoient dans une entière pureté de mœurs ,
et que ne pouvant s'en rendre maître par l'amour du plai-
sir, il tâchoit à les vaincre par l'horreur des supplices. Mais
depuis qu'il a trouvé moyen de s'introduire par les voluptés
sensuelles , toutes les persécutions ont cessé. Car cette voie
lui a paru bien plus courte et plus assurée. Triste esclavage
où gémit si long-temps saint Augustin. P. jo6 — 108.
4. Ver de la conscience et trouble. Trouble du côté de
Dieu, que l'impudique envisage comme le juge de ses ac-
tions et de sa vie. Dans les autres péchés , on peut se faire
plus aisément une fausse conscience , et le pécheur dans sa
fausse conscience trouve une espèce de repos. Mais l'impu-
reté est un vice trop grossier, pour servir de sujet aux illu-
sions d'une conscience erronée. Ainsi , pour pe u qu'on ait
encore de religion , il n'y a point de péché que le remords
DES SERMONS. 4?7
suive de plus près. Il est vrai que l'impudique perd assez
communément la foi : mais eu quelles incertitudes le jette
alors son infidélité même ; et cette infidélité ne l'assurant
de rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-
elle être pour avoir la paix ? Trouble encore plus sensible
du côté de l'objet qu'il adore. Dans la naissance de cette
passion , quel tourment est comparable à celui d'un esprit
blessé qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ? ou si
l'on répond à ses assiduités , quelles craintes au moins qu'on
n'y réponde pas également , qu'on n'y réponde pas sincè-
rement , qu'on n'y réponde pas constamment? Dans le pro-
grès de cette même passion , que ne faut-il pas essuyer ?
caprices, fiertés, hauteurs, légèretés de la part de celle
dont on a fait son idole. Surtout si la passion se tourne en
jalousie , comme il arrive presque immanquablement , quel
eufer ! Et quelle issue enfin , quel dénouement ordinaire
ont ces criminelles intrigues? La seule vue de l'avenir n'est-
elle pas une peine continuelle et toujours présente , quand
on se dit à soi-même , et qu'on se le dit avec assurance :
Cette passion finira , et le succès le moins fâcheux que j'en
puisse attendre , c'est qu'elle finira par quelque chose de
désagréable. Ah ! mon Dieu , nous ne le comprenions pas ;
mais nous sommes obligés de le reconnoître , que vous ne
châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur , qu'en le
livrant h ses appétits déréglés. P. 108 — i i5.
II. e Partie. Impureté , principe de la réprobation. Opérer
laréprobation dans une ame , c'est la conduire à l'impénitence
finale. Or , il n'y a point de péché qui semble plus éloigné
de la pénitence que l'impureté , et qui par conséquent dans
le cours ordinaire soit plus irrémissible. Je ne dis pas irré-
missible dans le sens que l'a entendu Tertullien, lorsqu'il
prétendoit que ce péché étoit absolument sans remède, et
que quelques marques de pénitence que donnât le pécheur,
l'Eglise ne le devoit et ne le pouvoit jamais recevoir : mais
j'entends qu'entre les péchés, il n'y en a point de plus dif-
ficile à guérir, et que par ses engagerions criminels , l'im-
pudique se fait , pour aiusi parler , à lui-même un état d'un-
4-jS TABLE ET ABRÉGÉ
pénitence d'où il pourroit , mais d'où il ne veutpresque jamais
sortir. Voilà en quoi la vérité' que j'établis est différente de
l'hérésie -de Tertullien. He're'siequi, tout insoutenable qu'elle
est, nous fait toujours connoître de quelle horreur on e'toit
alors prévenu contre le péché que je combats , et combien à
l'égard de ce crime la discipline de l'Eglise étoit rigoureuse.
Hérésie fondée sur des raisons en elles-mêmes très-solides »
mais dont Tertullien tira des conséquences outrées. P. u5
— 121.
Sans donc porter la chose si loin, je dis que l'impuretécon-
duit à l'impénitence finale : comment? i. parce qu'il n'est
point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute;
2. point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du
désespoir; 5. point de péché qui tienne le pécheur plus
étroitement lié par l'habitude. P. 121.
i. Rechute : Je retournerai dans ma maison d'où je suis
sorti , dit l'esprit impur : je reprendrai dans cette ame tous
les avantages que j'y ai perdus; et le dernier état où elle se
trouvera , sera pire que le premier. J'en appelle, chrétiens ,
à votre expérience : et n'est-ce pas là ce qui nous rend vos
confessions suspectes quand vous avez recours à nous dans
le sacré tribunal? P. 121 — 123.
2. Désespoir : Desperantes semetipsos tradideruntimpudicU
tiœ. Mais de quoi surtout désespère l'impudique ? il désespère
de sa conversion où il voit des difficultés presque insur-
montables. Il désespère de sa persévérance, témoin qu'il est
de ses légèretés passées. Il désespère de Dieu , et il déses-
père de lui-même : de Dieu, parce qu'il a si souvent abusé
de sa miséricorde ; de lui-même, parce qu'il a de sensibles
convictions de sa foiblesse. P. 125— 125.
5. Habitude : tout, y contribue ; les occasions beaucoup
plus fréquentes, la facilité de commettre le péché beaucoup
plus grande, les impressions qu'il laisse beaucoup plus for-
tes, le penchant beaucoup plus violent. Aussi combien
voyons-nous d'impudiques par habitude et par profession,
qui se convertissent ? une Magdeleine, un Augustin pénitent ,
ce sont des espèces de prodiges. Ce n'est pas que ces volup-
DES SERMONS. ^79
tueux ne se présentent quelquefois au sacrement de la pé-
nitence : mais de la manière dont ils s'y comportent, c'est
plus pour leur condamnation qu'ils s'y présentent , que pour
leur justification. Quand donc feront-ils pénitence l Dans
cette vie ? ils ne s'y déterminent jamais. Dans l'autre ? elle
est inutile. A la mort l c'est le péché qui les quitte , et non
pas eux qui quittent le péché. P. 125 — 128.
Gela seul me fait comprendre la vérité de cette terrible
parole de Jésus-Christ: Beaucoup d'appelés et peu d'élus. Car
l'Apôtre nous apprend que les impudiques ne seront jamais
héritiers du royaume de Dieu, et nous voyons d'ailleurs que
le monde est plein de ces hommes sensuels et esclaves de leur
plaisir. P. 128, 129.
C'est à vous, chrétiens , à y prendre garde tandis qu'il est
encore temps : car il est temps encore après tout , et je n'ai
point prétendu dans ce discours vous ôter toute espérance,
mais vous engagera une vigilance plus exacte, et vous por-
ter à faire de nouveaux efforts. Nous avons besoin pour cela,
Seigneur, d'une grâce victorieuse et toute-puissante. Grâce
que je vous demanderai sans cesse , à laquelle je me dispo-
serai , à laquelle je répondrai, et que je conserverai avec
soin. P. 129, i3o.
Sermon pour le lundi de la troisième semaine, sur le
Zèle 3 pag. i3i.
SiTJET. Jésus-Christ dit aux Pharisiens : Sans doute que cous
m'appliquerez ce proverbe : Médecin , guérissez-vous vous-
même. Autant que ce reproche étoit foible contre Jésus-
Clnist, autant auroit-il de force contre nous, si nous vou-
lions nous l'appliquer. Car ne puis- je pas bien vous dire
dans le même sens : Chrétiens, n'ayez point tant de zèle pour
les antres , que vous n'en ayez encore plus pour vous-mêmes;
ou plutôt mesurez le zèle que vous avez pour les autres ,
sur le zèle que vous devez avoir pour vous-mêmes. Telle
est la solide leçon que je viens vous faire dans ce discours.
P. 01 , 102.
48o TABLE ET ABRÉGÉ
Division. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes
et pour notre propre perfection , qui doit autoriser notre
zèle pour le prochain : i.re partie ; rectifier notre zèle pour
le prochain : 2.e partie j adoucir notre zèle pour le prochain :
3.° partie. P. 02 — 1 54-
I.re Partie. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes
et pour notre propre perfection, qui doit autoriser notre
zèle pour le prochain. Ce zèle et ce soin de nous reformer
nous-mêmes est le premier de uos devoirs : si donc nous
tournons uniquement notre zèle vers le prochain, c'est un
zèle chimérique et faux j 1. zèle alors sans autorité de la
part de celui qui l'exerce; 2. zèle sans effet de la part de
ceux envers qui on l'exerce. P. i54, i55.
1. Zèle sans autorite' de la part de celui qui l'exerce " pour-
quoi ? c'est qu'il n'y a que le bon exemple que l'on donne,
et le témoignage qu'on se rend d'avoir commencé par soi-
même , qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que
celle de réformer les autres. Vous vous inquiétez de mille
choses que vous prétendez être des abus et des injustices :
mais on vous répond que vous avez mauvaise grâce de parler
si haut contre des désordres étrangers , et de ne pas corriger
certains désordres qu'on remarque dans votre conduite ; et
que vous y pourriez remarquer. Pourquoi vojrez-vous une
paille dans £ œil de votre frère , disoit le Fils de Dieu , tandis
que vous n'apercevez pas une poutre dans le votre l Aussi
trouva-t-il mauvais que les pharisiens osassent accuser devant
lui cette femme surprise eu adultère. Et pour les confondre,
il se contenta de leur dire : Que celui de vous qui est sans
péché , jette la première pierre contre elle. Argument plau-
sible et convaincant dont ils se sentirent si vivement pressés ,
qu'ils se retirèrent sans rien répliquer. P. 1 55 — 1 58.
Mais qu'y a-t-il néanmoins de plus commun dans le monde
que ce zèle pharisaïque , qui consiste à être régulier pour
les autres et sans régularité pour soi-même ? On peut bien
appliquer à ces censeurs si zélés ce que Jésus-C!n ist dit à
ces femmes de Jérusalem : Ae pleurez point sur moi , mais
sur vous-mêmes. Saint Paul avoit peiue à comprendre com-
ment
DES SERMONS. 4$l
ment celui qui n'a pas soin de sa maison , pou voit prendre
soin de l'Eglise de Dieu : mais jamais l'Eglise n'eut taut de
ces sortes de re'formateurs. Je sais quel e'toit le zèle des
saints; je sais combien David, et après lui saint Bernard ,
étoient touchés des désordres qu'ils voyoient, et en quels
termes ils s'en expliquoient. Mais faisons ce qu'ils ont fait,
et nous aurons droit de dire ce qu'il ont dit. P. 1 58— 141.
2. Zèle sans effet de la part de celui envers qui on l'exerce.
Car , comme nous n'aimons pas à être corrigés , nous nous
attachons à examiner ceux qui voudroient , sous une appa-
rence de zèle , prendre l'ascendant sur nous ; et le moindre
foible que nous y découvrons , nous sert de prétexte pour
éluder leurs remontrances. De là vient que ceux qui par of-
fice sont chargés de répondre des autres et de les conduire,
ont une obligation spéciale de travailler d'abord à se réfor-
mer eux-mêmes. De là vient que l'Apôtre parlant des pas-
teurs des aines , veut qu'ils soient irrépréhensibles. Non pas
qu'on ne dût toujours leur obéir, quand même ils seroient
moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du.
mérite de leur vie : mais le commun (Ips hommes n'est, ni
assez spirituel , ni assez équitable pour faire cette précision.
Que ne peut point pour la gloire de Dieu et pour le bien du
prochain , un homme exemplaire et sans reproche ? Mais
qu'un père violent fasse à son fils des leçons de modération,
qu'une mère évaporée et mondaine prêche à sa fille la re-
traite, quel succès en peut-on attendre? P. 1 4 1 *~~" - 4 4 -
II. e Partie. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes
et pour notre perfection, qui doit rectifier notre zèle pour
le prochain : 1. par rapport à notre raison , parce qu'il se
peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science ; 2. par
rapport à notre cœur : car il arrive, souvent que ce n'est pas
un zèle selon la charité. P. 1 44 » '4^*
1. Par rapport à notre raison. Souvent notre zèle n'est
qu'un zèle erroné, un zèle bizarre, un zèle borné. Zfle
erroné : tel a été celui de tant d'hérétiques qui ont voulu
réformer l'Eglise. S'ils avoient eu au même temps un autre
zèle, je veux dire, le zèle de leur propre sanctification, et
TOME III. 01
4?)2 TABLE ET ABRÉGÉ
s'ils s'étaient d'abord appliques à reformer leur orgueil et
leur opiniâtreté, la passion ne les eût pas fait tomber eu de
si funestes égaremens. Zèle bizarre, qui veut régler tout le
inonde par ses idées particulières, et quelquefois extrava-
gantes , et qui par là même renverse tout. Le remède seroit
de se précautionner d'abord contre soi-même, et contre cet
esprit de singularité qu'on suit en aveugle , et dont on se
fait même un prétendu mérite. De là zèle borné et limité:
ce qu'on a jugé bon et saint, on veut qu'il soit bon et saint
pour toutes sortes de personnes; et bors du plan de réforme
qu'on a conçu , tout paroît désordre et relâchement. Mais
Dieu n'a-t-il point d'autres idées du bien que celles que vous
proposez l II anroit fallu de bonne heure vous élever l'esprit ,
et vous faire une plus grande ame , une ame capable d'estimer
le bien partout où il est, et de quelque part qu'il vienne.
P. 145-149.
2. Par rapport à notre cœur. Souvent nous prenonspourzèle
ce qui est chagrin , inquiétude , intrigue , envie , ambition ,
intérêt. Mais qu'un homme se soit avant toutes choses étudié
lui-même pour connoître les plus secrets mouvemens de son
cœur , et qu'il se soit fait de saintes violences pour les régler,
alors il sera en état de distinguer quel esprit l'anime dans
son zèle , et de le réduire aux termes de la raison et de l'équité.
P. 149 — iSa.
III. e Partie. C'est le zèle que nous aurons pour nous-
mêmes et pour notre propre perfection , qui doit adoucir
notre zèle pour le prochain. Le zèle , s'il n'est tempéré, nous
porte à une sévérité outrée. Sévérité que le Sauveur du monde
condamna dans ces deux disciples qui lui demandèrent qu'il
fît descendre le feu du ciel sur les Samaritains. L'Apôtre et
tous les hommes apostoliques ont donc cru devoir huma-
niser leur zèle , et lui donner un certain attrait d'où dépend
son efficace et sa force. Or je l'ai dit : le correctif infaillible
et sûr d'un zèle trop impétueux et trop vif pour les autres ,
est le zèle qu'on doit avoir pour soi-même. P. i52, i55.
Car , un homme zélé pour soi-même , quelque bien qu'il
envisage hors de soi , a toujours en vue de ne perdre jamais
DES SERMONS» 483
{a charité. Or, la charité a toutes les qualités qui peuvent
modérer et adoucir notre zèle à l'égard du prochain. Le zèle
pour le prochain est naturellement impatient : on en vou-
drait voir d'abord le succès : mais la charité est patiente,
surtout quand on considère avec quelle patience le Dieu de la
charité en use lui-même à notre égard. P. i53 — 1 56.
Gomme notre zèle est impatient, il devient dur, fâcheux,
mortifiant, plein d'amertume. De vous dire que le zèle du
Sauveur du monde n'a point été de cette nature , et que c'est
par un zèle tout différent qu'il a gagné les cœurs, ce seroit
une espèce de démonstration dont il n'y a personne qui ne
dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, je m'en tiens
au même principe : car la charité est douce, surtout quand
nous pensons avec quelle douceur nous voulons qu'on nous
traite nous-mêmes , quelle est la foihlesse des malades dont
nous entreprenons la guérison , et qu'un zèle enfin sans
condescendauce et sans ménagement ne sert qu'à leur don-
ner horreur du remède et qu'à les rebuter. P. 1 56— i5cj.
Cette charité demande bien des réflexions et un grand
empire sur soi-même , j'en conviens : mais souvenez-vous
qu'il s'agit du salut de votre frère. Allumez, Seigneur,
dans nos cœurs ce feu divin , ce saint zèle dontbrûloit votre
Prophète , et dont vous avez brûlé vous-même sur la terre.
P. i5<), 160.
Sermon pour le mercredi de la troisième semaine ,
sur la parfaite Observation de la loi , pag. 161.
Sujet. Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem
s'adressèrent à Jésus-Christ , et lui dirent : Pourquoi vos dis->
ciples violent-ils les traditions des anciens ! Mais il leur ré->
pondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement
de Dieu pour suivre votre tradition! Nous tombons dans un
désordre tout opposé à celui des pharisiens. Car le désordre
des pharisiens étoit de s'attacher aux petites choses et de
négliger les grandes j et le nôtre est de nous borner quel—
o
484 TABLE ET ABRÉGÉ
quefois tellement aux grandes , que nous croyons pouvoir
impunément mépriser les petites. Or, sans parler des pha-
risiens , mais de nous-mêmes , j'entreprends de vous faire
voir dans ce discours , que de manquer volontairement et
habituellement aux moindres devoirs, c'est s'exposer à violer
bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes
de la loi. Compliment à la Reiive. P. 161 — 163.
Division. L'homme est orgueilleux , et il est aveugle. Son
orgueil le porte à l'indépendance , et lui donne un penchant
secret à s'affranchir de la loi. Son aveuglement l'empêche de
bien connoître ses devoirs, et de bien discerner ce qu'il y a
de plus ou de moins essentiel dans la loi. Or , je dis que de
s'assujettir aux moindres obligations de la loi , c'est un
préservatif nécessaire , et pour réprimer l'orgueil de notre
cœur ; i.re partie : et pour corriger les erreurs de notre
esprit, ou pour en prévenir les suites funestes j 2.e partie.
P. i63, 164.
I.re Partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi,
préservatif nécessaire contre l'orgueil de notre coeur. A re-
monter jusqu'à la source de la corruption de l'homme , il
est évident que le premier de tous les désordres , c'est l'or-
gueil i et que le premier effet de l'orgueil , c'est l'amour de
l'indépendance et de la liberté. Cependant il y a des lois
d'une autorité si vénérable et d'une obligation si bien fondée
dans les principes de la raison , que , quelque passion que
nous ayons pour la liberté, nous ne pouvons presque nous
départir de l'attachement respectueux et de la soumission
qu'elles exigent de nous ; et ces lois sont celles de la religion et
de la conscience. Voilà donc comme une espèce de combat
dans l'homme entre son orgueil et sa raison : sa raison ,
qui veut qu'il se soumette ; et son orgueil , qui ne le veut
pas. Qui l'emporte des deux? ni l'un ni l'autre, si nous
avons égard aux comméxicemetis , parce que d'abord ils
sont presque l'un et l'autre d'égale force. Mais voici ce qui
arrive , quand l'homme commence à quitter Dieu : c'est
qu'il observe les grandes choses avec quelque fidélité, et
qu'il ne se fait plus une règle de garder les petites. Pour ne
DES SERMONS. 485
pas absolument se soustraire à la loi de Dieu , il se soumet
aux premières ; et pour ne pas aussi captiver entièrement
sa liberté , il ne'glige les autres. De là que s'ensuit-il ï c'est
que par cette liberté présomptueuse , ou pour mieux dire ,
par ce libertinage qui lui fait négliger certaines obligations
moins importantes et moins étroites , il vient enfin à tout
entreprendre contre la loi de Dieu. P. 164 — 168.
En effet , dit saint Bernard , le juste par état et le pé-
cbeur par état marchent de telle sorte dans le chemin ou du
vice , ou de la vertu , qu'ils n'en sont pas même fatigués.
Mais il y en a qui souffrent , et ce sont ces chrétiens impar-
faits qui voudroient tenir le milieu , c'est-à-dire , qui vou-
droient secouer le joug de la conscience et de la religion
dans les petites choses , et qui ne voudroient pas le rompre
dans les grandes. Car ils ont à souffrir de tous les côtés :
du côté de la grâce à laquelle ils résistent , et du côté de la
passion qu'ils ne satisfont pas pleinement. Or , prenez garde,
poursuit saint Bernard , comme cet état est un état de vio-
lence , il ne peut pas durer. Bientôt la passion et l'amour de
la liberté prévaut ; et voilà d'où sont venus presque tous
les scandales et tous les désordres qui ont éclaté dans le
monde. P. 169 — 171.
De là les grands attentats de l'hérésie. Exemple de Luther.
Son obstination à refuser de se soumettre sur un point qui
du reste n'étoit pas essentiel dans la religion et qui regar-
doit les indulgences, fit dans la suite, de ce catholique et
de ce religieux , un apostat et un hérésiarque. P. 171 — 175.
De là les prodigieux égaremens de l'impiété. Par où tant
d'impies ont-ils commencé à perdre la foi l par quelques
railleries de certaines dévotions populaires , ou par quelque
autre principe qui leur sembloit aussi léger , et qui pouvoit
l'être. P. 175, 174.
De là les affreux relâchemens de la discipline de l'Eglise.
Ils ne se sont pas introduits tout . coup par un soulèvement
subit et général des fidèles , et par une rébellion formée
contre les saintes lois que l'Eglise leur prescrivoit ; mais ,
suivant la remarque de saint Bernard , par des exemptions
486 TABLE ET ABRÉGÉ
en apparence respectueuses , que chacun sous divers pré-
textes a voulu s'accorder , ou même a su obtenir des puis-
sances supérieures au préjudice du droit commun. Dis-
penses dont le même Père se plaignoit si hautement dans une
lettre qu'il en écrivit à un grand pape. P. 174 — 177.
De là la ruine particulière de tant d'ames. Car, on ne se
pervertit pas dans un moment ; mais il y a , dit S. Gi'égoire ,
pape , un apprentissage pour le vice comme pour la vertu ,
et c'est par la vanité que nous nous laissons conduire à l'ini-
quité : A vanitate ad iniquitatem. Une parure immodeste ,
«ne lecture agréable mais dangereuse , une conversation
libre , un commerce honnête en apparence avec telle per-
sonne , voilà la vanité : mais c'est ce qui vous remplira de
l'amour de vous-même et de l'amour du monde , ce qui
tous retracera dans l'esprit les pins sales idées, ce qui fera
naître dans votre cœur les désirs les plus criminels, enfin ,
ce qui allumera dans vous une passion dont vous ne serez
presque plus le maître , et qui vous emportera aux derniers
excès. P. 177—179.
C'est à quoi vous ne pouvez trop prendre garde. Il est
vrai que pour observer jusqu'aux moindres devoirs , il en.
doit coûter bien des violences : mais l'évangile ne nous en-
seigne point d'autre voie du salut que la voie étroite , et
Jésus-Christ nous avertit qu'il faut faire effort pour entrer
dans le royaume des cicux. N'espérons pas d'en élargir la
porte ; mais disons plutôt : Le chemin du salut est étroit ; je
dois donc aussi resserrer ma conscience. Car il n'y a point
de danger pour moi à me restreindre dans les bornes démon
devoir j au lieu que je dois tout craindre si je viens jamais
à les franchir. Je ne puis être trop soumis à Dieu ; mais je
cours risque de me perdre, si je ne le suis pas assez. Ah !
chrétiens , on cherchoit autrefois des remèdes pour bannir les
6crupuJ.es du monde ; et moi je voudrois que ce qui s'appelle
le monde fût aujourd'hui rempli de scrupules. P. 179 — 181.'
II. c Partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi ,
préservatif nécessaire contre l'aveuglement de notre esprit,
flieu où les hommes soient plus sujets à se tromper , qu'ea
DES SERMONS. 4^7
ce qui regarde la conscience et la religion. Si donc nous
n'apportons un soin extrême à nous pre'server des illusions
où notre aveuglement peut nous conduire , il est imman-
quable que nous nous y tromperons. Et comment ? non pas ,
dit saint Bernard , en supposant pour grandes les fautes qui
sont légères de leur nature : car il est rare que nos erreurs
nous mènent là j mais en supposant pour le'gères celles qui
sont en effet gricves et importantes : illusion très-commune.
Et parce que cette ignorance ne nous justifie pas, et que
c'est un aveuglement ou affecté par malice , ou formé par
négligence, on se précipite, sans y penser, dans l'abîme de
perdition. P. i8x— 185.
Mais qu'un homme se fasse une loi de ne rien négliger,
jusqu'aux plus petits devoirs , cette loi le met à couvert de
tout ; et quand il seroit du reste rempli d'erreurs , il ne
s'égarera jamais , parce que la loi qu'il s'est prescrite lui
servira de guide. P. i85 — 185.
Nous n'avons que trop d'exemples qui nous montrent que
le relâchement sur certains points estimés peu nécessaires ,
est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre
et pour nous faire tomber dans les plus grands désordres.
En voulez-vous par rapport à la religion ? Exemple de ce
catholique ignorant dont parle saint Augustin. Un manichéen
l'ayant fait convenir qu'un aussi petit insecte que la mouche
n'avoit pas été créé de Dieu , et le conduisant de l'un à
l'autre , lui fit enfin avouer que Dieu n'étoit pas le créateur
de l'homme. Exemple de l'hérésie arienne. Sur quoi rouloit
alors tout le schisme du monde chrétien ? sur un seul mot ;
savoir , si le Verbe devoit être appelé consubstantiel à son
Père , on semblable en substance. Qu'importe , disoient les
uns , peu éclairés ? une différence si légère doit-elle troubler
le repos de l'Eglise ? Mais saint Athanase , mieux instruit ,
leur faisoit voir qu'en négligeant un seul mot, ils ruinoient
tout le fondement de la religion chrétienne. Et n'est-ce pas
ainsi qu'en mille rencontres les ennemis de l'Eglise , pour
éluder ses décisions sur certains articles , les out traités de
questions vaines et inutiles? P. i85— 188.
488 TABLE ET ABRÉGÉ
Que n'aî-je le temps d'appliquer aux mœurs ce que j'ai dit
de la foi l Combien de pèches toujours griefs dès qu'ils sont
volontaires, l'ignorance nous fait -elle mettre au nombre
des petits péchés ! Combien d'autres dont nous mesurons
la grièvetè ou la légèreté , non suivant ce qu'ils son! en effet
dans les conjonctures pre'sentes , mais selon nos idées et les
de'sirs de notre cœur ? Exemple de ces deux genres de pé-
chés. P. 188 — 190.
Le remède , ô mon Dieu ! c'est de ne se permettre jamais
quoi que ce soit qui puisse en quelque sorte blesser votre
loi. Autrement ma perte est inévitable. Car , pour me ga-
rantir des chutes fatales dont je suis menace , il faudrait ,
ou que je ne fusse plus exposé aux erreurs de mon esprit,
©u qu'une étude constante et assidue suppléât aux lumières
qui me manquent. Or, je ne puis espérer l'un , ni compter
sur l'autre. Le plus court et le plus sûr est de m'interdire
tout péché. Alors je n'aurai plus besoin , quand il s'agira de
votre loi , de l'examiner de si près. Je pourrai compter sur
Vous et sur moi-même : sur vous , parce que vous n'aban-
donnez point une ame fidèle ; sur moi-même , parce que
j'aurai le plus assuré préservatif contre la fragilité et le
penchant de mon cœur. P. iqo, 191.
Heureux, mes frères, si vous entrez dans ces sentimens.
Mettez-vous en état par là d'entendre de la bouche de Jésus-
Christ cette consolante parole : Bon serviteur, vous avez été
fidèle en peu de chose j prenez possession de mon royaume
céleste, et goûtez-y une félicité éternelle. P. 191, 192.
Sermon pour le jeudi de la troisième semaine, sur la
Religion et la Probité, pag. 19$.
Sujet. Tous ceux qui avaient des malades de diverses mala~
Aies , les amenoient à Jésus , et il le< guérissoit tous en les tou-
chant. Or , les démons sortoient de plusieurs po sédés , criant , et
disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait , et ne
leur permettait pas de parler , parce qu'ils savaient qu'il était
le Messie. C'est le témoignage que rendoient les dénions
DES SERMONS. 4&9
au Fils de Dieu : mais témoignage que ce Dieu -homme
méprise et qu'il rejette, parce que ce n'e'toit qu'un témoi-
gnage forcé, et que tandis qu'ils sembloicnt l'honorer d'une
part , ils le blasphémoient de l'autre et le renonçoient. En
vain donc rendons-nous à Dieu un culte apparent , si dans
la pratique nous démentons par nos mœurs ce que nous con-
fessons de bouche , et si nous n'en devenons pas plus fidèles à
nos devoirs. Je dis même aux devoirs les plus communs
de la société , et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et
le commerce du monde. C'est ce qui m'engage à vous faire
voir dans ce discours , le rapport nécessaire qu'il y a entre
la religion et la probité. P. K)5 — 195.
Division. Quoique la probité selon le monde , et la reli-
gion, soient très-différentes et dans leurs principes, et dans
leurs objets, et dans les fins qu'elles se proposent, la liaison
néanmoins est si étroite entre l'une et l'autre , qu'à les
prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir, on peut
dire absolument qu'elles sont inséparables. Point de probité
sans religion ; ire partie. Point de religion sans probité j 2.e
partie. P. 195 , 196.
I.re Partie. Point de probité sans religion : pourquoi ' 1.
parce qu'il n'y a que la religion qui puisse être un principe
universel et un fondement solide de tous les devoirs de la
probité ; 2. parce que tout autre motif que celui de la
religion , n'est point à l'épreuve de certaines tentations ,
où la vraie probité se trouve sans cesse exposée ; 5. parce que
quiconque a secoué le joug de la religion , n'a plus de peine
à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvoient le re-
tenir dans l'ordre , ni à se défaire de tous les engagemens
qu'il a dans la société humaine , et sans lesquels lu probité
ne peut subsister. P. 196, 197.
1. La religion est le seul principe sur quoi tous les de-
voirs qui font la vraie probité peuvent être solidement
établis. Car c'est la religion, dit saint Thomas , qui nous lie
à Dieu ; et c'est en Dieu , comme dans leur centre , que
sont réunis tous les devoirs qui lient les hommes entre eux
par le commerce d'une étroite société. Ainsi , en vertu de la
49° TABLE ET ABRÉGÉ
loi que j'ai reçue et que je me lais de servir Dieu , je rends
à chacun, par une conséquence nécessaire, tout ce qui lui
est dû, parce qu'en Dieu seul je trouve ce qui m'oblige à
tout cela. P. 197, 198.
En effet , c'est cette vue de Dieu et de sa loi , cette vue de
conscience qui fait que je me soumets , et que je ne manque
à rien. Et voilà la preuve dont se servoit Tertullien pour
convaincre les païens qu'ils dévoient regarder notre religion
comme une religion utile à la sûreté et au bien commun.
Car c'est cette religion, leur disoit-il , qui nous apprend à
prier pour vos césars , à servir fidèlement dans vos armées ,
à payer exactement et sans fraude les tributs et les impôts
publics. Et certes, si dans un Etat toutes choses se traitoient
selon les lois du christianisme , quel ordre n'y verroit-on
pas , et quelle paix ! P. 198 — 200.
Mais que le principe de la religion , ce premier mobile ,
vienne une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, plus de
règle ni de conduite , plus d'honnêteté de mœurs , du moins
constante et générale. Car, sur quoi seroit-elle fondée? sur
la raison ? Mais qu'est-ce que la raison corrompue par le
péché et affoiblie par les passions ; et quels scandales arri-
veroient , si chacun selon son caprice et selon son sens se
faisoit l'arbitre de ce qu'il peut , de ce qu'il doit , de ce qui
lui appartient , de ce qui lui est permis ? C'est pour cela que
dans les affaires du monde , dans les traités , on exige des
sermens , qui sont des protestations publiques et solennelles
de religion : preuve, dit saint Chrysostôme, que sans le
sceau de la religion , ou ne croit pas pouvoir compter sur
la raison des hommes. P. 200—202.
J'en appelle à votre propre sentiment. Qui de vous vou-
droit que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un
homme sans religion ? Un athée même se confiera plutôt à
un homme qui a de la religion , qu'à un impie comme lui.
P. 202.
Vous me direz qu'indépendamment de la religion , il y a
un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré.
Mais sans examiner quel seroit cet amour de la justice , y
DES SERMONS. 491
auroit-il beaucoup d'hommes dans le monde qui s'en piquas-
sent , s'ils e'loient persuadés qu'il n'y a ni Dieu , ni religion ? Je
me regarderais alors moi-même comme ma fin ; et par une
conse'quence nécessaire, je rapporterais tout à moi, et je
croirois avoir droit de sacrifier tout pour moi. Et c'est ici que
je dois vous faire remarquer l'extravagance de cette politique
malheureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s'est
glorifie' d'être l'auteur. Politique qui ne reçoit de religion
qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage selon
le monde , et qui n'en retient que l'apparence et la figure.
Sans employer bien d'autres preuves contre une si détestable
maxime, je me contente de dire que cette damnable politi-
que se détruit par elle-même. Car elle reconnoît au moins
la ne'cessité d'une religion apparente pour contenir les
peuples dans le devoir, et par là même elle convient que
la raison seule n'est pas capable d'entretenir dans le monde
cette probité qui le doit régler. D'où je conclus , moi , la
ne'cessité' d'une vraie religion , puisque la vraie probité ne
peut être fondée sur le mensonge. P. 202 — 2o5.
2. Tout autre motif que celui de la religion , n'est point
à l'épreuve de certaines tentations délicates où le devoir et
la probité se trouvent sans cesse exposés. J'appelle tentations
délicates, lorsque l'intérêt et la justice sont en compromis,
et qu'on peut aux dépens de l'une ménager l'autre. N'est-ce
pas là que nous voyons tous les jours la raison succomber,
si elle n'est soutenue par la religion? et de là tant de désor-
dres dans tous les états et toutes les conditions de la vie ,
parce que dans tous les états et toutes les conditions il y a
peu de religion. P. 2o5 — 208.
Aussi quand le démon vint tenter Jésus-Christ , par où ce
Dieu-homme surmonta-t-il la tentation ? par la religion :
Dorninum Deum tuum adorabis. Au contraire, manquons de
religion , il n'y aura point de tentation , point d'intérêt qui
ne nous surmonte. Et cela est encore plus vrai d'un déser-
teur de la foi , lequel , après avoir eu autrefois de fc» religion ,
n'en a plus maintenant. C4ar , que ne peut-on pas craindre
d'un homme qui s'est défait de la crainte de son Dieu \
P. 208.
4jp TABLE ET ABRÉGÉ
3. Un homme sans religion n'a donc plus tle peine à s'éman-
ciper de toutes les autres lois qui pouvoient le retenir dans
l'ordre , ni à renoncer aux engagemens les plus inviolables
qu'il a dans la société humaine, et sans quoi la probité ne peut
subsister. Engagemens de dépendance , engagemens de jus-
tice , engagemens de fidélité, engagemens même du sang
et de la nature. Ce qui apprend aux rois et à tous les maîtres
du siècle, à ne point souffrir auprès d'eux de libertins. Ce
qui nous apprend à les combattre nous-mêmes, ou à les fuir.
Honorons notre religion. Tandis qu'elle subsistera dans
nous, Dieu sera avec nous ; ou si le péché nous le fait per-
dre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. Mais
si nous laissons éteindre cette lumière , quelle sera notre
ressource? P. 208 — 211.
II. e Partie. Point de religion sans probité, je dis de vraie
religion. Car, toute notre religion, sans la probité, n'est 1.
qu'un fantôme de religion, 2. qu'un scaudale de religion.
P. 21 1 , 212.
1. Fantôme de religion. Si quelqu'un de vous, disoit saint
Jacques, croit avoir de la religion , et que néanmoins il ne
réprime pas sa langue, qu'il sache que sa religion est vaine :
Hujus vana est religio. Or , si l'apôtre a pu parler ainsi de la
médisance, que sera-ce de mille desordres encore plus es-
sentiels qui détruisent entièrement la probité dans le
commerce des hommes , et que certains hommes préten-
droient néanmoins pouvoir accorder avec la religion ? Pages
212 — 214.
Comme la grâce suppose la nature, et que la foi est entée ,
pour ainsi dire , sur la raison ; aussi la religion a-t-elle pour
base la probité. Car elle veut , dit saint Jérôme , un sujet
digne d'elle et digne de Dieu. Etre juste, être fidèle , être
désintéressé, être sans reproche dans l'estime du monde;
et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir
de la religion et être chrétien , voilà l'ordre invariable et
auquel il faut que la religion se conforme. Sans cela , Dieu
réprouve votre culte ; et comment agréeroit-il ce qui même
devant les hommes est condamnable.' Mais nous renversons
DES SERMONS. 4g3
cet ordre , et nous nous formons de grandes ide'es de
religion qui ne sont appuyées sur rien, parce qu'en même
temps noas négligeons les premiers devoirs de la fidélité
et de la justice. Qu'est-ce que cela, sinon un fantôme. P. 214
—217.
2. Scandale de religion. Car c'est ce qui expose la religion
au mépris et à la censure , ce qui donne au libertinage une
espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Je sais qu'il
faudroit distinguer la religion , de ceux qui la professent :
mais le monde est-il assez e'quitahle pour faire cette dis-
tinction l Quand donc on voit des chre'tiens sans probité',
c'est-à-dire, inte'resse's, colères , violens, vindicatifs, im-
pitoyables, dissimule's, artificieux, fourbes , imposteurs,
quel avantage l'impie'te' n'en tire-t-elle pas? P. 217 , 218.
Mais ayons de la probité' ; soyons bienfaisans , doux, affa-
bles, prévenans, humbles, intègres, modestes, patient,
sans détour, sans artifice, sans ostentation , sans hauteur,
c'est ce qui e'difieraplus le monde que toutes nos ferveurs et
toutes nos pénitences. Tel est , Seigneur, le témoignage que
vous attendez de nous : et quelle honte pour un chré-
tien , de ne pas faire au moins en partie par la pureté de
ses mœurs , ce que tant de martyrs ont fait par leur iné-
branlable constance au milieu des plus rigoureux tourmens !
P. 218, 219.
Sermon pour le vendredi de la troisième semaine, sur
la Grâce 3 pag. 220.
Sujet. Jésus lui répondit : Si vous connaissiez le don de
Dieu. Ce don de Dieu que ne connoissoit pas encore la
femme samaritaine, c'est la grâce. Don précieux que nous
ne connoissons pas assez nous-mêmes, et que nous ne pre-
nons pas soin de connoître : d'où vient que souvent nous le
recevons en vain. Il est donc important de vous en donner
une juste idée , et c'est à quoi je vais travailler dans ce dis-
cours. P. 220, 221.
Division. Disposer tout avec douceur et tout exécuter
494 TABLE ET ABRÉGÉ
avce force , ce sont les deux excellentes propriétés que
l'Ecriture attribue à la sagesse. Or, ce que l'Ecriture nous
dit de la sagesse de Dieu , je puis le dire e'galement de
la grâce, puisque la grâce dont je parle , n'agit en nous
que comme l'instrument de cette sagesse souveraine qui
est eu Dieu la cause principale de notre salut. Douceur
de la grâce; i.re partie. Force de la grâce j 2.c partie.
L'une et l'autre paroît dans la conversion de la Samaritaine.
P. 221 — 225.
I.re Partie. Douceur de la grâce. C'est par là que la
grâce touche le pécheur , et qu'elle devient victorieuse. Or,
cette douceur consiste, i. en ce que la grâce nous attend;
2. en ce qu'elle prend les temps et les occasions favorables
pour nous gagner ; 3. en ce qu'elle est toujours la pre-
mière à nous prévenir; 4- en ce qu'elle nous demande ce
qu'elle veut obtenir , et qu'au lieu de le demander avec
empire , elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et
d'invitation ; 5. en ce qu'elle s'accommode à nos inclinations
et aux qualite's de notre esprit ; 6. en ce qu'elle ne nous
engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de
l'attrait et dont , maigre' nos répugnances , elle n'excite en
nous le désir. C'est ainsi que le Fils de Dieu convertit la
Samaritaine. P. 225 — 225.
i. La grâce nous attend. Voyez Jésus-Christ fatigué et
assis sur le bord d'une fontaine. Qu'attend-il l une péche-
resse. De quoi est-il fatigué ? non-seulement du chemin
qu'il a fait , mais d'avoir si long-temps supporté cette ame
criminelle dans ses déréglemens. Cependant il ne se rebute
point, et il est encore résolu de l'attendre. Or, combien y
a-t-il de pécheurs que Dieu attend de la sorte ? Il n'y a que
la patience d'un Dieu qui puisse aller jusque-là; celle des
hommes, qui n'a pas plus d'étendue que la petitesse de
leur coeur, est bientôt à bout : mais Dieu est patient , dit
saint Augustin , parce qu'il est éternel , parce qu'il est fort ,
parce qu'il est Dieu. Du reste, le pécheur doit-il se faire de
la patience de Dieu , une raison pour différer sa pénitence l h
Dieu ne plaise. Car est-il rien de plus impie que de se pré-
DES SERMONS. 4g5
valoir de la grâce de Dieu contre Dieu même l D'ailleurs,
il y en a que Dieu n'attend pas , on du moins qu'il n'attend
que jusqu'à un certain terme qui nous est inconnu : et rien
ne doit plus l'engager à ne nous pas attendre, que l'espérance
pre'somptueuse dont nous nous flattons qu'il nous attendra.
P. 225 — 229.
2. La grâce prend les temps et les occasions favorables pour
nous gagner. Ainsi le Sauveur du monde , pour traiter avec
la Samaritaine, prend le temps où elle doit venir selon sa
coutume puiser l'eau. Non pas que Dieu ait besoin de ces
ménagemens; mais c'est dans ces me'nagemens que nous de-
vons admirer sa bonté'. C'est en cela même aussi que de sa-
vans tbe'ologiens ont fait consister l'efficace de la grâce,
fondés sur ces paroles de l'Ecriture : Tempore accepto exau-
divi te, et in die salutis adjuvi te. Y a-t-il un pe'cheur converti
qui n'attribue en partie sa conversion à certaines rencontres ,
et qui ne se souvienne que ce fut là que Dieu lui ouvrit les
yeux et lui parla au cœur l Exemple de saint Augustin. Il est
donc de notre sagesse d'observer ces occasions et de ne les
pas manquer. Mais si telle occasion, dites-vous, est une
occasion de salut, et que Dieu y ait attacbe' la grâce de ma
conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux ;
mais il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertirez
jamais sans un bon usage de cette grâce et de l'occasion où
elle vous est préparée. P. 229 — 234.
3. La grâce est la première à nous prévenir. C'est dans la
doctrine des Pères ce qu'elle a de plus essentiel : car si je la
pouvois prévenir , dès-là elle ne seroit plus grâce , puis-
qu'elle supposeroit en moi le mérite de l'avoir prévenue.
Ainsi le Fils de Dieu prévient cette femme de Samarie : il
l'aborde, il lui parle. Ainsi veut-il bien encore prévenir tous
les jours de viles créatures, et les recbercber lois même
qu'elles s'éloignent de lui. Mais du moins, Seigneur, puis-
que vous voulez bien commencer, ne répondrai-je point à
votre amour l Oui , mon Dieu, cette bonté prévenante sera
désormais pour moi le plus puissant motif d'une reconnois-
sauce et d'une fidélité inviolable. P. 254— 2Z6.
496 TABLE ET ABttÉGÉ
4- Ce que veut obtenir la grâce, elle nous le demande j
et au lieu de le demander avec empire , elle ne l'obtient
que par voie de sollicitation et d'invitation. Le Sauveur du
monde pouvoit obliger la Samaritaine à lui rendre d'abord
une obéissance forcée : mais il la prie de l'écouter et de le
croire : Mulier , crede mihi. Je dis plus : Dieu par sa grâce
nous demande peu , pour nous donner beaucoup. Que de-
mande Jésus-Christ à la Samaritaine ? un peu d'eau. Que lui
promet-il l une eau salutaire et vivifiante qui rejaillira jus-
que dans la vie éternelle. Que nous demande la grâce î sou-
vent, presque rien. Mais ce peu qu'elle nous demande , cette
petite victoire , nous met en état de recevoir la plénitude
des dons célestes et d'éprouver toutes les miséricordes du
Seigneur. P. 256 — 258.
5. La grâce même s'accommode à nos inclinations et aux
qualités de notre esprit. La Samaritaine éloit curieuse , et
se piquoit d'être savante : Jésus-Christ ne dédaigne point de
s'entretenir avec elle sur les plus hauts mystères de la reli-
gion. Sommes-nous ardens et agîssans ? la crâce nous sanc-
tifiepar le zèle. Sommes nous tendres et affectueux? elle nous
sanctifie par un amour sensible pour Dieu. Sommes-nous
d'une humeur facile et condescendante l elle rectifie celte
facilité d'humeur, et la convertit en charité pour le pro-
chain : Mulliformis gratia Dci. P. 258 — 240.
6. La grâce ne nous engage à rien de difficile où elle ne
nous fasse trouver de l'attrait, et dont malgré nos répu-
gnances elle n'excite en nous le désir. Il est vrai que Dieu
par cette grâce nous oblige à renoncer au monde j mais
c'est après nous en avoir fait connoître par sa grâce même
la vanité et le danger. Il est vrai que cette grâce m'oblige à
faire pour Dieu des choses contraires à la nature et quelque-
fois très-pénibles : mais elle m'y porte par la grandeur des
motifs qu'elle me propose , et par l'espérance des biens ines-
timables qu'elle me promet. Si vous saviez , dit Jésus-Christ
h cette femme de notre évangile, quel est celui qui vous
parle, et ce que vous pouvez attendre de lui ! P. 240—242.
Telle est la conduite de la grâce. Telle doit être par pro-
portion
DES SERMONS. ^97
portion la nôtre, prêtres du Seigneur, dans le saint minis-
tère que nous exerçons pour la conversion et le salut des
anies. Ce ne sera point par l'autorité , ni même par l'habileté,
mais par notre douceur que nous les gagnerons. Je ne dis
pas qu'il ne faille point user de sévérité' ; mais je dis que
ce doit être une sévérité discrète , une sévérité compatissante,
une sévérité qui se fasse aimer et qui rende le joug de Dieu
supportable. P. 242 — 246.
II.e Partie. Force de la grâce. Il m'a toujours paru , et
il me paroît encore , qu'une des preuves les plus convain-
cantes de la vérité de notre foi , est de voir ce que la grâce
opère quelquefois en certaines âmes : et quand je n'euvisa-
gerois que la conversion de la Samaritaine, je conclurois
sans hésiter, qu'il y a un principe surnaturel qui agit en nous:
Digitus Dei est hic. Double miracle de la vertu toute-puis-
sante de la grâce dans cette conversion, l'un par rapport à
l'esprit, l'autre par rapport au cœur. 1. Miracle de la grâce
dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Sama-
ritaine; 2. miracle de la grâce dans le changement qu'elle
fait du cœur de la Samaritaine ; 5. l'un et l'autre , miracles
de la grâce opérés d'une manière toute miraculeuse. P. 246,
247.
i. Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu'elle
remporte sur l'esprit de la Samaritaine. G'étoit tout ensemble
une infidèle et une hérétique. Or, vous savez l'extrême diffi-
culté, pour ne pas dire l'impossibilité morale, de réduire
un esprit, surtout l'esprit d'une femme, quand elle est de
ce caractère. C'est néanmoins ce que la grâce opère aujour-
d'hui. Jésus-Christ ramène d'abord cette femme de Samarie
à la pureté du culte juif; et il en fait ensuite une chrétienne.
Hœc mutatio dexterœ Excelsi. P. 247 — 240.
2. Miracle de la grâce et de sa force dans le changement
du cœur de la Samaritaine. Elle étoit impudique et déréglée
dans ses mœurs. Elle vivoit dans un concubinage public. Elle
y étoit depuis long-temps, et elle en avoit contracté l'habi-
tude. Or, s'il y a une maladie difficile à guérir, c'est celle-
là. Mais cette pécheresse, cette prostituée, cette femme
TOME IU, 30
«49^ TABLE ET ABRÉGÉ
esclave des plus sales passions est enfin purifiée et sanctifiée.
Hœc mulatio dexterœ Excelsî. P. 249 — 261.
5. Miracles opérés d'une manière toute miraculeuse. Ils
ne coûtent au Sauveur du monde qu'un moment. Il ne dit
qu'une parole à la Samaritaine : Ego sum; C'est moi; et tout
a coup la voilà convaincue, la voilà touchée, la voilà péné-
trée des plus saints et des plus vifs sentimens de pénitence.
•Elle ne voit point faire de miracles à Jésus-Christ, et cette
conversion sans miracles n'est-elle pas le plus grand miracle l
Elle ne se convertit point à lui comme la Chananéenne , parce
qu'il a délivré sa fille du démon j ni comme l'hémorroïsse,
parce qu'il lui a rendu la santé : mais elle se convertit , elle
s'attache à lui pour lui seul. Enfin , elle ne se contente pas de
le connoître, elle le fait connoîlre aux autres, et de péche-
resse qu'elle étoit, dit saint Grégoire pape, elle se trouve
transformée en apôtre. Hœc mutatio dexterœ Excelsi. P. 25 1
—254.
Quelle conclusion ? espérons tout de la grâce ; et quelques
efforts qu'il y ait à faire pour retourner à Dieu, prenons con-
fiance. Si Dieu par sa miséricorde vous a retiré de l'état du
péché , imitez le zèle de la Samaritaine , et travaillez comme
elle à ramener autant de pécheurs que votre exemple est
capable d'en attirer, mais surtout ceux qui furent les com-
plices de votre désordre. Dites-leur comme David pénitent :
T^enite , audite , et narraho quanta fecit anïmœ meœ; Venez,
écoutez , et je vous raconterai ce que le Seipneur a fait pour
moi , et ce qu'il veut faire pour vous. Inspirez-nous ce zèle ,
ô mon Dieu ! et remplissez-nous pour cela de votre esprit ,
de cet esprit de douceur, de cet esprit de force. P. 254 — 2^8.
Sermon pour le dimanche de la quatrième semaine x
sur la Providence , pag. 259.
Sujet. Jésus-Christ levant les yeux, et voyant qu'une grande
foule de peuple venoit à lui , dit à Philippe : D'où pourrons-
nous acheter assez de pain , pour donner à manger à tout ce
DES SERMONS. 499
peuple! Or, il disoit ceci pour V éprouver : car il savait bien
ce qu'il allait faire. Ce miracle de la multiplication des pains
nous apprend qu'il y aune Providence qui gouverne le monde,
et à laquelle nous devons nous soumettre. Vérité fondamen-
tale de notre religion qui fera la matière de ce discours.
P. 25f) — 261.
Division. Le devoir et l'intérêt nous engagent à reconnoî-
tre une Providence et à nous y soumettre. Voyons donc , et
le désordre de l'homme, et son malheur, lorsqu'il refuse à
Dieu cette soumission : le désordre de l'homme, par rap-
port à son devoir ; le malheur de l'homme , par rapport à
son intérêt. En deux mots, rien de plus criminel que
l'homme du siècle, qui ne veut pas se soumettre à la Pro-
vidence : i.re partie. Rien de plus malheureux cjue l'homme
du siècle, qui ne veut pas se conformer a la conduite de la
Providence ; 2.e partie. P. 26 r , 262.
I.re Paktie. Rien de plus criminel que l'homme du siècle
qui ne veut pas se soumettre à la Providence. Car il renonce
à cette divine Providence , r. ou par un esprit d'infidélité,
parce qu'il ne la reconnoît pas et qu'il ne la croit pas ; 2. ou
par une simple révolte de coeur, parce qu'en la reconnois-
sant même et en la croyant, il ne veut pas lui rendre la
soumission qui lui est due. P. 262 , 265.
1. Est-ce par un esprit d'infidélité, et parce qu'il ne
croit pas la Providence ? Mais quel désordre ? car il ne con-
noît donc plus de Dieu; affreuse impiété! ou hien il se fait
un Dieu monstrueux, qui n'a nu! soin de ses créatures; qui
n'est ni juste , ni bon ,ni sage, puisqu'il ne peut rien être de tout
cela sans providence : autre supposition non moins impie, et
qui réduit le mondain infidèle à être plus que païen , puis-
qu'il peine il s'est trouvé quelques sectes païennes qui aient
nié la Providence. Ce n'est pas assez : il se rend incrédule
et insensé contre sa raison même. Gomment cela l le voici.
Quand il voit un Etat bien réglé, il conclut qu'il y a un
maître qui le gouverne; et il ne veut pas ainsi raisonner à
i'égard du monde entier. Ajoutez qu'il n'y a point d'homme
qui dans sa vie ne puisse remarquer certaines conjonctures
3a,
5oO TABLE ET ABRÉGÉ
où il s'est trouvé certains périls d'où il est échappé, certains
événemens heureux, ou malheureux, qui sont pour lui au-
tant de preuves personnelles d'une Providence. Or, cela est
vrai surtout de ceux qui font quelque figure dans le inonde ,
et qui entrent plus dans les intrigues du monde. Toutefois
ce sont ceux-là mêmes qui ont moins de foi à la Providence ,
et qui semblent plus la méconnoître. Leur aveuglement va
encore plus loin : car ils ne veulent pas rendre librement
et chrétiennement à la Providence un aveu qu'ils lui ren-
dent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de
chagrin et de désespoir. Ce mondain qui oublie Dieu dans
la prospérité, est le premier h murmurer contre la Provi-
dence, quand il lui survient une disgrâce. Voici quelque
chose encore de plus surprenant , c'est que souvent le
libertin veut douter de la Providence par les raisons mêmes
qui prouvent invinciblement une Providence. Car ii fonde ses
doutes sur ce qu'il voit le monde rempli de désordres : mais
pourquoi sont-ce des désordres , répond saint Cbrysostônie,
sinon parce qu'ils sont contre l'ordre ? et qu'est-ce que cet
ordre auquel ils répugnent , sinon la Providence ! Désordres
dont les hommes se scandalisent; et de ce que les hommes
s'eu scandalisent, n'est-ce pas un témoignage authentique
de la Providence , qui ne permet pas que ces choses soient
autorisées , et qui veut pour cela que parmi les hommes elles
aient toujours passé, et qu'elles passent toujours dans la
suite pour scandaleuses? Si les hommes ne se scandalisoient
de rien, l'iniquité prévaudroit; et afin qu'elle ne prévale
pas, la Providence fait qu'on se scandalise du vice et qu'où
aime la vertu. P. 265—269.
2. Est-ce par une simple révolte de cœur que le mondain
s'élève contre la Providence, en sorte que la croyant même,
il refuse de se soumettre à elle l autre désordre encore moins
soutenable.Car, quelle témérité! croire une Providence qui
préside au gouvernement du monde, et ne vouloir pas se
régler par elle et agir de concert avec elle. Tel est néanmoins
le désordre an inonde. On croit une Providence, et l'on vît
comme si l'on n'en croyoit pas. En effet , si l'on se conduisoi
DES SERMONS. 5oi
par la foi de la Providence, on ne seroit , ni passionné , ni
emporté, ni vain, ni inquiet, ni fier, ni jaloux, ni ingrat
envers Dieu , ni injuste envers les hommes. Et pourquoi est-
on tout cela ! parce qu'on se retire des voies de la Providence.
P. 269 — 271.
Mais en sortant des voies de cette sage Providence , quelle
voie prend-on l ou bien l'on ne vit plus qu'an hasard , et
l'on suit en aveugle le cours de la fortune ; ou bien l'on entre-
prend de se gouverner selon les vues de la prudence humai-
ne. Or l'un et l'autre est également injurieux à Dieu. N'avoir
plus d'autre principe de sa conduite que le cours de la for-
tune, c'est tomber dans l'idolâtrie des païens. Idolâtrie que
les sages mêmes du paganisme condamnoient. Idolâtrie que
Dieu reprochoit aux Israélites. Idolâtrie si commune au mi-
lieu même du christianisme, surtout à la cour. D'ailleurs,
entreprendre de se conduire parla prudence humaine , c'est
orgueil , c'est compter sur soi-même, c'est ne vouloir dé-
pendre que de soi-même ; et ce qui est d'une conséquence
infinie , c'est se charger devant Dieu de toutes les suites
fâcheuses qui peuvent arriver, et eu prendre sur soi tout le
crime. Mais quand j'ai recours à Dieu, et qu'après avoir
mûrement délibéré selon l'esprit de ma religion, je viens à
conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je
conclus sûrement, ou que si je manque , Dieu suppléera à
mon défaut. Voilà pourquoi le plus sage des hommes , Salo-
mon , faisoit à Dieu cette excellente prière : Donnez-moi ,
Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre
trône , afin quelle travaille avec moi , et qu'elle me fasse con-
naître ce qui vous est agréable. P. 271—277.
II. e Partie. Rien de plus malheureux que l'homme du
siècle, qui ne veut pas se conformer à la conduite de la
Providence. Car alors , 1. il demeure sans conduite j 2. en
quittant Dieu , il oblige Dieu pareillement à le quitter j 5. il
se prive par là de la plus douce, ou plutôt de l'unique conso-
lation qu'il peut avoiren certaines adversités; 4* ne voulant
pas dépendre de Dieu par une soumission libre et volontaire ,
il en dépend malgré lui par une soumission forcée. P. 277, 278.
5(32 TABLE ET ABRÉGÉ
i. Il demeure sans conduite , je dis sans une conduite
sûre et droite. Car il ne lui reste que l'un de ces deux partis ,
ou de n'avoir plus d'autre ressource que lui-même, ou de
mettre son appui dans les hommes Or, des deux côtés, sa
condition est également déplorable. D'être réduit à n'avoir
plus d'autre ressource que lui-même, qu'y a-t-il de plus
terrible ? Si dans une affaire capitale, où il s'agiroit de ma
vie, tout autre conseil que le mien me manquoit, je me
croirois perdu. Et quel fond l'homme peut-il faire sur lui-
même, aussi aveugle, aussi inconstant qu'il est, aussi sujet
à ses caprices et aussi esclave de ses passions ? Je sais qu'il
a une raison dont il peut s'aider; mais cette raison-là même
bornée à ses foibles lumières, n'est-elle pas plus propre à le
tourmenter par mille réflexions chagrinantes, qu'à le sou-
tenir? P. 278—281.
Que fera-t-;l donc? mettra-t-il sn confiance dans les hom-
mes? mais est-il un esclavage plus honteux et plus dur que de
épeudre des hommes ? à quels dédains , à quels change-
eus, à quels revers n'est-on pas exposé? n'est-ce pas ce
qu'éprouvent sans cesse , auprès des princes de la terre, ces
adorateurs de la faveur ? yen a-t-il un seul qui ne convienne
que sa condition a mille dégoûts, mdle déboires, mille mor-
tifications inévitables, et que c'est une perpétuelle capti-
vité l P. 281—285.
2. En quittant Dieu, le mondain, oblige Dieu pareillement
à le quitter. Car Dieu a sou tour; et quaud il entend cet
homme rebuté et désolé, plaindre son sort, il lui répond
avec ces paroles du DeuLéronome : Ll)ï sunt d'à eorum in
quibus habebant fiàuciaml surgant et opitulentur vobis ; Où
sont ces dieux dont vous vous teniez si sûr? qu'ils viennent
maintenant vous secourir. P. 284.
5. De là nulle consolation pour un homme ainsi abandonné
de Dieu , après qu'il a lui-même abandonné Dieu. Il y a
des afflictions dans la vie , où l'on ne peut recevoir de la part
du monde aucun soulagement. Or, un chrétien soumis à la
Providence, trouve alors dans sa soumission son soutien :
au lieu que l'impie frappé du coup qui l'atterre , fait en
1
DES SERMONS. 5o3
quelque sorte le personnage d'un reprouvé , blasphémant
contre le ciel , trouvant tout odieux , se désespérant , et
dans son désespoir goûtant toute l'amertume de la douleur.
P. 284-286.
4. Que dis-je ? et le mondain, tout rebelle qu'il est,
n'est-il pas encore sous la domination de la Providence ?
Oui , mais d'une Providence de justice et de rigueur, qui
se fait sentir à lui par des vengeances tantôt secrètes et tantôt
éclatantes , tantôt par des prospérités dont il est enivré, et
tantôt par des adversités dont il est accablé. Ainsi Dieu a-t-il
traité an Pharaon, an Nabuchodouosor., un Antiochus et bien
d'autres. Si donc nous avons quelque égard à notre devoir et
à notre intérêt, soumettons-nous à notre Dieu et à sa pro-
vidence. Demandons-lui que sa volonté s'accomplisse en
nous , et sur la terre , et dans le ciel. P. 286 — 288.
Sermon pour le lundi de la quatrième semaine 9 sur
le Sacrifice de la Messe, pag. 289.
Sujet. Or , les disciples se souvinrent de ce qui est écrit :
Le zèle de votre maison me dévore. Puisqu'il s'agissoit de la
maison de Dieu, il ne faut pas s'étonner que le Sauveur du.
monde marquât tant de zèle contre les profanateurs du tem-
ple de Jérusalem. C'est à ce premier temple que nos églises
ont succédé; et ce qui les distingue particulièrement , c'est
l'adorahle sacrifice que nous y offrons. Sacrifice de la messe,
dont je veux , autant qu'il est possible , vous faire connoître
dans ce discours l'excellence et le prix, afin de vous ap-
prendre par là même avec quel esprit vous y devez assister.
P. 289, 290.
Divisiox. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement
respectable : pourquoi ? parce que c'est à Dieu qu'il est
offert , i.re partie : parce que c'est un Dieu qui y est offert ,
2.c partie. P. 290, 291.
I.,e Partie. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement
respectable , parce que c'est à Dieu qu'il est offert. Y assiter ,
5o^ TABLE ET ABRÉGÉ
c'est assister, i. à la plus grande action fia christianisme %
2. à une action dont la fin immédiate est d'honorer Dieu ;
5. à une action qui , prise dans son fond, consiste surtout k
humilier la créature devant Dieu ; 4. à une action qui désor-
mais est l'unique par où ce culte d'adoration, je dis d'une
adoration suprême, puisse être extérieurement et authenti-
queiuent rendu à Dieu 5 5. c'est y assister en toutes les ma-
nières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due
à Dieu. P. 292, 295.
1 C'est assister à la plus grande action du christianisme.
D'où vient que dans les anciennes liturgies le sacrifice est ap-
pelé action par excellence , et c'est ainsi que nous l'appelons
encore aujourd'hui. Toutefois nous nous y présentons comme
si c'êtoit l'action la moins sérieuse , et qui pût être plus im-
punément négligée. P. 295 , 29/4-
2. C'est assister à une action dont la fin immédiate est d'ho-
norer Dieu. Chaque action de piété a sa fin particulière, et
la fin particulière du sacrifice est l'honneur de Dieu. Dans
tous les autres devoirs on peut presque dire que l'homme
agit plutôt pour lui-même et pour son intérêt, que pour
l'intérêt de Dieu. Car si je prie, par exemple , c'est pour
m 'attirer les grâces de Dieu. Mais quand je vais au sacrifice,
qu'est-ce que j'envisage l d'honorer Dieu. Que seroit-ce donc
de faire servir à le déshonorer, ce qui doit spécialement
servir à le glorifier? P. 294» 295.
5. C'est assister h une action qui , prise dans son fond ,
consiste surtout à humilier la créature devant Dieu. Car ,
qu'est-ce que le sacrifice ? une protestation que nous fai-
sons à Dieu de notre dépendance et de notre néant. L'orai-
son , en élevant nos esprits à Dieu , nous élève au-
dessus de nous-mêmes ; mais le sacrifice nous rabaisse au-
dessous de nous-mêmes en nous anéantissant devant Dieu.
Comme donc je ne puis mieux m'humilier devant Dieu
qu'en lui offrant le sacrifice , aussi ne puis-je autrement
avoir part au sacrifice qu'en m'humiliant devant Dieu. De là
quel désordre , lorsque des chrétiens viennent au sacrifice du
vruiDieu , non-seulementsans cette humilité religieuse, mais
DES SERMONS. 5o5
avec tout l'orgueil du libertinage et tout le faste du monde l
P. 296 — 299.
4. C'est assister à une action qui désormais est l'unique
par où ce culte d'adoration , je dis d'une adoration suprême ,
puisse être extérieurement et authentiquement rendu à
Dieu. Dans toutes les autres actions, je ne fais point cette
protestation publique et solennelle de ma dépendance et de
mon ne'ant. Le seul sacrifice est l'aveu juridique de ce que je
suis, et de ce que je dois à Dieu. Mais par un renversement
bien de'plorable, quel sujet ne donnons-nous pas aux païens
et aux infidèles de nous faire la même demande que les en-
nemis du Seigneur faisoient à David : Ubï est Deus tuusl Où
est votre Dieu ? P. 299 , 5oo.
5. C'est y assister en toutes les manières qui peuvent nous
inspirer te respect et la révérence due à Dieu; 1. comme tc-
moins : bonneur que l'Eglise ne fait qu'aux fidèles : mais au
lieu de nous occuper de Dieu qui nous est présent et à qui
nous sommes présens , nous ne nous occupons que de vains
objets , ou qui repaissent notre curiosité , ou qui servent
d'amusement à notre oisiveté; 2. comme ministres: car
nous offrons tous le sacrifice avec le prêtre , sans être néan-
moins revêtus du même caractère que le prêtre : fonction si
sainte, que quelques-uns même ont conclu de là, qu un
pécheur ne pouvoit assister au sacrifice de la messe dans l'état
de son péché. Conséquence erronée que je rejette : mais
m'en tenant au principe sur quoi elle est établie , ne dois-je
pas conclure , que puisque nous assistons au sacrifice en
qualité de ministres , tant de crimes que l'on y commet , sont
autant de profanations ? Qui le croiroit qu'un chrétien choisi
de Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin , voulût faire
du temple même un lieu de plaisir et du plus infâme plaisir ?
Désordre que Tertullien , et après lui saint Jérôme et saint
Chrysostôme, reprochoient à leurs siècles, mais qui main-
tenant est plus commun qu'il ne l'a jamais été; 5. comme
victimes : et en effet, puisque nous ne faisons avec Jésus-Christ
qu'un même corps, il s'ensuit, dit saint Thomas , que nous
sommes immolés avec lui. Par conséquent nous devons nous
5o6 TABLE ET ABRÉGÉ
mettre dans l'état de ces anciennes victimes qu'on sacrifient
au Seigneur. Elles étoient lie'es, elles c'toient prive'es de
l'usage des sens , elles e'toient brûlées par le feu. Ainsi il faut
que la religion nous lie et nous tienne respectueusement
appliqués au sacrifice. Il faut qu'elle nous couvre les yeux
et qu'elle les ferme à tous les objets de la terre. Il faut qu'elle
nous consume par le feu de la charité. P. 3oo — 507.
Mais n'est-il pas surprenant, comme l'a remarqué Pic de
la Mirande , que de tant de religions qui se sont répandues
dans le monde , il n'y ait eu que la religion du vrai Dieu dont
les temples et les sacrifices aient été profaués par ses pro-
pres sujets l La raison de cette différence est que l'ennemi
de notre salut ne va point tenter les païens ni les troubler
dans leurs sacrifices, parce que ce sont de faux sacri-
fices : au lieu qu'il emploie toutes ses forces à nous dé»
tourner du sacrifice de nos autels , parce que c'est un
sacrifice également glorieux à Dieu et salutaire pour nous.
P. 007 , 5o8.
II.' Partie. Sacrifice de la messe , sacrifice souverainement
respectable , parce que c'est un Dieu qui y est offert. Quand
nous aurions vécu sous l'ancienne loi , et que nous n'au-
rions point eu d'autres sacrifices que ces sacrifices imparfaits
dont Dieu avoit établi l'usage par le ministère de Moïse , il
faudroit toujours y assister avec crainte et avec tremblement.
Aussi avec quelle révérence Dieu vouloit-il que les Juifs en-
trassent dans le sanctuaire pour lui offrir leurs sacrifices et
le sang des animaux, et avec quel zèle et quelle fidélité ce
peuple d'ailleurs si indocile s'acquittoit-il de ce devoir?
Qu'eussent-ils donc pensé, et qu'eussent-ils fait, s'ds
eussent eu comme nous à offrir le sacrifice d'un Dien , et
que devons-nous penser , que devons-nous faire nous-
mêmes ? Sur cela je me contente de trois considérations.
P. 5o8— 5n.
Première considération. Quand je vais au sacrifice que
célèbre l'Eglise , je vais au sacrifice de la mort d'un Dieu j
à, un sacrifice, dont réellement et sans figure la victime est
le Die» même <jue j'adore. Si donc par de sensibles outra-
DES SERMONS. S07
ges j'ose encore lui insulter comme les Juifs qui le cruci-
fièrent, ne suis-je pas digne de ses plus rigoureuses ven-
geances ? P. 5i 1 , 5 12.
Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de miséricorde
s'iinmole-t-il dans le sacrifice de nos autels? pour nous ap-
prendre et pour nous aider a faire ce que nous ne pouvons
faire sans lui et que par lui , je veux dire , à honorer Dieu
autant que Dieu le mérite et qu'il le demande. Car pour
cela, dit saint Thomas, il a fallu un sujet d'un prix infini,
et offert d'une manière infinie. Mais tandis que Je'sus-Christ
dans cet état de victime honore son Père, Ego honorifico
Patrem, il semble que nous prenions à tâche de détruire
par nos scandales tout l'honneur qu'il lui rend par ses anéan-
tissemens. Faisons par proportion ce qu'il fait, si nous vou-
lons par proportion glorifier Dieu comme il le glorifie. P. 5i2
— 5i5.
Troisième considération. Que fait encore Jésus-Christ
dans ce sacrifice l non-seulement il apprend aux hommes à
honorer Dieu , mais il y traite de leur réconciliation avec
Dieu. Gomme médiateur, il plaide leur cause, et il offre le
prix de leur rédemption : Ego pro eis sanctifico meipsum.
Or , reprend saint Bernard, si je voyois le fils unique d'un
prince de la terre mourir pour moi, m'arrêt.erois-je , tan-
dis qu'il meurt, à de vains amusemens l et lorsque le Fils
unique de Dieu se sacrifie pour mes intérêts , serai-je assez
insensé pour faire un jeu du sacrifice même de mon Sau-
veur l Pensée touchante que saint Jean de Jérusalem expri-
moit en des termes moins figurés, mais non moins énergi-
ques ni moins pressans. De là jugeous quels sentimens nous
doivent occuper dans ce sacrifice d'expiation. Ne sont-ce
pas ceux d'un pécheur contrit et d'un pécheur reconnois-
sant ? P. 5i5— 5 18.
Je n'ai en finissant ce dicours qu'un seul raisonnement à
vous opposer. Ou vous croyez ce que la foi nous enseigne du
sacrifice de notre religion , ou vous ne le croyez pas. Si vous
le croyez comment osez-vous profaner cet adorable sacri-
fice , et en cela même n'êtes-vous pas plus criminels que
5o8 TABLE ET ABRÉGÉ
les juifs et que les hérétiques ? Si vous ne le croyez pas,'
pourquoi y assistez-vous ? Que dis-je ! et veux-je vous en
éloigner? non, chrétiens : allons-y, mais pour y honorer
Dieu , pour y édifier l'Eglise , et pour nous y sanctifier nous-
mêmes. P. 5i8 — 52o.
Sermon pour le mercredi de la quatrième semaine ,
sur F Aveuglement spirituel , pag. 021.
Sujet. Lorsque Jésus passoit , il vit un homme qui était
aveugle dès sa naissance. C'est dans ce miracle que s'accom-
plit ce jugement adorable dont parloit le Fils de Dieu , lors-
qu'il disoit : Je suis venu dans le monde ; et le jugement que
j'y dois exercer , est que ceux qui ne vojent pas verront, et
que ceux qui vojent cesseront de voir. Car comme Moïse
partagea autrefois tellement l'Egypte , que tout ce qui e'toit
habite par les Egyptiens se trouva couvert de te'nèhres ,
tandis que les Israélites jouissoient d'un jour pur et serein j
ainsi , au même temps que Jésus-Christ e'claire l'aveugle-ne',
il aveugle les pharisiens qui étoient les sages et les spirituels
du judaïsme. Jugement qui se renouvelle encore tous les jours
parmi nous. Mais sans m'arrêter à ce qu'il a de favorable
pour les uns , sur qui Dieu répand sa lumière , je veux
seulement vous le représenter dans ce discours par ce qu'il
a de terrible et d'effrayant pour les autres , que Dieu frappe
d'un aveuglement intérieur qui va jusqu'à l'ame , et qui la
tient plonge'e dans les plus grossières et les plus funestes
erreurs. P. 32 1 — 5?,5.
Division. Point de matière sur laquelle l'Ecriture se soit
expliquée en des termes plus différons que sur l'aveugle-
ment spirituel. Mais pour accorder ensemble tous ces textes
de l'Ecriture , je distingue avec saint Thomas , trois sortes
d'aveuglemens : un aveuglement qui de lui-même est péché,
un aveuglement qui est la cause du péché , et un aveuglement
qui est l'effet du péché. Sur quoi je dis, que l'aveuglement
qui de lui-même est péché , est de tous les péchés le plus
DES SERMONS. 5og
pernicieux et le plus contraire au salut ; i.re partie. Oue
l'aveuglement qui est cause du péché, est communément,
pour servir de prétexte au péché, l'excuse la plus frivole et
la moins recevahle ; 2.e partie. Enfin , que l'aveuglement
qui est l'effet du péché , est la peine la plus terrible dont
Dieu dans cette vie puisse punir le pécheur j 5.e partie.
P. 524 , 525.
I.™ Partie. Aveuglement péché , c'est-à-dire , qui de lui-
même est criminel : pourquoi ? parce qu'il est volontaire et
affecté. Tel est l'aveuglement des libertins et des prétendus
athées, qui dans eux-mêmes et dans les seules vues natu-
relles, ont des lumières plus que suffisantes pour connoître
Dieu, et par conséquent ne peuvent cesser de croire en
lui, que parce qu'ils ne veulent pas s'assujettir à lui, et
qu'à force de l'offenser ils parviennent enfin à l'oublier et
ensuite à le ruéeonnoître. Excellente idée que Terlnllien
donnoit autrefois de l'athéisme. Tel est l'aveuglement de
certains hérétiques de mauvaise foi , qui ne demeureut dans
leur hérésie , que parce qu'ils sont déterminés à n'en re-
venir jamais. Tel est l'aveuglement des sensuels et des volup-
tueux, qui, pour goûter avec moins de trouble leurs in-
fâmes plaisirs , ne veulent pas même entendre parler des
vérités éternelles. Tel est l'aveuglement de certains esprits
pleins d'eux-mêmes, qui , par un effet pitoyable de leur or-
gueil, ne peuvent supporter la vérité, dès que la vérité les
humilie; qui non-seulement ne veulent pas voir leurs dé-
fauts , quoique grossiers , mais veulent même qu'on leur
applaudisse jusque dans leurs foiblesses. Tel est l'aveugle-
ment d'une infinité de chrétieus qui ne veulent pas s'éclair-
cir sur certains faits, sur certains doutes, sur certains
troubles de conscience, parce qu'ils sentent bien qu'ils ne
sont pas dans la disposition d'accomplir des devoirs à quoi
cet éclaircissement leur feroit voir qu'ils sont obligés : Au-
luit inteU'igere ut benè ageret. P. 525—552.
Or j'ai dit, et il est vrai, que de tous les péchés dont
l'homme est capable , il n'y en a point de plus pernicieux
ni déplus contraire ausalut, 1. parce que cet aveuglement
5iO TABLE ET ABRÉGÉ
volontaire exclut la première de toutes les grâces , qui est
la lumière divine , et par l'exclusion de cette première grâce ,
arrête toutes les autres grâces que Dieu tenoit en réserve
dans les trésors de sa miséricorde, et par où il vouloit nous
conduire et nous attacher à lui ; 2. parce que cet aveugle-
ment volontaire nous ôte non-seulement la lumière, mais
le désir d'avoir la lumière ; 5. parce que cet aveuglement
nous donne même une volonté' tout oppose'e, et nous fait
fuir la lumière, sans laquelle néanmoins nous ne pouvons
parvenir au salut. P. 552 — 556.
Ce pêche' donc met Dieu lui-même dans une espèce
d'impuissance de nous sauver, et l'oblige à nous dire , quoi-
que dans un autre sens, ce que Jésus-Clirist dit à l'aveugle
de Jéricho : Quid tibi vis faciaml Que veux-tu, pécheur,
que je fasse pour toi l Que je te sauve sans grâce ? cela ne se
peut. Qne je te donne des grâces sans lumière l il n'y en eût
jamais de la sorte. Que par des lumières forcées , je te sauve
malgré toi l ce n'est point l'ordre de ma providence. Que
par un miracle spécial je change les lois de cette providence l
ma justice s'y oppose, et ma miséricorde même ne l'exige
pas. P. 556.
Je sais que Dieu malgré nous peut nous éclairer : mais il
est toujours vrai que quand nous haïssons , quand nous
fuyons cette lumière , nous formons tout l'obstacle à notre
salut qu'une créature de sa part y peut former. Et voilà pour-
quoi je voudrois que tous ceux qui m'écoutent , fissent
tous les jours à Dieu cette prière que faisoit David : Révéla
oculos rneos ; Seigneur, éclairez-moi et ouvrez-moi lesyeux.
Si je vous demande votre lumière, ce n'est point pour me
rendre plus habile dans les affaires du monde ; mais pour
n'ignorer rien dans ma condition de toutes vos volontés et
de toutes mes obligations : Du mihï inttilectum , ut sciam
justifica'iones tuas. P. 556 — 55çj.
II. e Partie. Aveuglement cause du péché. Ainsi les Juifs
crucifièrent Jésus-Christ, parce qu'ils ne le connoissoient
pas. Aveuglement très-ordiaaire dans le christianisme. Coin-
DES SERMONS. 5ll
bien Ions les jours commet-on de pèches contre la justice ,
contre la charité', contre la pureté, sans savoir, et parce qu'on
ne sait pas que ce sont des péchés ? Or, on demande si cet
aveuglement qui est la cause du pe'che', peut toujours devant
Dieu nous tenir lieu d'excuse et nous justifier? mais si cela
e'toit, pourquoi David auroit-il demande' à Dieu qu'il oubliât
ses ignorances passées? Je vais plus loin, et je soutiens que non-
seulement notre ignorance n'est pas toujours une le'gitime
excuse , mais qu'elle ne l'est presque jamais pour la plupart
des chrétiens , parce que dans le siècle où nous vivons , il
y a trop de lumières pour pouvoir s'autoriser de ce prétexte.
Si je ne vous avois pas parlé, disoitle Fils de Dieu aux Juifs,
votre incrédulité seroit excusable ; mais maintenant que
vous m'avez entendu, vous n'avez plus d'excuse dans votre
péché. Appliquez-vous ce reproche. Combien avez -vous
de prédicateurs et de maîtres pour vous instruire ? P. 559
—544.
Mais enfin, me direz-vous , malgré cette abondance de
lumières, on ignore cent choses essentielles au salut, sur-
tout a l'égard de certains devoirs. Mais à cela je réponds ce
que répondit l'aveugle-né aux pharisiens, qui lui disoient
qu'ils ne connoissoient pas Jésus-Christ : In hoc mirabile est
(juia vos netcitis unde slt , et appruit oculo? rneos ; Il est éton-
nant que vous ne sachiez pas d'où il est , et qu'il m'ait rendu
la vue. Ainsi, chrétiens, est-il bien surprenant que nous
péchions tous les jours par ignorance, et que Dieu ait si
abondamment pourvu à notre instruction , In hoc mirabile
est. Ils ont Moïse et les prophètes, dit Abraham au mauvais
riche, qui lui demandoitque quelqu'un des morts allât ins-
truire ses frères : Ilabent Mojsen et projetas. Voilà ce que
Dieu dit de nous-mêmes, ou nous dit à nous-mêmes, pour
notre condamnation. Quand nous péchons alors par igno-
rance , notre péché est inexcusable : pourquoi ? parce que
nous agissons, ou contre nos propres lumières ou du moins
contre nos doutes. Contre nos propies lumières : car il nous
reste toujours dans notre ignorance même, certaines lu-
mières confuses qui nous suluroient pour éviter le péché , si
5l2 TABLE ET ABRÉGÉ
nous voulions nous en servir, et qui ne nous deviennent
inutiles que faute de réflexion. Contre nos doutes : car,
quand même nous n'aurions pas assez de lumières pour
juger, nous en avons souvent assez pour douter. P. 544
—047.
Souvenons-nous que la première de toutes les obligations
est de savoir. Examinons-nous sur ce principe ; et ne nous
l'appliquons pas seulement à nous-mêmes , mais étendons-
le sur tous ceux dont Dieu nous a chargés. Vous avez des
en fans , vous avez des domestiques : leur ignorance ne les
excusera pas j mais elle vous excusera encore moins qu'eux.
Car, s'ils sont obligés de s'instruire, vous êtes obligés de
pourvoir à ce qu'ils le soient. P. 547 — 549.
III.0 Partie. Aveuglement effet du péché. Il est constant
que Dieu aveugle quelquefois les hommes ; et quand l'aveu-
glement des hommes entre dans l'ordre des décrets divins ,
il est de la foi que c'est un effet du péché , parce que c'est
une des peines dont Dieu punit le péché, selon cette parole
d'Isaïe : Excascavit Dem oculos eorum. De savoir de quelle
manière s'accomplit une telle punition, c'est ce que je n'en-
treprends pas d'examiner. A prendre les termes de l'Ecri-
ture dans toute leur rigueur , on diroit que Dieu , par
une action réelle et positive, opère cet aveuglement inté-
rieur : mais à les prendre dans la vérité , il faut dire , avec
saint Augustin, que si Dieu nous aveugle, c'est par voie
de privation , en retirant ses lumières, et non d'action , ea
nous imprimant l'erreur. Il y a plus , et j'ajoute après ce
même saint docteur , que Dieu jamais ne nous prive abso-
lument de toutes les lumières de sa grâce j mais seulement
de certaines lumières de faveur et de choix avec lesquelles
on agiroit , et sans lesquelles on n'agit point. P. 549 — ^ri-
Or , je prétends que cet aveuglement est le châtiment de
Dieu le plus rigoureux. Aussi le prophète Isaïe n'en de-
mandoit point d'autre pour venger Dieu des infidélités de
son peuple : Excœca cor populi hujus. Ce qui le rend si
terrible, c'est que l'aveuglement est un mal pur, sans
aucun mélange de bien. Tous les autres maux de la vie
peuvent
DES SERMONS. 5l3
peuvent être, si nous le voulons, des moyens de salut,
ou comme peines médicinales, ou comme peines satisfac-
toires, ou comme peines méritoires. Mais l'aveuglement est
un mal stc'rile , qui ne nous sert ni de remède , ni de péni-
tence , ni de mérite : en quoi ce châtiment ressemble à celui
des re'prouvés. P. 353 — 556.
Après cela, conclut saiut Augustin, dites que Dieu dès
cette vie ne punit pas spécialement les pécheurs et les liber-
tins. Si ce Dieu vengeur n'a pas encore exercé sur vous cette
justice si sévère , c'est qu'il a usé envers vous de miséri-
corde. Mais qui sait s'il est résolu d'attendre davantage l
Qui ne tremblera pas dans la pensée qu'il y a un péché que
Dieu a marqué comme le dernier terme de sa grâce efficace
et victorieuse ? Quel est-il ce péché ! je n'en sais rien. Mais
ce que je sais , ô mon Dieu ! c'est que je ne dois rien
oublier pour prévenir le malheur dont vous me menacez.
P. 556—558.
Homélie pour le mercredi de la quatrième semaine ',
sur ï évangile de V Aveugle-né , pag. 359»
Sujet et division. Jésus passant , vit un homme qui étoit
aveugle depuis sa naissance. Jésus-Christ guérit cet aveugle j
mais les pharisiens , intéressés à rabaisser les oeuvres da
Fils de Dieu , contestent la vérité de ce miracle. L'aveugle
néanmoins d'ailleurs la soutient et en rend hautement témoi-
gnage. De là nous comprendrons d'abord en quel aveugle-
ment l'intérêt propre est capable de nous plonger, et nous
plonge tous les jours comme les pharisiens j i.re partie : et
nous apprendrons ensuite, du témoignage de l'aveugle, à
dissiper par les lumières de la foi, les ténèbres de l'erreur,
et à confondre le mensonge par une sainte confession de
la vérité ; 2.e partie. P. 559 — ^6**
I.re Partie. En quel aveuglement l'intérêt propre est capa-
ble de nous plonger et nous plonge tous les jours comme les
pharisiens. Cette passion de l'intérêt propre aveugla lesphari-
TOME III, 33
Si 4 TABLE ET ABRÉGÉ
siens, i. sur la personne de Jésus-Christ j 2. sur ses mira-
cles. P. 56i — 565.
1. Sur la personne de Jésus-Christ. Comme il e'toit op-
pose aux pharisiens, et que son crédit leur donnoitde l'om-
brage, c'étoit assez pour le décrier dans leur estime. Ils le
traitent de pécheur, et quoi qu'on puisse leur dire, ils le
croient tel et le veulent croire : P\:os scimus quia liic homo
peccator est. Excellente idée de la malignité de l'esprit du
monde. Qu'est-ce qui nous aveugle pour l'ordinaire dans nos
opinions et dans nos préjugés contre le prochain? l'intérêt
qui nous domine. Que ne peut point l'aliénation des esprits
et des cœurs , pour nous prévenir des erreurs les plus visibles
au désavantage d'un ennemi l Pouvons-nous conserver des
sentiraens équitables à l'égard de ceux qui prétendent aux
mêmes rangs que nous ? Qu'un homme soit dans notre parti,
son dévouement à nos intérêts lui tient lieu auprès de nous
de tout mérite ; mais qu'il soit dans un parti contraire , c'est
dès-lors, selou nous, le dernier des hommes. Plus donc
d'équité, quand une fois l'intérêt prévaut; et c'est pour cela
même que dans une cause , nous avons droit de récuser
un juge ou un témoin, s'ils sont convaincus d'y avoir quel-
que intérêt particulier. P. 565— 5ji.
2. Sur les miracles de Jésus-Christ. Quelque éclatant que
soit le miracle de cette guérison opérée dans la personne
de l'aveugle-né, les pharisiens ne le veulent pas reconnoître j
et obligés enfin d'en convenir, ils nient au moins que Jésus-
Christ en soit l'auteur. Us le nient, dis-je , sans raison, et
contre toute apparence de raison , parce qu'ils ont intérêt à
le nier. Cet esprit intéressé ne produit-il pas encore aujour-
d'hui les mêmes effets ou les mêmes erreurs , non plus sur
ce qui regarde simplement les miracles du Fils de Dieu ,
mais généralement, 1. sur les points les plus essentiels et
les plus incontestables de la religion : un libertin ne veut
rien croire , parce qu'il trouve , à ne rien croire , de quoi
s'affermir dans sa vie déréglée et corrompue. 2. Sur les de-
voirs de la conscience les plus naturels et les mieux établis.
Un homme raisonnera très-juste sur une question que vous
DES SERMONS. Si 5
lui proposerez , tant qu'il n'y sera point personnellement
engage ; il vous donnera même une décision très-sévère;
mais qu'il vienne à v entrevoir quelque intérêt pour lui , il
rabattra bien de cette sévérité, et trouvera des raisons pour
douter de ce qui lui sembloit auparavant indubitable. 5. Sur
les faits les plus évideus qui ont rapport et à la justice et à la
charité envers le prochain. Pourquoi nous entétons-nous de
mille fausses suppositions que nous voulons soutenir pour
vraies; et pourquoi les appuyons-nous sur une infinité de
jugemeus vains et téméraires l c'est qu'il y a dans nous des
intérêts qui, occupant toute la capacité de notre coeur, ne
laissent ù notre esprit nu! exercice de réflexion et de raison.
P.57i-577.
IL e Partie. Comment le témoignage de l'aveugle guéri
nous apprend à dissiper, par les lumières de la foi , les ténè-
bres de Terreur , et à confondre le mensonge par une sainte
confession de la vérité. Son témoignage en faveur de Jésus-
Christ eut quatre qualités : il fut sincère, pour confondre
tous les artifices de la duplicité des pharisiens; généreux ,
pour confondre l'orgueil de leur prétendue autorité; con-
vaincant , pour confondre la foihlesse de leur vaine science j
et constant, pour confondre la dureté de leur obstination.
P.577, 078.
1. Témoignage sincère. La sincérité de l'aveugle alla jus-
qu'à la naïveté , comme on le voit par la seule lecture de
l'évangile , et c'est ce qui déconcertoit les pharisiens. Ils
eurent beau le questionner et l'interroger ; parce que la
vérité ne se dément jamais et qu'elle est toujours la même ,
ils ne purent l'embarrasser ni le faire tomber en aucune con-
tradiction. Quepouvoient-ils donc dire , et que pouvoient-ils
faire pour éluder la force d'un témoignage si simple et si
fidèle l Voilàce qui confond encore aujourd'hui l'aveuglement
des libertins du siècle; voilà ce qui les désespère : le récit
de certains miracles qui , même humainement, doivent être
crus , et que la prudence la plus raffinée et la moins crédule
est forcée de reconnoître. P. 578 — 58 1.
3r, Témoignage généreux. En vain les pharisiens usent d«
33.
5l6 TABLE ET ABRÉGÉ
rnenaces envers ce pauvre. Us peuvent intimider ses parens |
mais pour lui , il ne craint rien et continue toujours à tenir
le même langage. Générosité qui humilioit ces esprits super-
bes , mais qui condamne encore bien davantage la foiblesse
d'un million de chrétiens, persuades de la vérité, et néan-
moins lâches et timides quand il s'agit de la défendre et de
l'appuyer. P. 58i — 385.
5. Témoignage convaincant. C'est une chose digne d'admi-
ration , qu'un pauvre sans étude et sans connoissance rai-
sonnât contre des docteurs d'une manière à leur fermer la
bouche. Les plus savans théologiens n'auroient pas fait des
réponses plus solides qu'il en fit à tout ce au'on lui objecta.
Telle est la victoire de la foi , et c'est ainsi qu'elle a triom-
phe et qu'elle triomphe de toute la sagesse du monde. P. 585
—588.
Ly Témoignage constant. Il persiste toujours à glorifier
son bienfaiteur, et à publier le bienfait qu'il en a reçu. Les
pharisiens le chassent enfin avec ignominie de la svnagogue ;
mais il n'eu est que plus attaché à Jésus-Christ. Il l'adore
comme son Dieu, et embrasse sa loi. S'il n'eût pas été plus
ferme que nous , il eût bientôt démenti par une honteuse et
criminelle incoustance , ce qu'il venoit d'affirmer par une
juste confession. Nous cédons aux moindres difficultés, et
nous laissons notre foi se troubler. La nouveauté nous en-
traîne et nous séduit par le vain éclat dont elle se pare.
Tenons-nous-en h la foi de Jésus-Christ. Tenons-nous-en à
son Ealise , puisque la foi de Jésus-Christ n'est nulle part
ailleurs que dans son Eglise. P. 588— 5f)2.
Sermon pour le jeudi de la quatrième semaine , sur
la Préparation à la mort , pag. 398.
Sujet. Lorsque Jésus-Christ éfoit près de la porte de la
ville , on port oit en terre un mort , fils unique d'une femme
veuve ; et cette femme était accompagnée d'une grande quan-
tité de personnes de la ville, Jésus-Christ Vajant vue, il en fut
DES SERMONS. ïil*]
touché, et il lui ait : Ne pleurez point. Il y avoit là sans cloute
de quoi toucher le Sauveur des hommes : mais après tout,
dit saint Chrvsostôme, un autre ohjet le touchoit encore
Lien plus sensiblement ; et ce fut surtout le malheur de ce
jeune homme surpris par un accident imprévu et mort sans
préparation. Or , n'est-ce pas ainsi que meurent tous les
jours tant de chrétiens , je veux dire sans avoir pense à la
mort , sans s'être disposés à la mort l II est donc d'une ex-
trême conse'quence de vous apprendre à prévenir un danger
si affreux , et c'est pour cela que je viens vous entretenir de
la pre'paralion à la mort. P.5rp, 594.
Division. Saint Chrvsostôme fait particulièrement consis-
ter l'exercice de la préparation à la mort en trois choses, sa-
voir : la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort,
et la science pratique de la mort. Nous craignons de mourir j
et cependant, quelque certaine et quelque prochaine même
que soit la mort , nous ne sommes presque jamais persua-
de'squ'il faut mourir ; i." partie. Nous craignons de mourir j
et cependant, quelque incertaine d'ailleurs que soit la mort,
nous prenons aussi peu de précaution que si nous étions
pleinement instruits et du temps , et de l'état où nous de-
vons mourir j 2.e partie. Enfin, nous craignons de mourir;
et cependant malgré l'expérience journalière et si sensible
que nous avons de la mort , nous n'apprenons jamais dans
l'usage delà vie h mourir j 5. e partie. Ces trois points deman-
dent à être éclaircis : je vais m'expliqucr. P. 595 , 596.
I. e Pat.tie. Persuasion de la mort. Il est difficile que je
nie prépare à une chose dont je ne suis pas encore per-
suadé ; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables ,
et aussi terribles que celles de la mort, il n'est pas moins
difficile, si j'en suis fortement persuadé, que je ne m'ap-
plique pas de tout mon pouvoir à m'y disposer. Or, rien ou
presque rien, dont nous soyons moins persuadés que de la
mort. Voici ma pensée. Nous savons bien en général que nous
mourrons un jour j mais nous nous consolons dans l'espérance
que ce ne sera pas encore si tôt , que ce ne sera pas encore
de cette maladie , que ce ne sera ni aujourd'hui , ni demain,
5l8 TABLE ET ABRÉGÉ
Cependant, observez avec moi que ce qui nous dispose à
une bonne mort, n'est pas de savoir en spéculation qu'il
faut mourir, mais d'être actuellement touché de ce sentiment
intérieur : Je mourrai , et mon heure approche ; je mourrai ,
et ce sera dans quelqu'une de ces anne'es que je me promets
en vain ; je mourrai , et ce sera dans l'âge et de la manière
que j'aurai le moins prévus. P. 5g6 — 898.
Que fait donc l'ennemi de notre salut? Il ne nous per-
suade pas que nous ne mourrons jamais, mais il nous persuade
que nous ne mourrons ni cette semaine, ni ce mois, ni
cette année : ISequaquam moriemini. Il semble que nous
soyons même en cela d'intelligence avec lui. Car, non-seule-
ment nous ne sommes jamais bien persuadés de la mort dans
]e sens que je l'entends, mais nous ne voulons pas l'être, et
nous éloignons toutes les pensées qui pourroient nous ser-
vir à l'être. De là vient, remarque saint Chrysostôme , que
la plupart des hommes mexirent sans croire mourir, et pres-
que toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas
mourir. De là vient que ceux-là même à qui constamment
et visiblement dans l'état, dans l'âge où ils sont, il reste
moins de jours à vivre , sont, toutefois ceux qui travaillent
pins pour la vie. De là vient que les grands du monde ne
savent jamais où ils en sont , quand ils sont presque au mo-
ment de la mort j et cela , parce qu'on est prévenu qu'ils
ne le veulent pas savoir, et que chacun conspire à les trom-
per. Ni confesseur , ni médecin n'osent entreprendre de por-
ter une parole qui contristeroit le mourant : ou si l'on se
déclare enfin , ce n'est qn'en prenant de vaincs précautions ,
et en usant de détours. Ce ne fut point ainsi que le Pro-
phète parla au roi Ezéchias. Vous mourrez , lui dit-il : Mo-
rhris tu. Mais où trouve-t-on maintenant des prophètes qui
s'expliquent avec cette sainte liberté? Je ne m'étonne point
que dans des accidens subits et inopinés, on meure sans
être persuadé qu'on va mourir : mais que des mourans, à
qui Dieu laisse tout le temps et toute la eonnoissance né-
cessaire, meurent sans être instruits de la nécessité actuelle
et de la proximité de la mort j et que ce défaut de persua-
DES SERMONS. 5l9
sion les fasse mourir sans préparation, c'est sur quoi je ne
puis assez gémir. P. 5gS — 404.
Quel remède l trois maximes de saint Grégoire, pape ; 1.
penser souvent à la mort ; 2. avoir un ami sincère et droit,
qui vienne de bonne heure nous avertir dans le danger. Mais
où le chercherons-nous cet ami ? parmi les ministres de Jésus-
Christ ; 5. s'affermir contre la crainte de la mort, parce que
c'est la crainte immodérée de la mort qui nous en rend la
pensée si odieuse et la persuasion si difficile. La combattre
cette crainte , parles armes de la foi , par les motifs de l'es-
pérance chrétienne , par les saintes ardeurs de la charité
divine. P. 4°4 — 4°7-
II. e Partie. Vigilance contre la mort. Toute incertaine
qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ses circonstances ,
je puis faire en sorte qu'elle ne me surprenne jamais : com-
ment cela ? en veillant sur moi-même : Jlgilale. C'est ce qui
fit la différence des vierges sages et des vierges folles. P. 4°7
—409.
Or, c'est ici que nous devons adorer la providence de
notre Dieu, qui nous cache, et l'heure, et le lieu , et le
genre de notre mort, pour nous obliger à nous tenir ton-
jours en garde et à sanctifier toute notre vie. Etre un mo-
ment hors de cette disposition, je veux dire , hors de cette
vigilance chrétienne, c'est agir contre tous les principes de
Ja sagesse, parce que c'est commettre à un seul moment
l'éternité toute entière. P. 409.
Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes , et même
des plus clairvoyans et des plus sages dans l'opinion com-
mune, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés l
la conséquence n'est que trop juste. Où est aujourd'hui ,
selon l'expression de Jésus-Christ, le serviteur prudent et
fidèle qui veille pour être toujours en disposition de rece-
voir le maître qu'il attend , et dont il craint d'être surpris l
Est-ce veiller que de remettre au temps de la mort à s'acquit-
ter de certains devoirs d'une obligation indispensable? par
exemple, à payer des dettes, à faire des restitutions, à
satisfaire des domestiques, à discuter des articles embarras-
520 TABLE ET ABRÉGÉ
sans, à voir un ennemi , et à se réconcilier avec lui ! Est-ce
veiller que de pratiquer si peu de bonnes oeuvres , que de
commettre si aisément le pèche', et d'y demeurer habituel-
lement ? P. 409 — 41 1.
Craignons la mort , mais que cette crainte nous serve de
défense contie la mort même. On n'attend pas à équiper
un vaissean , quand il est en pleine mer, battu des flots et
de la tempête : n'attendons pas à nous disposer quand aux
approches de la mort, nos sens seront troublés , et que nous
en aurons perdu l'usage. Jésus-Christ ne nous dit pas de nous
préparer alors , mais d'être prêts: Estote parati. D'où je tire
cette terrible conclusion , qu'il y a un temps où l'on peut se
préparer à la mort et être réprouvé de Dieu. P. 412 — Ai 4.
Tenons-nous donc prêts, et toujours prêts. Il est vrai
que Dieu nous a donné des pasteurs qui veillent sur nous :
mais après tout nous sommes nos premiers pasteurs, et en
bien des rencontres nos uniques pasteurs. Mais quelle est la
pratique de cette vigilance si nécessaire ? 1 . se tenir toujours
dans l'état où l'ou voudrait mourir : du moins n'être jamais
dans un état où l'on aurait horreur de mourir. Suivant cette
règle, si je vous demandois : Etes-vous prêts? qu'auriez-
vous à me répondre ? c'est ce que vous devez vous demander
à vous-mêmes ; 2. faire toutes ses actions en vue de la mort,
c'est-à-dire , agir en tout comme l'on voudrait l'avoir fait à la
mort ; 5. rentrer en soi-même pour se bien conuoître soi-
même; et ce que j'appelle se bien connoître, c'est connoître
toutes ses obligations, tout le bien qu'on doit pratiquer et
qu'on ne pratique pas , tout le mal qu'on doit éviter et qu'on
n'évite pas, les dangers de so condition et les moyens qu'on
doit prendre pour s'en préserver. C'est ainsi que notre crainte
devient notre plus ferme appui , parce qu'elle sert h exciter
notre vigilance : Posuisti firmament um ejus formidinem.
P. 414—417.
III. e Partie. Science pratique de la mort. Il y a un ap-
prentissage pour la mort, et nous pouvons dès la vie même
apprendre à mourir. Les saints sont morts en saints , parce
qu'ils poisédoient excellemment cette science. Sur quoi voici
DES SERMONS. 521
trois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux , et que
nous devons tous nous appliquera nous-mêmes. i.Nous
mourons tous les jours ; il nous est donc aisé d'apprendre
à mourir; 2. toutes les créatures qai nous environnent, nous
forment à mourir : notre ignorance est donc sans excuse ,
si nous ne savons pas mourir ; 5. la vie chrétienne où Dieu
nous a appelcs , est une continuelle pratique de la mort ; nous
sommes donc bien coupables de n'être pas plus versés dans
l'art de mourir. P. 4.1.7 9 4'^'
1. Nous mourons tous les jours. L'arrêt de mort porté
contre le premier homme, s'exécuta , selon la remarque de
saint Irénée , dès le moment de sa désobéissance. Car, dès ce
moment, il devint sujet à toutes sortes d'infirmités, et son
corps commença à déchoir , et par conséquent à mourir. Or ,
c'est ainsi que chaque jour nous mourons. Les païens mêmes
l'ont bien reconnu, et saint Paul l'a dit encore plus expres-
sément : Quotidiè morior. Il est vrai , ajoute saint Augustin,
que nos yeux sont comme enchantés par la vue des choses
présentes : mais le remède est de bien comprendre que ce
corps qui nous paroît vivant, est en effet un corps qui se
détruit et un corps mourant : Vides vivcntem , cogita mo-
rientem. P. 418 — ùp.\.
2. Toutes les créatures qui nous environnent , nous for-
ment à mourir. Gomment? en nous quittant, eu se sépa-
rant de nous, en cessant d'être à nous, ce qui déjà est
comme une mort anticipée. P. 4> 1 , 422,
5. La vie chrétienne où Dieu nous a appelés, est une con-
tinuelle pratique de la mort. De là ces leçons que faisoit
l'Apôtre aux premiers fidèles : Mortui estis ; VTousêti;s morts:
Consepulti estis; vous êtes ensevelis. Car , à quoi vont toutes
les maximes de la vie chrétienne ? à détacher l'ame du corps ,
c'est-à-dire, des plaisirs du corps , de la servitude et de l'es-
clavage du corps. P. 422 — 424-
Détachons-nous donc dès-à-présent de ce corps de péché.
Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici
une sans laquelle j'ose dire que toutes les autres sont vaincs
et chimériques. Détachez votre ame de tout ce que vous
522 TABLE ET ABRÉGÉ
aimez hors de Dieu. Prévenez par une mortification et par un
renoncement volontaire, ce que la mort fera par violence :
voilà en deux mots la science de la mort. Et ne me répondez:
point qu'une telle vie est bien triste : car je dis, i. qu'une
mort sainte dont elle est suivie , est un avantage qui ne peut
être acheté' trop cher ; 2. que tout compensé, la vie d'un chré-
tien mort au monde , est mille fois plus tranquille que celle de
ces mondaius si vifs pour le monde. Mais vivre de la sorte, c'est
vivre comme si l'on ne vivoit pas ! Et n'est-ce pas aussi ce que
demandoit l'Apôtre <'.ux premiers chrétiens, et ce que je dois
vous demander à vous-mêmes l Ileliquum est ut qui utuntur
hoc mundo , tanquam non utantur. P. 424*— 42^-
Sermon pour le vendredi de la quatrième semaine, sur
l'Eloignement de Dieu et le Retour à Dieu . p. 4-7 •
Sujet. Ajant parlé de la sorte , il cria à haute voix : La-
zare , sortez : et h V heure même le mort sortit du tombeau.
Pourquoi le Sauveur du monde ne ressuscîta-t-il pas Lazare
avec Ja même facilite' qu'il avoit ressuscite' la fille du prince
de la synagogue, et le fils de la veuve de Naïm ? c'est, dit
saint Augustin, que Lazare e'toit déjà dans le tombeau, et
qu'il y étoit depuis quatre jours. Faire revivre un mort de
quatre jours, ce devoit être le chef-d'œuvre de la toute-
puissance du Fils de Dieu. Or cette figure , reprend saint
Augustin, nous marque de grandes vérités touchant une au-
tre résurrection bien plus importante, qui est la conversion
de nos âmes. P. 427—429.
Division. Jésus-Christ dans toutes les circonstances de ce
miracle dont parle notre évangile, a voulu nous faire voir
les déplorables suites du péché et le merveilleux effet de la
grâce. Venez donc, justes, et vous apprendrez quelles dé-
marches conduisent même les amis de Dieu, à l'état de perdi-
tion ; i.re partie. Venez , pécheurs, et vous apprendrez par
quelles voies vous pouvez parvenir à une solide et véritable
conversion j 2e partie. L'un représenté dans la mort de La-
7are , et l'autre dans sa résurrection. P. 429> A^0'
DES SERMONS. 5n3
I." Partie. Mort de Lazare ,figure de la mort d'une aine
par le pèche', et de son eloignement de Dieu. L'homme;
dans le cours ordinaire, ne se pervertit pas tout à coup,
mais par degrés. Ainsi l'Evangéliste nous représente Lazare
en cinq états differens : i. comme malade et dans la lan-
gueur : Quidam languens; 2. comme assoupi , et dans un som-
meil léthargique : Dormit; 5. comme mort: Mortuus est ;
4. comme enseveli , et même depuis quatre jours : Qtiatri-
duanus est ; 5. comme infect et sentant mauvais : Jamfœtet.
Juste ide'e d'une ame qui vient insensiblement à se séparer
de Dieu, et à se corrompre. P. 4^o , fil.
1. Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la mort
de I'ame , c'est la langueur : Erat quidam languens Lazarus ;
cette langueur volontaire, dont l'effet est qu'on se relâche,
qu'on se rehute de ses devoirs , et qu'on ne s'en acquitte que
très-négligemment. Langueur injurieuse à Dieu, comme il
s'ei. oct si hautement déclaré lui-même dans l'Ecriture. Car
c'est pour cela que dans l'ancienne loi , il rejetoit les victi-
mes qui paroissoient languissantes , lorsqu'on les conduisoit
à l'autel. Mais langueur non moins pernicieuse a l'homme :
pourquoi ? parce que c'est une espèce de maladie très-diffi-
cile à guérir ; parce que les conséquences de ce mal sont
d'autant plus fuuestcs qu'on les craint moins , et qu'on n'en
voit pas même le péril ; parce que c'est a l'ame tiède , que le
Saint-Esprit a dit ces étonnantes paroles : Utinàmfrigidus
esses au>l calidus ! plût au ciel que vous fussiez , ou tout à fait
à Dieu , ou tout à fait contre Dieu ! P. fii — fi5.
1. De la langueur on tombe dans l'assoupissement : Dor-
mit. Quelque languissante que fût une ame dans ce premier
état d'imperfection que je viens de marquer, encore n'étoit-
elle pas absolument insensible à tous les mouvemens de la
grâce : mais ici l'on ne sent plus rien , parce que l'assoupis-
sement est formé. Ce qui causoit de saints remords et de
saintes frayeurs , n'en cause plus. On est néanmoins encore ,
quant à l'essentiel, ami de Dieu : mais on l'est comme
Lazare, dont Jésus-Christ disoit : Lazarus amicus noster
dormi: . Tel fut l'assoupissement de ces trois disciples, qui
5^4 TABLE ET AERÉGÉ
accompagnèrent le Sauveur du monde au jardin. Quoiqu'il
les eût si fortement exhortes à se tenir sur leurs gardes et
à veiller , il les trouva profondément endormis : Et invertit
eos dormientes. C'est souvent une punition de Dieu : Miscuit
vobis Dominus spirilum soporis. Ce malheur commence
d'abord par un assoupissement assez léger; mais enfin l'on
s'endort : Dormit av erunt omnes et dormierunt. Alors un pré-
dicateur a beau de'clamer , nn confesseur a beau conjurer,
avertir, menacer, on n'entend rien, non plus que Jonas
au milieu de la tempête : Dormiebat sopore gravi. P. 455
— 458.
3. Cet assoupissement conduit à la mort : Mortuus est.
Car, de s'imaginer que dans cet état la vie de la grâce puisse
long-temps subsister, abus et confiance pre'somptueuse. Mille
sortes de péche's contre lesquels on n'est point en t;arde ,
achèvent d'étouffer dans une ame cette e'tincelle de vie qui
lui restoit. Le comble de la désolation est qu'on en vient
souvent là sans le savoir: ISomen habcs quod vivas , et mor-
tuus es. Combien de chrétiens réputés justes , mais séduits
par la passion , ont tous les dehors d'une vie pure et inno-
cente, et sont toutefois comme des sépulcres blanchis,
pleins de corruption et d'iniquité ? P. 459 — 441.
4- De la l'on s'ensevelit, pour ainsi dire , dans l'habitude :
Q-iatriduanus est. On y est, comme Lazare dans le tom-
beau. Il avoit les pieds et les mains liées , le corps enveloppé
d'un suaire , serré de bandes , sous une pierre d'une énorme
grosseur. Tel est l'homme du siècle plongé dans son habi-
tude : mille engagemens le lient, mille embarras de cons-
cience Penveloppeut , le poids de ses crimes l'accable. Ah !
dit saint Augustin , qu'il est difficile à un homme que le
péché tient asservi de la sorte , de se dégager et de se relever :
Quàm difficile surgit , quem tant a moles consuetudinis prernit !
C'est alors qu'il faut toute la grâce de Jésus-Christ, pour
arracher cette ame du sein de la mort. Cest alors , et en vue
d'une résurrection si miraculeuse, que cet homme-Dieu res-
sent 1ns mêmes mouvemens dont il fut agité à l'aspect du
tombeau de Lazare. P. 441 — 444*
DES SERMONS. 5a5
5. Enfin , après la sépulture suit l'infection : Jam fœtet.
Un pécheur corrompu corrompt les autres. Car il n'est rien
de plus subtil à se communiquer que l'exemple, et l'exemple
que doune un homme vicieux porte avec soi une odeur de
mort, et répand partout la contagion : Odor mortis in mor-
tem. P. 444, 445.
II. e Partie. Re'surrection de Lazare, figure de la conver-
sion d'une aine, et de son retour à Dieu. Voyons , 1 . ce qui
engagea Je'sus-Christ a ressusciter Lazare; 2. quelle condi-
tion il exigea avant que de lui rendre la vie j 5. ce qu'il dit à
Lazare , et comment Lazare ohëit à sa voix ; 4- ce qu'il or-
donna à ses apôtres, et ce que ses apôtres exécutèrent au
moment que le tombeau fut ouvert. De tout cela formons-
nous une ide'e de la conversion parfaite et de la justification
du pe'cheur. P. 44^ > 44^»
1 . Qui donc engagea le Fils de Dieu à ressusciter Lazare l
le zèle de Marthe et de Magdeleine , et l'instante prière de
ces deux sœurs : Ecce quem amas infirmatur. Ce n'est pas que
le Sauveur du monde, pour d'autres raisons, n'eût résolu
de le ressusciter: mais il voulait encore être prié. Belle leçon ,
qui , non-seulement autorise la créance catholique touchant
l'intercessiou des saints , mais étahlit et confirme un autre
article de notre foi touchant la communion des saints, c'est-
à-dire , touchant l'obligation de prier les uns pour les autres.
Si saint Etienne n'eût pas prié , dit saint Fulgence , l'Eglise
n'auroit pas saint Paul ; et j'ajoute qu'elle n'auroit pas saint
Augustin , si sainte Monique n'eût pleuré. C'est ainsi que
Dieu se plaît à sanctifier les uns par l'entremise des au-
tres ; et combien croyez-vous qu'il y ait dans le monde d'ames
perdues, parce qu'il n'y a personne qui prie, ni qui s'inté-
resse pour leur salut? Une mère a du zèle pour son fils, une
femme pour son mari, un amipoursonami jmaisun zèle fondé
sur le sang et sur la chair ^.et qui n'a en vue que des avantages
temporels. De prier pour leur salut, de prier pour leur con-
version , c'est à quoi l'on ne pense point. Je sais qu'il y a des
péchés pour lesquels le disciple bien-airné ne nous a pas con-
§eill* de prier , parce que ce sont des péchés atroces , qui
5^6 TABLE ET ABRÉGÉ
vont à !a mort : Est peccalum ad mortcm ; non pro UIo dlco
ut roget quis. Mais alors, dit saint Augustin, il faut recou-
rir à l'artifice de Marthe , il faut connue elle faire prier
Jésus-Christ , le grand avocat des pécheurs auprès de son
Père : Se d et nunc scio , quia quœcumquc poposceris à Deo ,
dabit tihi. P. 446—452.
2. Ouelle condition exigea le Sauveur du monde avant
que de ressusciter Lazare ? Il commanda qu'on levât la pierre
qui (ermoit le tombeau. Ne pouvoit-il pas ressusciter Lazare
comme il devoit se ressusciter lui-même , sans que la
pierre fût levée l ou si cette pierre c'toit uu obstacle , ne
pouvoit-il pas d'une parole lever tous les obstacles l Oui ,
il le pouvoit : mais il voulut que les Juifs qui attendoient ce
iniracLe , y contribuassent eux-mêmes. Ainsi , pécheurs ,
Dieu veut faire un miracle pour vous et pour vous convertir;
mais il veut aussi que vous leviez vous-mêmes, avec sa
grâce, certaines pierres de scandale : Tollite lupidem :
quittez ce commerce, retranchez ce luxe, renoncez à ce
jeu, bridez ce livre, fuyez ces spectacles, évitez ces occa-
sions. Alors vous verrez la gloire de Dieu, et la vertu du
Très-haut éclatera dans votre pénitence : Videhis gloriam
Del. P. 452—454.
5. Que dit Jésus-Christ à Lazare, et comment Lazare
obéit-il à sa voix? Clamavit voce magnâ : Lazare , veni foras:
Le Fils de Dieu cria à baute voix : Lazare, sortez; et aussitôt
Lazare parut : Et statua prodiit. De même , reprend saint
Augustin, il faut que vous sortiez des ténèbres, que vous
vous produisiez , que vous découvriez le fond de votre ame
aux ministres de la pénitence , et que vous vous fassiez
connoître à eux par une confession sincère de vos désordres,
ïl faut de plus, poursuit le même Père , que vous vous trou-
bliez comme le Sauveur du monde, mais d'un trouble salu-
taire et chrétien. Il faut que vous frémissiez comme lui,
mais en esprit et dans les vues de la foi, afin que la vio-
lence de l'habitude cède à la violence du repentir : Ut via-
lentiœ pœnitendi cedat consuetudo peccandi. P. 464 — 4^7-
/,. Après cela, que restera-t-il , sinon que les prêtres
DES SERMONS. 527
représentes par les apôtx*es, ou plutôt représentant les
apôtres et Jésus-Christ même , vous délient comme Lazare :
Solvite eum, et sinite ablre. Jésus-Christ ne dit pas seule-
ment aux apôtres, déclarez-le délié, mais déliez-le : Solvite ;
pour nous marquer que l'absolution dans le sacrement de
pénitence est un acte de juridiction , par où le ministre pro-
nonce , exécute, remet , justifie. P. 457 — 4^9-
Plaise à Dieu qu'il y ait parmi vous des pécheurs ainsi
convertis , et que ce ne soit pas en vain que je vous aie dé-
veloppé ce grand miracle de la résurrection des âmes ! Pour-
quoi ne l'espérerois-je pas l Le bras de Dieu n'est point rac-
courci. Faites , Seigneur , que ce ne soit point là un simple
souhait, mais que l'effet réponde à ma parole , ou plutôt
à la vôtre : Infirmitas hœc non est ad mortem , sed pro
glorid Dei , ut glorificetur Filius Dei per eam. P. 45cj,
460.
FIN DU TOME TROISIÈME,
PLEASE DO NOT REMOVE
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BX
890
B74
1821
T. 3
Bourdaloue, Louis
Oeuvres complètes ae
Bouraaloue